Le LAB 9 du Forum Mondial de la Démocratie, organisé le 7 novembre 2019 sous le parrainage du Congrès, s'est penché sur une question cruciale pour la démocratie : l’avenir du journalisme local et régional. La détérioration des conditions d'exercice du journalisme local ces dernières années a affecté la confiance des citoyens dans les médias, mais aussi dans le processus démocratique. Seules les alliances entre le professionnalisme des journalistes et l’engagement des citoyens semblent ouvrir des perspectives innovantes.
Les deux initiatives présentées à l’occasion du LAB – Médiacités, qui implique ses lecteurs dans la réalisation des enquêtes d’investigation, et le journal Le Drenche qui voudrait aider les citoyens à former leur propre opinion sur des débats d’actualité aux moyens notamment des tribunes d'avis opposés, partent d’un constat désolant sur l’état de la presse locale à l’heure actuelle. Le fondateur de Médiacités, Jacques Trentesaux, ancien journaliste de l’Express, tire le signal d’alarme : « au cours des dix dernières années en France l’emploi dans la presse locale et régionale a fondu de 12,5%, 108 agences locales ont fermé, le pluralisme politique de la presse locale a chuté de 50%.»
Mais cette situation ne concerne pas uniquement la France. Jean-Paul Bastin, élu d’une petite commune belge, éloignée de Bruxelles, affirme avoir suivi de près la précarisation ces 15 dernières années des journalistes qui suivent les conseils municipaux : ils sont mal rémunérés, manquent de temps et de formation pour aborder la complexité des débats, d’où une baisse de la qualité de la transmission des enjeux de la politique locale aux citoyens. Le diagnostic est encore plus cruel dans certaines régions au Royaume Uni, devenues des déserts médiatiques, d’après de témoignage de Andrew Dawson, élu local à Chester et Porte-parole thématique sur la promotion de l'éthique publique auprès du Congrès. Victime de calomnies sur les réseaux sociaux, il a dû créer son propre blog pour “expliquer la vérité” aux citoyens. En effet, les réseaux sociaux prennent de plus en plus d’importance comme sources d’information, mais ils sont en proie des fakes news, des discours de haine et diverses formes de communautarisme. Quelles solutions pourrait-on envisager pour recréer un débat citoyen basé sur de l’information fiable ?
Le concept du journal Le Drenche, crée par Florent Guignard, ingénieur de formation, offre une piste intéressante pour faire sortir les citoyens de bulles d’opinion que les algorithmes des réseaux sociaux forment. Le journal offre à ses lecteurs 3 étapes de lecture : d’abord des informations sur le contexte du débat, ensuite la publication de deux avis opposés de personnes légitimes à s’exprimer à ce sujet (représentants associatifs, politiques, experts), puis des outils pour aller plus loin dans la recherche d’informations et dans l’action citoyenne. Ainsi, avec un comité de rédaction de 350 lecteurs engagés, le journal garantit une indépendance de contenu au-delà de ses sources de revenus provenant essentiellement de la publicité. A travers son partenariat avec le journal régional Ouest-France et une distribution gratuite de sa version papier dans les universités, Le Drenche réussit à atteindre des publics « dormants » pour les transformer en publics engagés et informés.
Basée dans quatre grandes métropoles en France (Toulouse, Lille, Lyon et Nantes), l’initiative Médiacités se sert aussi des citoyens comme lanceurs d’alerte et sources d’information pour des enquêtes d’investigation au sujet des politiques locales et régionales. « Notre média essaie de combler le manque cruel de journalisme d’investigation au niveau local, affirme Jacques Trentesaux. La décentralisation politique en France ne s’est pas accompagnée par une décentralisation médiatique, tandis que les budgets gérés au niveau local et régional ont augmenté entraînant davantage de possibilités d’abus. » Tout comme Florent Guignard, Jacques Trentesaux a cependant affirmé que le journalisme citoyen tous azimuts n’est pas la solution et que l’on ne s’improvise pas journaliste, d’où le besoin d’associer les citoyens aux efforts de vrais professionnels.
Dans ce sens, l’initiative Journaliste d’un jour, présentée par Elsa Schalck, Vice-présidente de la Région Grand-Est, permet aux élèves des lycées de la région de mieux connaître ce qu’implique le travail des journalistes, en devenant eux même des reporters pendant une journée. En partenariat notamment avec la presse régionale (DNA et l’Alsace), le projet sensibilise les jeunes à la nécessité de s’informer en dehors des réseaux sociaux. Cet effort de formation au décryptage de l’information est soutenu aussi par Le Mois de l’Autre - initiative que la région à lancée suite à la profanation des tombes en 2004.
Enfin, le LAB a profité de l’expérience du média électronique l’Avant-Garde Algérie, créé par le journaliste et activiste Meziane Abane. Son succès témoigne du fait que, même en situation de liberté limitée de la presse, l’information au service des luttes des citoyens arrive à trouver une importante audience. Reste à savoir quels nouveaux modèles économiques de la presse locale pourraient garantir son indépendance, puisque même la publicité est parfois conditionnée par la défense des intérêts privés, autres que ceux des citoyens ? « Commencer déjà par taxer et faire contribuer les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), qui profitent de la richesse de nos concitoyens, sans y contribuer », serait d’après Jean-Paul Bastin une première piste à suivre sans tarder. Après un débat animé avec le public, le modérateur Raphaël Comte, membre Suisse de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, a conclu sur une note d’espoir que journalistes et citoyens traverseront ensemble cette période de transformation de la profession.
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