15e anniversaire de la Convention de Lanzarote : Survivre aux abus sexuels subis dans l'enfance grâce à l'art

Pour marquer le 15e anniversaire de l'entrée en vigueur de la Convention de Lanzarote, le Conseil de l'Europe a organisé une exposition d'art qui met en lumière les expériences vécues par les victimes et survivant·e·s d'abus sexuels subis dans l'enfance. Quinze œuvres d'art visuel, ainsi que des textes écrits et parlés, ont été créés par des victimes et des survivant·e·s de six pays différents. Elles sont accompagnées de textes des auteurs, notamment de leurs réflexions sur les mesures les plus importantes que les États peuvent prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants.

L'exposition d’art a été organisée sous les auspices de la présidence maltaise du Comité des ministres du Conseil de l'Europe et en collaboration avec le Brave Movement, une association mondiale de survivant·e·s d'abus sexuels subis dans l'enfance.

L'exposition a été présentée au Palais de l'Europe à Strasbourg du 16 au 27 juin.


 Regardez la courte vidéo sur le lancement de l'exposition

 

 Certaines des œuvres présentées ci-dessous peuvent heurter la sensibilité du public 

Sans titre, par Anthony Lyons (Royaume-Uni)

Cette image s’inspire de la statistique selon laquelle un garçon sur six est victime d’abus sexuels. L’enfant est représenté par la figure centrale. Les figures noires entourées de crânes représentent les adultes, des présences menaçantes et sans visage qui incarnent la peur, le danger et la méfiance. L’enfant regarde vers le haut et au-delà, un geste de détachement émotionnel et une recherche désespérée de sécurité. Il se sent méprisé, incrédule et réduit au silence par les adultes qu’il perçoit comme des monstres sans visage.

L’enfant est lui aussi représenté avec un crâne, reflétant la façon dont il se perçoit comme une figure monstrueuse et sans visage, incapable d’être aimée. Cette image intériorisée s’envenime et grandit au fil du temps, alimentée par le dégoût de soi et une honte profonde et durable. Bien qu’il veuille fuir et se cacher, il n’a nulle part où aller. Il se sent impuissant et figé.

 

 

 


Abus dans le sport, par Emma Webb (Royaume-Uni)

« Je suis écrivaine, infirmière, parent, militante et défenseure des victimes, et je dénonce les horreurs cachées des abus institutionnels, dont une grande partie se produisent dans le milieu dangereux du sport pour enfants. Mon livre Historic sortira dans le monde entier en juillet de cette année. Il s’agit d’un mémoire choquant que tous les parents devraient lire avant d’inscrire aveuglément leurs enfants dans un sport. »

Selon vous, quelle est la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants ?

La mesure la plus importante qu’un État puisse prendre est de mettre en œuvre une stratégie de prévention globale et coordonnée, comprenant des mesures dissuasives fortes, accompagnées de sanctions significatives. Le système actuel fonctionne essentiellement comme un arc de protection pour les auteur·rices de ces crimes. Nous avons besoin de peines adaptées à la gravité de ces crimes, de poursuites judiciaires cohérentes et de la fin du système judiciaire qui, à l’heure actuelle, encourage les délinquant·es.


Murmures, par Ezra Rickman (Royaume-Uni)

« J’ai créé cette œuvre pour exprimer la réalité quotidienne de la vie avec une psychose religieuse à la suite d’abus. Je l’ai dessinée pendant mon rétablissement après un épisode psychotique grave, au cours duquel j’avais l’impression que le livre de l’Apocalypse allait se réaliser. L’auteur des abus sexuels durant mon enfance a utilisé mon éducation religieuse pour me réduire au silence. Dans cette peinture, mon objectif est d’illustrer la terreur de vivre au quotidien tout en gérant le poids du syndrome de stress post-traumatique résultant des abus que j’ai subis. Les trompettes du Jugement dernier retentissent alors que j’essaie d’acheter quelque chose à l’épicerie du coin. »

Selon vous, quelle est la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants ?

Prendre tous les signalements au sérieux, valoriser les connaissances et les réponses de l’enfant. Plutôt que de rejeter l’enfant, lui demander pourquoi il ou elle agit ainsi. Avoir un·e survivant·e dans tous les bureaux chargés de la divulgation.

 

 

 


Rakkaus on Sotkuista (L’amour est compliqué), par Riina Marin (Finlande)

« J’ai été victime de sollicitation sexuelle sur Internet, dit ‘grooming’, et d’abus sexuels par un homme de 30 ans quand j’en avais 14. J’ai réalisé cette peinture en hommage à mon mari, qui m’a accompagnée à travers toutes les souffrances et le chagrin liés à la guérison de l’enfant qui sommeille en moi. Les mains qui se tiennent se mélangent, se tachent l’une l’autre, tout comme je l’ai fait avec mon mari. La peinture est ma forme de thérapie préférée. »

Selon vous, quelle est la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants ?

L’éducation et les soins de santé sont essentiels pour un État qui souhaite prévenir efficacement les abus sexuels sur les enfants. Nous devons nous assurer que les enfants savent que personne n’a le droit de franchir leurs limites, et les agresseurs potentiels ont besoin d’une aide préventive de la part des services de santé, sans jugement.

 


Sans titre, par Gemma Baker (Royaume-Uni)

« Cette peinture exprime mon cheminement à travers l’obscurité et la recherche de la lumière après avoir subi des abus. J’ai été abusée pendant mon enfance et, par conséquent, j’ai souffert d’une grave dépression à l’âge adulte. Adolescente, j’ai été placée dans un asile, un lieu qui a été fermé en 2003 en raison des abus [supplémentaires] que les personnes comme moi y subissaient. Ces expériences sont restées gravées dans ma mémoire, ont affecté mes relations et la façon dont je gère ma vie quotidienne. Cette peinture illustre le sentiment d’être perdue dans ces souvenirs, mais de trouver la lumière et une ‘pause’ dans la douleur. »

 

 

 

 

 

 

 


Mörkö Tulee Yöllä (Le croque-mitaine vient la nuit), par Hemppa Pilvipuro (Finlande)

« Ce tableau représente mon père, qui m’a abusé sexuellement pendant toute mon enfance. Je ne m’en souviens pas très bien, alors je me suis inspiré de flashbacks flous et de cauchemars que je faisais quand j’étais enfant. Les souvenirs de ma petite enfance et des abus restent flous, mais je me souviens très clairement de la terreur que je ressentais, et c’est ce dont parle le tableau. »

Selon vous, quelle est la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants ?

J’exhorte les États à intégrer une éducation complète à la sexualité et adaptée à l’âge dans les programmes scolaires. Celle-ci devrait inclure l’enseignement aux enfants de leurs limites personnelles et de leurs droits, ce qui est essentiel pour prévenir et lutter efficacement contre les abus sexuels sur les enfants.

 

 

 


Un autre monde se cache entre le présent et le passé, par John Slater (Royaume-Uni)

« Le garçon maltraité est laissé seul, flottant dans le ciel, détaché de tout. Je me souviens que c’était comme si je n’étais pas là, que je m’envolais par la fenêtre et dans le ciel. Quand je pense aux abus sexuels, je les imagine toujours d’en haut, comme si je les regardais d’en haut, je ne suis pas vraiment là. Les mots décrivent ce que j’ai ressenti et comment cela m’a isolé et rendu malade. Je ne suis rien, je ne suis pas là, je ne suis nulle part, je suis piégé dans l’espace entre les deux. J’ai essayé d’échapper au monde des abus dans mon esprit, à défaut de pouvoir le faire physiquement, mais je ne me sentais plus en sécurité ni le bienvenu dans mon quotidien. »

John Slater co-dirige aujourd’hui moMENtum, une organisation de soutien aux survivants qui milite pour l’amélioration des services et de l’accompagnement proposés aux survivants.

 

 

 

 

 


Mon moi intérieur, mon moi libre, par Melanie Boomsma (Pays-Bas)

« Cette œuvre représente mon parcours vers la guérison de l’enfant qui est en moi après toutes les épreuves qu’elle a endurées, des moments qui semblaient être les derniers de sa vie. Pourtant, nous sommes toutes les deux encore là, guérissant grâce à la créativité, libérées du mode de survie dans lequel nous étions enfermées depuis plus de 15 ans. Même si les cicatrices de la maltraitance resteront à jamais gravées dans ma mémoire, j’ai enfin trouvé la liberté intérieure. Il y a encore des moments difficiles, mais j’ai atteint un état de satisfaction. »

Selon vous, quelle est la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants ?

Les États doivent veiller à ce que les enfants comprennent le consentement d’une manière adaptée à leur âge en leur apprenant les limites, l’autonomie et à reconnaître quand quelque chose ne va pas. Cela doit se faire par le biais des institutions avec lesquelles ils et elles sont en contact dès leur plus jeune âge, tout en s’assurant qu’ils et elles savent à qui s’adresser et qu’ils et elles se sentent en sécurité pour le faire.

 

 

 


Sans titre, par Andrew Watts (Royaume-Uni)

« Un ami m’a demandé de créer ceci. Il imaginait un poing fermé composé de petites figures humaines, avec les mots ‘honnêteté’ et ‘croire’ tissés dans le dessin. Il était important pour lui que les cicatrices sur son avant-bras soient visibles. Il a été victime d’abus sexuels dans son enfance et, en grandissant, il s’est tourné vers l’automutilation, l’alcool, le jeu et la drogue pour se distraire de ses souvenirs. Il a fini par dénoncer son agresseur à la police, mais aucune charge n’a été retenue contre lui. C’était sa parole contre celle d’un membre respecté de la communauté. L’impact sur sa famille de la révélation de l’abus a été un choc énorme ».

 

 

 

 

 

 


Sans titre, par Sarah Michelle (Royaume-Uni)

« Le tableau est un autoportrait, mais je n’ai jamais pu l’achever. J’ai eu l’impression qu’on m’avait enlevée quelque chose d’irremplaçable et, par la suite, je n’ai plus reconnu mon propre visage. Depuis, j’ai du mal avec les miroirs et j’évite de me faire prendre en photo. Il m’a fallu 35 ans pour vraiment commencer à mettre un nom sur ce qui s’est passé. Le fait que ma peinture soit exposée ici fait partie de ce processus continu, une tentative de récupérer quelque chose qui a été perdu et de dire la vérité que j’ai longtemps gardée en silence. »

Quelle est, à votre avis, la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants ?

La mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants est d’imposer des peines plus sévères aux auteur·rices, car les dommages qu’ils causent changent la vie et sont, à bien des égards, équivalents à des meurtres. Nous avons également besoin d’une éducation complète des enfants au sujet de la sollicitation sexuelle, aussi appelée « grooming », et du comportement des adultes, ainsi que d’un système qui traite les victimes avec compassion, et non pas en les rejetant.

 

 

 


Les mensonges que mon père m’a appris - Donald Carr (Canada)

« J’utilise l’art de la poésie orale comme catalyseur pour pousser le public à réfléchir de manière critique à des questions troublantes telles que le racisme et l’homophobie, les violences sexuelles, et les réalités de la masculinité. Pouvoir raconter sa propre histoire est une affirmation de vie. C’est la preuve de son existence à travers la lutte et l’épreuve. Les mots ont du pouvoir, celui de blesser ou de guérir. J’ai utilisé mes mots. Cela a fait mal, mais cela m’a aussi apporté de la guérison. Créer ce poème a exposé mon traumatisme à la lumière, ma vulnérabilité à moi-même. Cela m’a permis d’embrasser l’enfant intérieur en moi, celui qui avait besoin d’être aimé, et non blessé, valorisé, et non rabaissé. Ce poème est un cri du cœur. Une chanson d’amour à moi-même et à toutes et tous les autres survivant·es. Aucun de nous n’est aussi fort que nous toutes et tous ensemble. »

Donald Carr fait partie du Gatehouse Global Poetry Movement, une initiative visant à unir des voix du monde entier à travers l’art de la poésie.

À votre avis, quelle est la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur enfants ?
L’État doit veiller à ce que chaque cas d’abus soit pleinement poursuivi. Un·e enfant ne se rend pas compte qu’il ou elle a été victime avant un certain temps. La honte et la peur empêchent toute reconnaissance. L’éducation familiale est essentielle pour garantir un minimum d’efficacité. Les survivant·es doivent pouvoir faire entendre leur voix dans le processus de guérison.


 


À part tenir ?, par Thierry Brulavoine (France)

« Pendant plusieurs années, sous l’emprise d’un pédocriminel en série, entraîneur de tennis de table et professeur de collège privé catholique, j’ai été victime d’agressions sexuelles et de viols. »

Quelle est, selon vous, la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants ?

L’imprescriptibilité des crimes sexuels sur les enfants est, dans le contexte actuel, la mesure la plus forte qu’un État puisse prendre. Car dans de tels crimes, il y a deux responsables : l’agresseur·euse et la communauté humaine qui ne se donne pas tous les moyens de les empêcher.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Les chemins de la justice, par Kristian Chestnut (États-Unis)

« Je suis un survivant d’abus sexuels commis pendant mon enfance au sein de l’Église méthodiste unie. J’ai écrit ce poème sur le sens de la justice alors que mon procès était en cours. »

Selon vous, quelle est la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants ?

La mesure la plus importante qu’un État puisse prendre est de garantir un contrôle rigoureux de tous les adultes travaillant avec des enfants, y compris des vérifications des antécédents par le FBI. En outre, l’obligation d’une surveillance par deux adultes et la mise en place d’un système de surveillance dans les écoles peuvent considérablement dissuader les abus et renforcer la responsabilité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


7 années, par Michael Brown (Royaume-Uni)

Michael Brown est poète, auteur et narrateur de livres audio originaire de Manchester, au Royaume-Uni, dont le travail a été publié. Il est un défenseur des droits des survivant·es et a travaillé comme chercheur à Cambridge, où il s’est concentré sur les troubles bipolaires et les images mentales.

À votre avis, quelle est la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur enfants ?
Rendre obligatoire pour toutes et tous les professionnel·les le signalement de tout abus présumé ou de toute inquiétude connexe, avec des conséquences juridiques en cas de non-respect. Par ailleurs, des mesures de protection devraient être mises en place afin que les enfants ne soient jamais laissé·es seul·es avec un·e adulte. Cela peut inclure le fait de laisser les portes ouvertes, d’installer de grandes fenêtres, de prévoir des vérifications régulières ou de veiller à ce que les pièces soient adjacentes à d’autres espaces occupés, car la plupart des incidents se produisent lorsqu’un·e adulte a un accès prolongé et non supervisé à un·e enfant.

 

 

 

 

 

 


Toutes les mères font de leur mieux – Mais dans quoi ?, par Siiri Jukkola (Finlande)

« À mon avis, les gens sont contre les abus sexuels sur les enfants jusqu’à ce que le ou la criminel·le soit un·e membre de leur famille ou un·e ami·e. Mon illusion de sécurité a été brisée : le conseil ‘ parle à quelqu’un et tu seras en sécurité ’ s’est transformé en une dure réalité : ‘ ils et elles savaient depuis le début et se concentraient sur le contrôle de ma personne ’. Il est essentiel d’écouter ce que les survivant·es ont à dire sur les dynamiques sociales. C’est une boîte de Pandore que beaucoup de gens ne veulent pas ouvrir, même si cela pourrait permettre d’attraper de gros poissons. »

Selon vous, quelle est la mesure la plus importante qu’un État puisse prendre pour prévenir les abus sexuels sur les enfants ?

Garantir les soins de santé maternelle et postnatale (mentale, physique, psychologique, etc.) améliore le lien mère- enfant et rend les enfants moins vulnérables au « grooming » et les mères moins vulnérables à la honte de leurs imperfections et de leurs erreurs. Ma mère a été victime de violences domestiques de la part de mon père biologique et, comme elle n’a pas obtenu d’aide après avoir réussi à s’échapper, elle n’a protégé que les enfants qu’elle avait eus dans sa nouvelle relation, mais pas nous, car nous lui rappelions son passé.