A l'inverse des réseaux sociaux qui polarisent trop souvent les débats et favorisent les extrêmes, la démocratie délibérative permet de restaurer de véritables dialogues, basés sur l'écoute et le respect. C'est toutefois loin d'être le seul avantage de cette nouvelle forme d'échanges, comme l'a montré la journée organisée par le Congrès sur le thème le 26 novembre à Strasbourg.
Si la démocratie délibérative est particulièrement bien adaptée à l'échelon local et régional, elle est d'autant plus nécessaire qu'elle peut contrebalancer la violence des discours incontrôlés et mal documentés qui pullulent sur les plate-formes en ligne, a estimé Jane Suiter, professeure de communication politique à l'Université de Dublin City (Irlande) : Quand les participants à des débats délibératifs ne sont pas d'accord entre eux, ils ne se mettent pas pour autant à accuser leurs détracteurs de complotisme , parce qu'ils s'écoutent au lieu de s'affronter, a -t-elle relevé. Il n'en reste pas moi que la démocratie délibérative peut faire peur à certains élus, qu'ils soient locaux ou nationaux, qui risquent de se sentir menacés dans leur pouvoir, estime-t-elle. Pourtant, la démocratie délibérative, si elle est bien organisée, permet vraiment à tous les groupes de s'exprimer, associe les citoyens aux grandes décisions et se révèle bien souvent plus simple et moins chère à organiser qu'un référendum. Mme Suiter a d'ailleurs rendu hommage aux nombreuses initiatives ukrainiennes présentées lors de la journée, relevant que « si cela fonctionne bien dans ce pays malgré la guerre, il n'y aucune raison que cela ne se développe pas avec succès dans d'autres pays aux conditions de vie moins difficiles.
La mobilité, un thème idéal pour la démocratie délibérative
La capitale lituanienne, Vilnius, prépare actuellement son nouveau projet de mobilité, à l'heure où la ville, et donc la circulation, connaissent un développement rapide. Actuellement, 30% des habitants se déplacent en voiture, 30% en transports publics et 30% à pied, et nous avons pensé que la mobilité était un thème idéal pour être débattu par assemblée citoyenne, a expliqué Beatrice Umbrasaite, conseillère auprès de l'architecte en chef de la ville. Un projet issu des recommandations de cette assemblée sera soumis ensuite à l'ensemble des habitants : cette élaboration citoyenne lui donne une « dimension humaine », et cela montre aussi comment la démocratie délibérative renforce la démocratie tout entière.
Parfois, a estimé ensuite la maire adjointe de Sarajevo ( Bosnie-Herzégovine), Mirela Dzeverhovic, les membres des assemblées citoyennes trouvent des accords alors que les politiciens, eux, ne parviennent pas à s'entendre. Ceci est particulièrement vrai dans des pays aux structures multiples et complexes, avec des chevauchements de compétences importants entre les différents échelons de pouvoir, notamment municipaux, régionaux et fédéraux ou centraux : « les débats et les rencontres que nous organisons nous permettent de préparer l'avenir de notre entité urbaine en échappant aux biais politiques », a -t-elle ajouté.
Carsten Berg, Directeur de l'Initiative Citoyenne européenne à Freiburg (Allemagne), a dressé un panorama des différents exemples de démocratie délibératives existant au niveau local et régional en Europe : leurs structures variées montrent qu'il n'existe pas de modèle unique, mais que tous enrichissent les processus démocratiques existant dans les villes et régions où ils fonctionnent.
Comment pérenniser la démocratie délibérative ?
Les débats qui ont suivi les présentations ont porté sur les moyens et les méthodes pour lancer une expérience de démocratie délibérative, mais aussi sur l'importance de pérenniser ensuite ce type d'assemblées, soit en les « institutionnalisant », soit en leur donnant un cadre juridique. La démocratie délibérative qui fonctionne peut faire avancer une ville ou une région, mais aussi un pays tout entier, a rappelé Sean O' Brien, conseiller municipal de Tullamore (Irlande) : ce sont des assemblées délibératives qui, à travers le pays, ont demandé une modification de la Constitution pour permettre un vote sur la dépénalisation de l'avortement en Irlande, finalement obtenue en 2019.
Clôturant la conférences, Damir Kapidzic, professeur de sciences politiques à Sarajevo et consultant international du Conseil de l'Europe sur la démocratie innovante et les processus démocratiques, a rappelé les bénéfices de la démocratie délibérative, que ce soit en matière de participation citoyenne, d'inclusivité ou de renforcement de la confiance des citoyens envers leurs institutions. « Nous devons maintenant construire une infrastructure civique dédiée à la délibération, comprenant le développement des compétences, la mise à disposition de services délibératifs à l’échelle régionale ou nationale, des financements et un accès à des ressources de connaissance pour soutenir et organiser la délibération de manière plus systémique, en reliant experts et plateformes pour un apprentissage mutuel. Investissons dans des citoyens prêts à délibérer ! » a-t-il conclu.
