Retour L’enseignement de l’histoire pourrait rétablir les démocraties

Editorial EURACTIV - Aurora Ailincai, directrice exécutive de l'Observatoire
Le recul de la démocratie en Europe est, entre autres, alimenté par la déformation des faits historiques et facilité par un manque de volonté et de capacité à identifier la désinformation. L'enseignement de l'histoire est fondamental pour fournir aux générations futures les connaissances, la compréhension et les outils nécessaires pour relever les défis du 21e siècle.
L’enseignement de l’histoire pourrait rétablir les démocraties

Cet article fait partie du rapport spécial Euractiv « L'importance d'enseigner le passé de l'Europe ».

 

La situation globale est alarmante en ce qui concerne les capacités des enseignants à aborder des questions sensibles mais cruciales dans le domaine de l'éducation aux droits de l'homme, à la tolérance et à la diversité culturelle. Environ la moitié des 58 000 enseignants interrogées dans le cadre de l'enquête mondiale de l'UNESCO de 2021 ont indiqué qu'il leur était difficile d’enseigner ces sujets. Cette difficulté s’explique souvent par un manque de connaissances culturelles et historiques et de méthodologies appropriées (UNESCO 2021 : 35).


Aujourd'hui, l'Europe est confrontée à une multitude de défis politiques et sociétaux qui, dans de nombreux cas, affectent la qualité de la démocratie. Ces défis varient de l'adaptation de la gouvernance démocratique pour gérer la nature de plus en plus diverse de nos sociétés, aux tentatives délibérées d'affaiblir ou de démanteler les institutions et la culture démocratiques, en partie depuis les lieux de prise de décisions (Bermeo 2016). Ces tentatives sont souvent liées à la résurgence du nationalisme, y compris quand il est utilisé délibérément pour légitimer et soutenir des politiques populistes face à certains dysfonctionnements démocratiques (Bieber 2018).


Ces évolutions ont contribué à la reconstitution de certaines lignes de fracture en Europe, ce qui peut entraîner des conséquences particulièrement graves pour les processus de réconciliation dans des situations de conflit et de post-conflit. Pendant la pandémie générée par le COVID-19, nous avons aussi assisté à une recrudescence de phénomènes de haine, de racisme, d'antisémitisme, et des étrangers et des populations minoritaires ont été désignés injustement comme responsables de l'apparition et de la propagation de la maladie dans le monde entier (UNESCO 2021). De telles pratiques impactent négativement la capacité à vivre ensemble pacifiquement dans des sociétés démocratiques et culturellement diverses.


Le Conseil de l'Europe, en tant que principale organisation de défense des droits de l'homme du continent, ne peut rester silencieux face aux attaques visant ses valeurs et ses principes fondateurs - le respect des droits de l'homme, la démocratie et l'État de droit. Ces principes ne sont pas seulement les conditions préalables à la bonne gouvernance, ils facilitent aussi la coopération internationale à travers le continent et sont fondamentaux pour préserver la paix en Europe.

Si l'enseignement de l'histoire ne peut être la réponse à tous ces maux, les menaces actuelles contre la démocratie, la coopération internationale et, en fin de compte, contre la paix sont étroitement liées à la négation ou à la déformation des faits et événements historiques initiées par des récits historiques unilatéraux et nationalistes (Bentrovato & Schulze 2016 : 18).


Le Conseil de l'Europe a très tôt reconnu le rôle décisif que joue l'enseignement de l'histoire dans le maintien de la paix et de la démocratie, et dans la construction d'une entente mutuelle au-delà des frontières. Autant l'enseignement de l'histoire peut contribuer à renforcer les divisions au sein des sociétés européennes et entre elles, autant il a le potentiel de renforcer la culture démocratique et sa compréhension, car il peut offrir de multiples perspectives sur l'histoire régionale, nationale et européenne.


Le succès relatif des récits manipulant l'histoire est facilité par un manque de connaissances et de compréhension de l'histoire, une capacité limitée de nombreux citoyens à s’intéresser au travail historique, et une absence de volonté et de capacité à identifier et distinguer ces récits d'un véritable travail historique et scientifique. 


L'UNESCO (2020), par exemple, a souligné l'importance de l'éducation aux médias et à l'information dans le cadre de la lutte contre les discours de haine. L'enseignement de l'histoire a donc un rôle décisif à jouer pour aider les élèves à développer leur esprit critique, comme le souligne le Cadre de référence des compétences pour une culture démocratique du Conseil de l'Europe. L'enseignement de l'histoire peut, par exemple, donner aux élèves la capacité de détecter la désinformation en étudiant les mécanismes de propagande à travers des documents historiques et en discutant des similitudes et des différences avec les formes contemporaines de manipulation.


Le Conseil de l'Europe a une longue expérience dans la promotion d’un enseignement de l'histoire de qualité qui contribue au renforcement des droits de l'homme, de la démocratie et de l'État de droit. Il contribue aussi à la compréhension mutuelle et à la coopération transfrontalière, par le biais de projets, de publications et de recommandations politiques.  Cependant, ces formes traditionnelles d'activité ne suffisent plus face aux défis actuels.


L'Observatoire de l'enseignement de l'histoire en Europe, établi en 2020 sous la forme d'un Accord partiel élargi, compte actuellement 17 Etats membres et un État observateur. Il permet de franchir une nouvelle une étape dans les travaux du Conseil de l'Europe en matière l'enseignement de l'histoire. L'Observatoire vise à faire le point sur l'état de l'enseignement de l'histoire dans ses États membres par le biais d'une série de rapports réguliers et thématiques. Bien que l'Observatoire ne soit pas un organe de monitoring, la collecte et l'analyse de données sur l'enseignement de l'histoire dans ses États membres s'inscrivent dans le cadre du suivi des recommandations et des bonnes pratiques du Conseil de l'Europe en matière d'enseignement de l'histoire.


L'Observatoire cherche à identifier les bonnes pratiques non seulement dans l'organisation des programmes et des manuels d'histoire, mais aussi dans des domaines tels que les acquis d'apprentissage et les expériences des étudiants en histoire. De cette manière, les jeunes ont la possibilité de développer leurs réflexions au-delà de leur expérience immédiate ou des idéologies nationales.


Une approche multi-perspective et basée sur les faits, qui est au cœur du travail du Conseil de l'Europe dans ce domaine, fournit également aux étudiants les outils nécessaires pour réfléchir de manière critique au passé et aux récits historiques. Cette approche est préférable à celle qui consiste à attendre d'eux qu'ils absorbent un contenu sans prendre en considération, ni réfléchir à l'impact, qu'un événement donné a eu sur nos sociétés, depuis divers points de vue. 


L’image prise par l'Observatoire de l’état de l'enseignement de l'histoire dans ses pays membres permettra ensuite aux gouvernements d'identifier leurs points faibles dans leur manière d’enseigner l'histoire. Cette image constitue une opportunité pour les Etats d'améliorer leur culture démocratique en dotant les citoyens des connaissances, de la compréhension et des outils nécessaires pour identifier et rejeter les récits manipulatoires, et pour participer de manière éclairée au processus démocratique. Ainsi s’institutionnalise un dialogue sur l'enseignement de l'histoire, qui facilite la réflexion et l'échange de bonnes pratiques entre les États membres, en impliquant les gouvernements, les instituts de recherche, les experts et les acteurs de la société civile.


Cette approche inclusive garantit une vision équilibrée, complète et - dans la mesure du possible - impartiale de l'état de l'enseignement de l'histoire dans les États membres. Cela doit être la base pour améliorer l'enseignement de l'histoire afin qu'il puisse mieux contribuer au développement de la culture démocratique.


Le déclin démocratique étant un phénomène européen et même mondial, 17 États membres ne peuvent être qu'un point de départ pour le travail de l'Observatoire. Pour que l'Observatoire puisse réellement faire la différence, il faut davantage d'États membres. L'Observatoire est un Accord partiel élargi, ce qui signifie que non seulement les pays européens, mais aussi tous les pays du monde peuvent y adhérer. Ainsi, chaque pays a la possibilité d'évaluer et d'améliorer ses pratiques en matière d’enseignement de l'histoire en coopération avec l'Observatoire.


Avec l'aide de l'Observatoire, chaque pays peut contribuer à renforcer les droits de l'homme, la démocratie, l'État de droit et, en fin de compte, la paix. Ce n'est pas qu’une prérogative européenne, et l'Observatoire ne doit pas se limiter à l'Europe.
 

Strasbourg, France 17 January 2022
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