Les défis

Ces diverses conceptions de la citoyenneté se côtoient non sans générer des tensions, parfois fructueuses, mais quelquefois problématiques, qui ont des répercussions sur les plans économique, social et politique. Certaines conceptions étroites de la citoyenneté servent aussi à exclure des personnes (les « non-citoyens »).
De nos jours, en Europe, plusieurs phénomènes sociaux bousculent les traditionnels modèles de citoyenneté active. Dans certaines régions, les conflits ethniques et un nationalisme agressif empêchent que des schémas de citoyenneté inclusifs ne voient le jour. Sur tout le continent, les discours provocateurs à l’encontre des « nouveaux arrivants » donnent lieu à des interprétations exclusives - et racistes - de la citoyenneté. Avec le regain, sous d’autres formes, des identités collectives étouffées de quelques minorités ethniques, les demandes de plus d’autonomie individuelle et les nouvelles interprétations de l’« égalité » sont autant de défis pour les notions établies de citoyenneté.
L’affaiblissement de la cohésion sociale et de la solidarité entre les individus, et plus encore entre les générations, ainsi que la méfiance à l’égard des institutions politiques traditionnelles exigent une remise à plat systématique et renforcent la pertinence de l’éducation à la citoyenneté démocratique pour promouvoir des conceptions inclusives de la citoyenneté.
Les États membres du Conseil de l’Europe, en vertu de la Convention européenne des droits de l’homme, sont tenus de garantir les droits humains et les libertés de toute personne physiquement présente sur leur territoire, sans discrimination fondée sur quelque motif que ce soit, y compris la citoyenneté, le statut de résident ou au regard des lois sur l’immigration. De même, la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE) intègre l’ensemble des droits humains sans discrimination d’aucune sorte, et reconnaît ainsi l’obligation des États de promouvoir et de protéger les droits de chaque enfant présent sur leur territoire, indépendamment de sa citoyenneté ou de sa nationalité.
Les enfants en tant que citoyens
Bien que les enfants soient légalement des citoyens en vertu de leur naissance ou de leur naturalisation, ils ne sont bien souvent ni reconnus ni traités comme tels. « Les adultes ont tendance à refuser aux enfants le droit d’être des citoyens aujourd’hui et maintenant ; au mieux, ils les considèrent
comme des citoyens en devenir »1. Brian Howe identifie deux raisons à cette attitude : la dépendance économique des enfants et leur immaturité psychologique. Il souligne toutefois que d’autres groupes économiquement dépendants, comme les parents au foyer, les retraités, ou encore les personnes
handicapées, ne sont pas pour autant reniés dans leur citoyenneté. Il en conclut que les enfants ont un droit à la citoyenneté dans la mesure où « l’enjeu de la citoyenneté est l’inclusion et non l’indépendance économique ».
Avec l’adoption de la Convention relative aux droits de l’enfant, les enfants ont été explicitement reconnus comme des sujets ayant des droits pour la première fois dans l’histoire. Autrement dit, les enfants exercent leurs droits en fonction de l’évolution de leurs capacités et avec le soutien de leurs parents et des personnes qui s’occupent d’eux, et peuvent faire valoir la violation de leurs droits devant les organes compétents. Cela s’applique également à leurs responsabilités en tant que citoyens ; comme les adultes, les enfants doivent respecter les droits d’autrui et obéir à la loi, mais leur niveau de responsabilité et leur obligation de rendre des comptes diffèrent compte tenu de leur âge. La CDE déclare que les droits civils et politiques des enfants doivent s’exercer en fonction de leur âge et de leur maturité. Les enfants peuvent en effet ne pas avoir le développement cognitif, la maturité et la maîtrise de soi de la plupart des adultes. Cela étant, l’évolution des enfants est un processus continu, tout au long de leur vie, et leur développement cognitif est accéléré dès lors qu’ils sont traités avec respect et qu’on leur offre des possibilités de participation citoyenne adaptées à leur âge. Les enfants sont les électeurs et les décideurs de demain, mais ils sont les citoyens d’aujourd’hui.
Les enfants doivent-ils être traités comme des citoyens au même titre que les adultes ? Ou sont-ils seulement des « pré-citoyens » ou des citoyens en devenir ?
La CDE reconnaît les besoins des enfants et les droits correspondants dans trois domaines particuliers :
- Droits à la protection – par exemple, contre les abus, la négligence, l’exploitation économique et sexuelle.
- Droits à la prestation de services – par exemple, les soins de santé, la sécurité sociale, les moyens d’une vie décente.
- Droits à la participation dans toutes les décisions qui les concernent.
La CDE précise que ces droits doivent s’exercer compte tenu de l’évolution des capacités de l’enfant, ce qui vaut également pour leurs responsabilités en tant que citoyens.
Quelles sont les formes de participation citoyenne accessibles aux enfants dans votre communauté ?
1 Howe, Brian, ‘Citizenship Education for Child Citizens’, Canadian and International Education Journal, Vol. 34, no.1: 2005
La démocratie ne fonctionne qu’à la condition que les citoyens soient actifs
Une société démocratique n’est pas seulement un gouvernement élu démocratiquement et un système d’institutions nationales. Des pouvoirs locaux puissants et indépendants, une société civile épanouie et active aux plans local et national et une philosophie démocratique sur le lieu de travail
et dans les écoles sont autant d’indicateurs essentiels d’une société démocratique. La démocratie est un processus pratique qu’il faut cultiver chaque jour et partout.
La démocratie est susceptible de fonctionner plus efficacement et de mieux servir les intérêts de ses citoyens si les individus contrôlent en permanence les actions de leurs gouvernements, exercent des pressions et formulent des exigences. Dans une société moderne, c’est essentiellement par l’intermédiaire des organisations non gouvernementales et des médias que les citoyens peuvent exercer ce contrôle. Les organisations non gouvernementales (ONG) peuvent militer, éduquer et mobiliser l’attention sur les grandes questions d’intérêt général, mais aussi surveiller le comportement des gouvernements et des autres instances dirigeantes. Par le biais des ONG, ainsi que par le biais d’autres associations locales ou de la base, les citoyens peuvent être des moteurs et des vecteurs puissants du changement en faveur d’un monde plus démocratique.
Les médias ont une fonction très puissante dans les démocraties : ils relaient les informations et les opinions de divers acteurs sociaux et jouent un rôle de gendarme au nom des citoyens. Ces dernières années, l’apparition des réseaux sociaux, de « journalistes citoyens » et des « fake news » a transformé la manière dont les informations sont rapportées et reçues par le public.
Nos démocraties sont-elles en bonne santé ?
Aujourd’hui, l’inquiétude générée par l’état de santé de la démocratie est universelle. Dans beaucoup de démocraties européennes, l’insatisfaction et le scepticisme politiques se généralisent, tout comme l’impression que l’élite se permet de faire fi de la volonté du peuple pour ne s’occuper que de ses propres intérêts. Cette inquiétude résulte en grande partie du faible taux de participation électorale qui, ces dernières années, connaît une baisse significative partout en Europe et dans le monde entier. La participation des jeunes aux élections a toujours été plus faible que celle des anciennes générations, et ce fossé ne cesse de se creuser. Partout dans le monde, les jeunes disparaissent progressivement des institutions démocratiques et des structures traditionnelles de la vie politique, comme les partis politiques, les syndicats et les organisations de jeunesse formelles. Une façon de résoudre ce problème est d’abaisser l’âge du droit de vote. Par exemple, l’Autriche et Malte autorisent le vote à tous les niveaux politiques dès l’âge de 16 ans ; la Grèce dès l’âge de 17 ans.
Bien que se pose là indubitablement un vrai problème, d’autres études indiquent que les jeunes s’engagent en politique sous des formes plus diverses que le simple fait de voter. L’internet et les possibilités qu’il a créées en matière de communication et de campagnes mondiales ont donné naissance à de nouvelles formes de participation civique et les jeunes peuvent désormais se mobiliser rapidement sur des questions en utilisant le pouvoir des réseaux sociaux, des pétitions en ligne et d’autres formes de communication numérique.
L’expression d’opinion et la participation politique ne doivent pas être vues uniquement sous l’angle des partis politiques et des élections : d’autres canaux sont utilisés, et notamment les arts et le sport, les manifestations environnementales, les boycotts de consommateurs ou des formes créatives de campagne, comme la transformation de banques en « hôpitaux » ou en « bibliothèques » temporaires. La participation est le signe d’une démocratie saine, qui commence souvent au niveau local.
Comment l’internet et les médias numériques influencent-ils la citoyenneté démocratique et la participation des enfants et des jeunes ?
Vérifiez si vous vivez dans une démocratie
- Les membres de la communauté prennent eux-mêmes les décisions sur les questions qui sont importantes pour eux
- Dans la plupart des cas, les membres de la communauté ne décident pas directement, mais ils votent pour élire des personnes chargées de les représenter et de défendre leurs idées lorsque des décisions sont prises.
- Les élus agissent dans l’intérêt de l’ensemble de la communauté et non pas dans leur propre intérêt. Par conséquent, ils sont responsables de leurs actes et doivent en expliquer les motifs.
- Outre le vote, les membres de la communauté ont d’autres moyens de peser sur les décisions ; par exemple ils peuvent manifester s’ils ne sont pas d’accord avec certains projets, ou intégrer des associations.
- Dans un pays, la Constitution2 et les autres lois reètent le pacte pris entre les citoyens (la population du pays) concernant les règles et les principes qui doivent être respectés.
- Les décisions sont prises à la majorité des citoyens, mais l’opinion de la minorité est également prise en compte et les groupes minoritaires sont protégés.
Pourquoi enseigner la démocratie aux enfants, et comment ?
Si l’on veut que la démocratie prospère, il faut l’inculquer aux enfants pour qu’ils en fassent leur mode de vie. Les compétences qui permettent de construire la démocratie ne sont pas innées. C’est pourquoi une part importante de l’éducation, dès le plus jeune âge, devrait avoir pour objectif le
développement des compétences démocratiques des enfants, ainsi que leur appréciation et leur compréhension profondes de la démocratie. Les éducateurs jouent un rôle important dans ce processus. Pour cela, ils doivent être convaincus que la démocratie est possible et qu’un mode de vie
démocratique est envisageable dans la société et dans les environnements des enfants. Ils doivent aussi aider les enfants à comprendre qu’aucune démocratie, qu’aucun gouvernement n’est parfait, et qu’aucune idéologie n’incarne la vérité absolue. Dans une démocratie saine, les citoyens s’interrogent
sur les intentions de leurs dirigeants et surveillent leurs activités. Pour ce faire, les éducateurs doivent également être en mesure d’appliquer le principe de la participation démocratique à leurs activités.
Enseigner la démocratie, c’est enseigner le fonctionnement d’une société qui intègre tous les citoyens. Cette société reconnaît tous ses membres sur un pied d’égalité, indépendamment de leur situation ou statut. Enseigner la démocratie, c’est encourager la curiosité, la discussion, la réflexion critique et la critique constructive. Les enfants doivent apprendre à assumer la responsabilité de leurs actions. Les enfants doivent bien évidemment comprendre les concepts fondamentaux de la démocratie ; mais, pour leur mise en pratique, vivre et agir dans un environnement démocratique est certainement le
meilleur exercice, voire le seul qui soit véritablement adapté. Les principes démocratiques doivent imprégner les structures et les programmes scolaires ; ils doivent aussi être la norme dans les relations au sein de l’école. Les éducateurs doivent manifester du respect à l’égard des enfants en créant des
instances pour leur permettre de prendre des décisions, en instaurant la médiation par les pairs, en leur confiant la responsabilité de l’organisation de leurs manifestations et en leur donnant les moyens d’examiner les questions, de discuter et de former leur opinion de façon appropriée
Les enfants de votre école ont-ils la possibilité de prendre des décisions concernant leur vie à l’école ou le processus éducatif ?
L’éducation à la citoyenneté démocratique (ECD) est le terme inventé par le Conseil de l’Europe pour désigner les programmes éducatifs qui visent à faire en sorte que les enfants et les jeunes deviennent des citoyens actifs et responsables, prêts et capables de contribuer au bien-être de la société dans laquelle ils vivent. L’EDC apporte aux apprenants des connaissances, des compétences et une compréhension grâce auxquelles :
- défendre leurs droits et leurs responsabilités démocratiques dans la société ;
- apprécier la diversité à sa juste valeur ;
- jouer un rôle actif dans la vie démocratique, afin de promouvoir et de protéger la démocratie et la primauté du droit.
Cette approche se différencie des cours traditionnels d’éducation civique ou citoyenne qui privilégient l’apport de connaissances et se focalisent sur l’obéissance et l’exercice des responsabilités.
Une attention particulière est désormais accordée à la promotion de la participation des enfants en créant des opportunités leur permettant de participer à leur propre processus éducatif. Ils peuvent apprendre leurs droits et leurs responsabilités et ainsi être en capacité de contribuer à la prise de décision à la maison, à l’école, dans les clubs d’enfants et dans les organisations locales.
La Charte du Conseil de l’Europe sur l’ECD/EDH reconnaît que l’éducation à la citoyenneté démocratique et l’éducation aux droits humains sont étroitement liées et se confortent mutuellement. L’éducation à la citoyenneté démocratique met essentiellement l’accent sur les droits et les responsabilités démocratiques et sur la participation active, alors que l’éducation aux droits de l’homme s’intéresse à l’éventail plus large des droits humains et des libertés fondamentales dans tous les domaines de la vie. La Charte invite les États membres à mettre en place une législation et des pratiques permettant que « chaque personne vivant sur leur territoire ait accès à une éducation à la citoyenneté démocratique et à une éducation aux droits de l’homme ».
Escola da Ponte – Portugal
L’Escola da Ponte est une école primaire de São Tomé de Negrelos, au Portugal, qui a été créée par l’éducateur José Francisco Pacheco en 1976. L’école suit les principes de l’éducation démocratique ; elle est ainsi organisée et dirigée par les élèves, principalement par le biais d’une assemblée délibérative qui réunit chaque vendredi les élèves, les enseignants et les parents dans l’objectif de discuter de la semaine écoulée et d’organiser la semaine à venir. Les élèves ne sont pas répartis en classes, mais en groupes dynamiques.
Ils choisissent leur cursus, principalement en fonction de ce qu’ils veulent apprendre.
2 La Constitution définit comment et par qui les lois sont élaborées et protégées, ainsi que les relations entre le gouvernement et les citoyens.