Les enfants ne devraient pas avoir à s’inquiéter de payer le repas de leurs camarades de classe.
Amariyanna Copeny, jeune militante, à propos de la crise de l’eau dans sa ville natale, Flint, USA
La pauvreté, c’est quoi ?
La pauvreté est généralement identifiée en relation à des normes absolues ou relatives de revenus ou de dépenses. La pauvreté absolue définit une situation dans laquelle une famille vit en dessous du seuil de pauvreté, tandis que la pauvreté relative indique qu’un ménage est considéré comme pauvre par rapport à d’autres dans la même société. Mesurer la pauvreté en termes financiers présente plusieurs limites, et les enfants sont souvent invisibles car la référence est alors le ménage, au sein duquel les ressources ne sont pas nécessairement partagées équitablement. Une approche multidimensionnelle de la pauvreté, à l’inverse, prend en compte les privations matérielles qui peuvent affecter les enfants, comme l’accès à l’école, à l’eau et au réseau d’assainissement. La pauvreté est ici définie comme le fait de ne pas pouvoir faire de choix ou saisir certaines possibilités faute de ressources, situation qui conduit à l’exclusion sociale1.
Il est important de comprendre comment les enfants perçoivent la pauvreté et l'exclusion sociale. En 2014, le Conseil de l’Europe et le Réseau européen des médiateurs pour enfants ont permis aux enfants de s’exprimer sur la façon dont les mesures d’austérité affectent leur vie et la réalisation de leurs droits2. Dans toute l’Europe, les enfants ont expliqué que l’austérité les obligeait à faire des choix et des sacrifices, à reconsidérer leurs valeurs et à décider de ce qui est important. Certains ont témoigné avoir été privés de manuels scolaires, d’accès à des clubs sportifs, à des piscines et à des terrains de jeux, de services de soutien à la famille et à l’école, de vacances en famille et d’activités récréatives avec des amis. Néanmoins, les enfants ont fait preuve de résilience : ils se sont rendus dans des banques alimentaires et des magasins d’occasion, ils ont cherché des solutions alternatives pour les transports publics, souhaitant jouer un rôle dans la construction d’un avenir meilleur pour tous.
Les enfants sont surreprésentés parmi les personnes démunies, mais la pauvreté ne touche pas les enfants de la même manière. Selon l’UNICEF, la moitié des personnes vivant dans la pauvreté sont des enfants ; 75 millions d’enfants vivent dans une pauvreté relative dans les pays les plus riches du monde3, et un enfant européen sur trois subit des privations dans deux ou plusieurs domaines, et notamment en matière d’éducation, de soins de santé, de sécurité sociale, de logement, de services de base et d’alimentation4. Dans les 28 États membres de l’Union européenne, l’Agence des droits fondamentaux de l’UE estime à 25 millions le nombre d’enfants vivant dans des ménages à faible revenu ou à faible taux d’emploi et/ou subissant des privations matérielles5. Le pourcentage d’enfants exposés au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale varie considérablement au sein de l’UE (13,8 % au Danemark contre 49,2 % en Roumanie), et certains groupes d’enfants comme les enfants roms ou les enfants issus de l’immigration sont plus exposés à ce risque.
L’urgence de lutter contre la pauvreté des enfants a été reconnue au niveau international. Dans le cadre des objectifs de développement durable des Nations Unies, les États ont convenu de réduire de moitié au moins la proportion d’hommes, de femmes et d’enfants de tous âges vivant dans la pauvreté d’ici à 2030. L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a déclaré que la mise en œuvre de stratégies et d’objectifs globaux visant à éradiquer la pauvreté des enfants « est bien loin de répondre aux attentes et aux besoins véritables des enfants » en Europe, et a donc exhorté les États membres à donner la priorité à l’éradication de la pauvreté des enfants en termes d’engagement politique et de ressources budgétaires6.
La pauvreté des enfants en tant que privation de droits
La Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant (CDE) reconnaît le droit de l’enfant à un niveau de vie suffisant pour permettre son développement physique, mental, spirituel, moral et social, et exhorte les gouvernements à aider les familles qui ne peuvent pas subvenir à ces besoins
fondamentaux, notamment en matière d’alimentation, d’habillement et de logement. La CDE souligne également le droit de recevoir les prestations de sécurité sociale nécessaires au développement et à la vie de l’enfant dans de bonnes conditions. Les données recueillies dans de nombreux pays montrent systématiquement que les enfants grandissant dans l’indigence sont plus vulnérables, généralement plus exposés à la maladie, aux difficultés d’apprentissage et de comportement, à l’échec scolaire, aux grossesses précoces, à de médiocres qualifications et aspirations, aux bas salaires, au chômage et à la dépendance à l’assistance publique. La pauvreté a donc un impact négatif sur plusieurs droits fondamentaux des enfants.
La Charte sociale européenne (CSE)7 va plus loin que toute autre convention internationale en prévoyant, en plus, un droit à la protection contre la pauvreté et à l’inclusion sociale qui s’applique à tous, et donc aux enfants. La CSE intègre plusieurs autres dispositions pertinentes pour lutter contre la pauvreté des enfants : le droit des enfants et des adolescents à une protection sociale, juridique et économique (article 17) et des droits sociaux tels que l’accès aux soins de santé, le droit à la sécurité sociale, le droit à l’assistance sociale et médicale, le droit de bénéficier de services sociaux, le droit au logement et le droit à la protection sociale, juridique et économique de la famille (article 16).
Priver les enfants de leurs droits sociaux constitue une violation des droits humains, d’autant que la pauvreté peut affecter la jouissance de nombreux autres droits. Les enfants pauvres sont plus vulnérables aux mauvais traitements et à la négligence, car la pauvreté est un facteur clé sous-jacent qui contribue aux abus et à l’exploitation des enfants. Les enfants ne devraient pas être retirés de leur famille uniquement en raison de problèmes liés à la pauvreté ; or, cette pratique est toujours en vigueur dans de nombreux pays d’Europe. Les enfants qui grandissent dans la pauvreté sont privés de l’égalité des chances de participer à des activités ludiques, récréatives et culturelles, ce qui, en fin de compte, conduit à leur exclusion sociale. La pauvreté porte fréquemment atteinte aux droits des enfants d’être entendus et de voir leurs opinions prises en compte dans toutes les questions les intéressant.
En Europe, les enfants handicapés, les enfants placés, les enfants issus de groupes minoritaires, les enfants déplacés ou autrement affectés par la migration, les enfants privés de liberté, les enfants dans la rue et les enfants de parents incarcérés sont particulièrement vulnérables. Les enfants appartenant
à ces groupes vulnérables ou marginalisés sont plus exposés au risque de pauvreté, tandis que la pauvreté peut renforcer la discrimination à leur égard. Les enfants en général sont plus susceptibles d’être frappés par les mesures d’austérité fiscale pendant les crises économiques, telles que la réduction des prestations sociales et l’augmentation des impôts.
Quels sont à votre avis les effets à long terme les plus significatifs de la pauvreté sur les enfants ?
Mesures gouvernementales de lutte contre la pauvreté des enfants
Les gouvernements doivent s’attaquer à la pauvreté des enfants en leur garantissant l’accès aux services sociaux (éducation, santé, aide sociale) et en assurant aux familles les services publics nécessaires (eau, électricité, transport). Les structures communautaires jouent également un rôle dans la lutte contre la pauvreté en fournissant une aide immédiate telle que de la nourriture, des vêtements, des services de santé et d’éducation. Les gouvernements et les organisations de la société civile peuvent proposer des projets générateurs de revenus, soutenir les petites entreprises et proposer aux communautés pauvres des opportunités d’emploi, des cours de rattrapage et de formation professionnelle.
Répondre aux besoins des personnes vivant dans la pauvreté en termes de nourriture et de toit est une réponse essentielle, mais à court terme. En effet, pour diminuer la pauvreté à long terme, il faut renforcer la participation des plus démunis aux processus décisionnels, assurer un développement
communautaire et éliminer les discriminations fondées sur le genre, l’origine ethnique et le statut social. Une tactique essentielle pour réduire la pauvreté consiste à stimuler la croissance économique, à faire en sorte que les marchés fonctionnent mieux afin qu’ils offrent des opportunités aux plus démunis et à renforcer les compétences de ces derniers. Autant de rôles que les individus et les institutions, les gouvernements et la société civile peuvent remplir en unissant leurs efforts.
Parce que les processus de pauvreté et d’exclusion sociale croissante des enfants font peser de graves menaces, plusieurs pays européens ont formulé ces dernières années des stratégies gouvernementales pour les combattre. Ces stratégies intégrées visent non seulement à améliorer les mesures de soutien, telles que les services d’aide sociale, les soins de santé et l’accueil des jeunes enfants, mais aussi à soutenir l’autonomisation et le renforcement des capacités des familles et des enfants, comme l’accès à une éducation de qualité pour tous les enfants, l’éducation des parents et la promotion de la participation des enfants à diverses activités de prise de décision sur la définition des politiques locales. La lutte contre le racisme et les différentes formes de discrimination est un élément clé de ces politiques de réduction de la pauvreté.