8 March 2012 CDMSI(2012)Misc2
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« Je ne parle pas au nom de … »
« Mouvements agiles», « politique fluide » et nouveau pacte démocratique

Extrait

      Avec internet, la politique a pris un virage radical du fait de trois facteurs : l’Amplification, l’Association et la Capacité d’influence. Leur combinaison devance la politique traditionnelle, mais le pouvoir reste encore largement contrôlé par les structures institutionnelles établies. Ce fossé grandissant est un problème pour tous.

      La politique en ligne est une pratique fluide et mouvante de la prise décisions et de positions micropolitiques que l’on peut qualifier de « politique liquide » et dont les puissants courants passent généralement inaperçus jusqu’à ce qu’ils confluent dans un des nombreux « mouvements agiles » qui apparaissent sporadiquement. Des mouvements comme Anonymous et le Tea Party ne sont pas des organisations politiques au sens classique du terme. Généralement sans hiérarchie, ils se coalisent autour d’une idéologie vague mais simplement énoncée. Si l’on étudie ces mouvements de l’intérieur, on constate une complexité et un ensemble de comportements humains préindustriels persistants qui s’incarnent dans une société globale numériquement interconnectée. Cette combinaison de pratiques anciennes et de nouvelles technologies fait que les «mouvements agiles» ou apparentés, sont loin d’être une mode éphémère.

      Il est difficile de prédire ce que produira ce fossé croissant entre la circulation intense de la « politique liquide » et les institutions statiques de la politique classique. Nous pouvons toutefois spéculer sur le spectre des possibilités qui se profilent. A un bout, très peu de changements, à cause de la résistance du pouvoir des institutions à ces forces sociales. A l’autre bout, l’effondrement de la politique des partis et des processus asynchrones de la démocratie représentative telle que nous la connaissons. Le plus probable est un point médian où les institutions et les structures traditionnelles deviennent plus ouvertes, participatives et malléables, prenant acte du fait qu’une société connectée a besoin d’un nouveau pacte démocratique dynamique.

L’être politique

Dans toute société, l’être humain est politique ; nous faisons de la politique tout le temps. Presque tous nos choix peuvent être envisagés sous l’angle politique. Pourtant, quand on parle de « politique » au niveau individuel, c’est souvent pour qualifier un petit ensemble d’actions, comme le vote ou la prise de position publique sur telle ou telle question. A large échelle, la politique s’entend comme l’acte de gouverner des Etats nations et les relations entre Etats. L’interface entre ces deux types de politique se limite aux actes discrets du vote ou de l’interaction directe avec les représentants, par exemple par correspondance. La politique institutionnelle se présente aux citoyens par le biais des outils de diffusion traditionnels, tels que les journaux et la télévision, qui la construisent comme un univers politique observable par les citoyens.

Un tel cadre politique est le système de deux mondes qui se rencontrent occasionnellement sur des plans distincts. Ce système est tout à fait raisonnable quand les rencontres entre êtres humains se limitent aux réunions physiques et aux échanges postaux et quand le citoyen ordinaire ne peut espérer faire passer son message qu’à un public composé des personnes proches géographiquement et ayant suffisamment d’intérêts en commun ou au moins assez de curiosité pour écouter. Autrement dit, ce cadre était raisonnable lorsque des contraintes physiques limitaient le champ d’action de ce qui fait la politique au sens concret du terme.

Nous ne vivons plus à cette époque mais notre système politique y est resté.

Nous examinerons dans ce texte comment une nouvelle politique appelée « politique liquide » est née des affordances d’internet, et comment des «mouvements agiles» ne cessent d’apparaître dans un courant sous-marin d’actes micro politiques. Nous étudierons certains de ces mouvements en détail pour comprendre comment ils se combinent avec la politique dont ils sont issus pour engendrer des pratiques humaines anciennes inscrites dans un nouveau cadre technologique.

Pour comprendre le nouveau rôle de l’individu dans une société en réseau, nous passerons en revue trois changements fondamentaux qu’internet a induits dans la relation de l’individu à l’ensemble. C’est ce que nous appellerons : l’Amplification, l’Association et la Capacité d’influence.

L’amplification
La parole des gens ordinaires a désormais un public potentiel et actif beaucoup plus large. Le blogging est un mode très populaire de publication des opinions individuelles sur n’importe quel sujet. On ne sait combien il y a de blogs ; Neilson Media en recense actuellement environ 177 millions mais il y en a sûrement beaucoup plus1. Selon l’état des lieux annuel de la blogosphère établi par Technorati2, les bloggeurs représentent tous les âges et tranches de revenu et les thèmes qu’ils abordent sont aussi vastes et variés qu’eux-mêmes. En outre, si de nombreux blogs sont inactifs et n’ont que quelques lecteurs, une forte proportion est régulièrement actualisée et atteint des publics qui débordent largement du cercle amical et familial.

Le « rayonnement » de toute personne connectée et dotée des compétences requises peut être tellement amplifié par ces mécanismes que sa parole atteint aujourd’hui plus de gens qu’une personne moyenne n’aurait pu en rencontrer sa vie durant il y a quelques années encore.

L’association
L’amplification telle qu’elle nous la décrivons est un processus largement unilatéral de publication et de consommation. Mentionnons à présent un phénomène très proche, l’association, à savoir la capacité d’entretenir des relations continues avec des individus et des groupes. Il suffit de mentionner Twitter et Facebook : il y a actuellement plus de 75 millions d’utilisateurs de Twitter avec en moyenne 27 « suiveurs » chacun et 800 millions d’utilisateurs de Facebook avec en moyenne 130 « amis » chacun3,4. Il est vrai que ces chiffres sont loin d’être également répartis mais ces Associations forment quand même un réseau mondial de conversation permanente qui donne aux gens un aperçu quotidien de la vie des autres et qui se démultiplie sans fin tout autour du globe, les anciennes associations donnant naissance à de nouvelles.5.

Pour certains, la technologie a contribué à nous isoler (Putnam 2001), mais d’autres études montrent que de nombreuses personnes utilisent la technologie pour instaurer des relations de confiance authentiques (De Laat 2005). Nous le verrons plus clairement lorsque nous examinerons la capacité des médias sociaux à mobiliser pour le passage à l’action physique.

En plus des actes patents qui se produisent en ligne, tels que les conversations et l’échange de liens, il y a des effets plus subtils qu’il nous faut appréhender pour comprendre la nature du substrat politique des courants qui circulent en ligne. Les travaux de Christakis et Fowler montrent par exemple que les réseaux sociaux peuvent avoir des effets inconscients sur nos choix. A titre d’exemple, dans leurs études sur le tabagisme, ils ont constaté que, si des gens qui appartiennent à un réseau social de fumeurs (à la fois physique et virtuel) s’arrêtent de fumer, un autre fumeur est plus enclin à cesser de fumer lui-même ; on retrouve des effets analogues dans bien d’autres domaines comme l’obésité (Christakis & Fowler 2010). Il est donc naturel de faire l’hypothèse que les mêmes effets subtils se produisent dans le monde politique.

La capacité d’influence
L’amplification et l’association sont deux éléments du sentiment général qu’ont les usagers en ligne de leur capacité d’influence. Au micro-niveau de leur vie quotidienne, les gens ont toujours eu la capacité, par exemple, de décider de marcher ou de s’arrêter pour tenter de convaincre quelqu’un de quelque chose. Le pouvoir social n’est pas également réparti : un chef de famille a plus de pouvoir qu’un enfant, une personne dans une institution peut avoir plus de pouvoir qu’une personne ordinaire, etc. … Internet peut perturber cet état des choses en faisant ressentir aux gens qu’ils ont une capacité d’influence. Au niveau le plus simple, des personnes qui ont accès à la technologie pendant, par exemple, un an peuvent probablement faire beaucoup plus qu’elles ne le pouvaient l’année précédente, et ce grâce à la combinaison des changements technologiques (amélioration des outils) et de leurs propres compétences. En outre, les effets de l’amplification et de l’association décrits précédemment donnent aux gens le sentiment qu’ils ont un impact plus fort (par exemple, leur blog peut être lu et commenté par une personne habitant aux antipodes).

Pour prendre un exemple précis, certaines études sur les comportements des joueurs en ligne ont révélé des effets positifs, par exemple, sur la participation civique (Williams 2006), ce qui n’est pas étonnant si les gens passent du temps dans des environnements et avec des groupes au sein desquels ils ont un pouvoir, au moins dans ce contexte (Castronova 2007)6.

« Politique agile» »
Grâce à la combinaison de ces facteurs d’amplification, d’association et de capacité d’influence, les personnes numériquement incluses « font » de la politique d’une manière différente de celle des générations passées, moins connectées. En ligne, les gens débattent, influencent des groupes de pairs et s’adressent publiquement à potentiellement des millions de personnes, à partir de leur domicile, de leur bureau ou de leur téléphone portable. Aujourd’hui, l’échelle, la connexion et les réactions immédiates modifient la nature de ces actes, pourtant vieux comme le monde. Dans un sens, c’est notre nature d’être social qui s’en trouve changée.

Les gens sont plongés dans un monde à la fois saturé de politique mais qui n’est pourtant pas souvent ouvertement politique. Le parcours d’un individu sur internet un jour quelconque peut aller de l’achat de chaussures à une discussion sur la mode écologique ou un échange sur ce qui se porte cette saison. Il est aussi plus facile d’être ouvertement politique en tant qu’individu ou en tant que groupe. Les actes individuels peuvent être aussi simples que de relayer par twitter un message politique ou de faire un don à un fonds social «  crowd-sourcé ».

En outre, internet regorge d’outils qui permettent aux gens de collaborer. On peut créer des groupes sur Facebook, organiser des événements sur « Upcoming » et créer des affiches par milliers en utilisant un wiki. Ces outils permettent aux sensibilités et actions politiques de se coaliser autour d’un noyau, lequel peut être une personne ou plus probablement un site, ou même un slogan qui engendre des plateformes multiples. Les actes simples et publics évoqués précédemment trouvent plus d’écho dans ces environnements collectifs qui vont et viennent dans notre vie sur internet.

Les «mouvements agiles» commencent généralement en ligne, ou du moins, utilisent des outils en ligne pour mettre en place leur échafaudage organisationnel. L’existence multimodale est intrinsèque aux «mouvements agiles» ; le « en ligne » et le « hors ligne » sont tout simplement des aspects différents de ces mouvements qui combinent et recombinent perpétuellement le Tweeting à partir d’un événement live, au contraire des groupes traditionnels qui donnent la primauté aux événements et réunions physiques et utilisent les outils en ligne comme support du groupe « réel ». Autrement dit, dans toutes leurs manifestations, les «mouvements agiles» ont généralement des contours moins marqués que les organisations traditionnelles, la transition dans et hors du groupe étant beaucoup plus libre.

Par exemple, on peut faire partie du mouvement Occupy en tweetant sur celui-ci, en faisant des dons en ligne, en donnant un livre pour la bibliothèque, en étant physiquement présent dans un camp et en téléchargeant une vidéo sur un mobile, ou bien en participant au camp. Pour reprendre la phrase de Burning Man, cette « inclusion radicale » est à la fois physique et virtuelle ; elle est au cœur de la structure organisationnelle (ou de son inexistence) des groupes sur lesquels nous nous interrogerons.

Cette inclusion radicale permet une circulation dans et hors des groupes. Les mouvements politiques (virtuels et physiques) peuvent ainsi sembler se former instantanément et se défaire tout aussi vite. Telle est la nature de la « politique agile », laquelle ne se limite pas à un ensemble spécifique de mouvements actifs actuellement. Ces mouvements individuels sont tout simplement les signes visibles d’un courant souterrain plus ample, faits de sensibilités anciennes combinées à des outils nouveaux.

Pour comprendre comment fonctionne la « politique agile », il vaut mieux commencer par les mouvements dans lesquels elle s’incarne et se manifeste. Un certain nombre de mouvements  illustrent la pratique de la «politique agile» : Occupy, Anonymous, le Tea Party, et dans une certaine mesure, le Parti Pirate et Al-Qaeda. Notons que, si certains mouvements ont en commun une certaine sensibilité politique, ce n’est pas le cas de tous ; en effet, la forme et la pratique de la «politique agile» n’a pas grand-chose à voir avec la cause que défendent les individus.

Un « mouvement agile » présente la totalité ou la plupart des caractéristiques suivantes :

    1. une idéologie facile à énoncer,
    2. des individus libres d’interpréter l’idéologie et de donner la priorité à tel ou tel de ses aspects,
    3. des individus qui s’auto-organisent et agissent comme ils l’entendent ;
    4. une culture qui ne s’identifie pas à un leader/ qui rejette fortement tout individu qui se revendiquerait son leader ;
    5. les « membres » des mouvements changent avec le temps, et notamment leur direction théorique ;
    6. l’appartenance à un mouvement n’est pas exclusive ; les individus peuvent s’identifier à différents mouvements en même temps.

Il est difficile pour les médias, le monde politique et les Etats de réagir à ces mouvements. Ils sont généralement représentés sous un faux jour. Les médias, en particulier, aiment classer les individus en dirigeants, porte-parole ou membres de tel ou tel mouvement. Au contraire, la réponse typique, lors d’entretiens, de quelqu’un qui s’auto-identifie avec un «mouvement agile » sera : « Je ne parle pas au nom de … mais je pense que … ».

Si ces spécificités caractérisent les «mouvements agiles», la manière dont un mouvement est structuré, dont fonctionne son substrat politique et dont les deux s’articulent, est subtile et complexe. Dans la partie suivante, nous éclairerons ce phénomène en examinant tout d’abord la complexité de certains «mouvements agiles», puis en faisant appel à un ensemble de théories et de métaphores issues de la culture préindustrielle, des sciences sociales et de la philosophie.

Anonymous
Le parfait exemple de cette forme de mouvement est Anonymous. Tout en étant identifiable, Anonymous se caractérise par une quasi absence de leadership, d’orientation et de forme. En outre, la plupart des définitions publiques de ce qu’est Anonymous sont largement ou totalement erronées.

Nous ne disons pas pour autant qu’Anonymous est dépourvu de structure ou de hiérarchie, lesquelles sont néanmoins souvent nuancées, tacites et toujours fluides. Anonymous incarne une vague sensibilité, un arsenal de pratiques et un ensemble de tropes à la fois visuels et linguistiques. On pourrait résumer ainsi (Crenshaw 2011) « l’idéologie » attribuable à Anonymous :

      1. Fais-le pour le fun (« Do it for the lulz ! »).
      2. A bas la censure d’internet ! (« Internet censorship is bad »)
      3. Ne faites pas de mal aux chats (« Don’t hurt cats »).

Ces éléments qui proviennent essentiellement du site web 4Chan et de l’imageboard /b/, peuvent être considérés comme l’épine dorsale autour de laquelle s’agrège Anonymous. Mais tout ce qui tient à 4Chan et à cette idéologie simple est difficile à expliquer à cause de la densité de la superposition des couches sémiotiques. Autrement dit, il n’y a guère de choses qui signifient littéralement ce qu’elles semblent dire mais elles ne signifient pas non plus le contraire : ce sont pour la plupart des signes qui ouvrent sur encore plus de signes.

A première vue, /b/semble chaotique et grossier. C’est vrai sans l’être. En termes anthropologiques, selon Turner, /b/ peut être considéré comme un espace liminoïde (Turner 1982) qui fait fonction de rituel d’initiation en perpétuelle évolution. En d’autres termes, une des conditions nécessaires mais pas suffisantes pour être considéré par autrui comme un Anonymous est la compétence commutative signalée entre autres par l’usage adéquat de marqueurs internes au groupe. Ceux qui sont hors du groupe confondent souvent ces compétences – comme de nombreux marqueurs du groupe - avec de l’incompétence. Ces marqueurs servent ainsi de barrière culturelle intentionnelle, de frontière linguistiques et discursives entre initiés et non initiés.

Par exemple, la phrase « i can haz lulz » peut sembler incorrecte à cause de ses erreurs apparentes d’orthographe, de grammaire et de temporalité. En fait, elle suit un code très formalisé représentatif de la nature normative de nombreuses sous-cultures.

Il est deux tropes fondamentaux souvent répétés sur /b/ à cause de leur pouvoir symbolique :

    · « la Règle 34 »
    · « Not your private army ».

La Règle 34 renvoie aux soi-disant règles de l’internet7. La Règle 34 dit : « La pornographie va pour tout, sans exception ». Il s’agit d’une assertion drôle, exacte et forte. C’est l’affirmation du pouvoir de la communauté à transformer la signification de toute chose. La notion de pornographie est utilisée pour un certain nombre de raisons. Nombre des utilisateurs de /b/ apprécient et consomment de la pornographie. De plus, celle-ci se situe à l’opposé du sacré ou de l’aimé. Dès lors, ce que l’on chérit (y compris la communauté elle-même) peut être transformé en quelque chose qu’on est censé voir tout autrement. Etant donné les pratiques de consommation et d’autoproduction de la pornographie de la communauté, cette inversion de valeur est elle-même inversée. Cette assertion est aussi un défi facétieux : si on peut tout transformer en pornographie, pourquoi pas une chaise, un évêque, le chiffre sept ou mardi dernier. Enfin, c’est drôle ! Pour donner un argument culturel plus sérieux, on y perçoit l’influence d’écrivains comme J.-G Ballard (Ballard 1990) pour l’utilisation qui y est faite de la fétichisation de la banalité.

Si la Règle 34 est l’affirmation du pouvoir de la communauté, l'expression « not your private army » est une réfutation apparente de ce pouvoir. La phrase indique que la communauté a conscience de son pouvoir mais que ce pouvoir ne saurait être utilisé ou convoité par aucun de ses membres. Cela renvoie à une notion antihiérarchique dont nous constatons qu’elle est récurrente dans tous les « mouvements agiles ».

Ce ne sont que deux des tropes que l’on trouve sur /b/. Il y a des centaines de phrases et images symboliques analogues et de nombreuses variations sur chaque thème. Ils ne cessent de se combiner et de se recombiner pour former de nouveaux signifiés. Acquérir et conserver des compétences communicationnelles dans la sémantique symbolique qui circule par le truchement de /b/ exigent la participation à des forums en ligne où ces compétences se développent et se modifient constamment.

/b/ sert de rite d’appartenance continu en ce qu’il contient de nombreux éléments identifiés par Tuner qui renvoient aux Rites de passage de Van Gennep (1908). Plus précisément, 4Chan et /b/ sont des espaces distincts qui demandent à l’individu de les trouver, d’y pénétrer et de les comprendre (les règles y étant différentes). La perception du temps sur 4Chan peut être altérée, les messages se déplacent à un rythme incroyable qui précipite les participants dans une sorte d’état de flux ; de plus, la plupart de ceux qui s’y expriment le font au milieu de la nuit. Le langage est très symbolique : les mots y semblent vides de sens ou n’avoir guère de rapport avec la signification que l’on pourrait supposer ; la communication s’y fait majoritairement sous forme d’images plutôt que de mots (une communication 4Chan doit contenir une image). Enfin, on y trouve, tout au moins superficiellement, de simples inversions sémantiques symboliques: « mauvais goût = bon goût ».

A ce niveau, /b/ peut être considéré comme un ensemble de strates défiant à la fois le nouveau venu et le participant. En effet, de nombreuses communications sont expressément écrites comme des défis dont les strates profondes sont les suivantes :

    · Ne vous vexez pas (Don’t be offended)
    · Vexez-nous (Offend us)
    · Suivez le mouvement (Keep up)

Pour parler comme Van Gennep, après avoir créé l’espace rituel séparé, les participants qui y pénètrent sont dans un état de transition. Avec /b/, cet état est constamment remis en cause. Ceux qui acquièrent une expertise des marqueurs culturels obtiennent un statut dans la hiérarchie de /b/ pendant un temps mais pourraient très bien être distancés à mesure que de nouveaux marqueurs inattendus vont et viennent. De plus, /b/ est complètement anonyme au sens littéral du terme (d’où le nom « Anonymous »8). Ainsi, personne ne sait généralement qui sont les individus qui obtiennent un statut. Certains événements se produisent sur /b/ dont peu sont les témoins ; ces événements deviennent parfois une partie essentielle des connaissances de /b/. Ceux qui n’étaient pas présents ne font plus partie de la nouvelle foule « in », quel qu’ait été leur statut antérieur. Par exemple, au moment où nous écrivons, les gens qui sont sur /b/ se doivent d’aimer My Little Pony. Mais cela pourrait avoir changé au moment où vous lirez ce texte. Ceux qui passent dans l’état final d’incorporation au sens de Van Gennep, le font soit en quittant /b/ (éventuellement pour y revenir), soit en participant (pendant un temps) à l’un des nombreux mouvements politiques et humoristiques issus de /b/.

Comme Coleman et d’autres l’ont documenté (Coleman 2011 ; Crenshaw 2011), les mouvements qui émergent de 4Chan sont plus structurés que 4Chan en général et que /b/ en particulier, et ce parce qu’ils ont besoin d’une forme minimale de leadership et d’orientation. La direction de ces mouvements est généralement pseudonyme et le pouvoir est soit tacite (par des manifestations d’expertise et des compétences communicationnelles) ou par l’exercice d’un pouvoir direct comme le fait d’avoir des privilèges sur un chat ou sur l’IRC.9

Les mouvements, notamment leurs formes en ligne, tendent à être généralement un mélange de gestion et de chaos. La capacité d’action de l’individu reste un principe fondamental des « mouvements agiles » anonymes. Après tout, avec l’inclusion radicale et l’anonymat, ou du moins l’usage de pseudonyme, les mouvements pourraient difficilement en être autrement. Toutefois, on peut aussi trouver des actions décisionnelles structurées qui s’ancrent dans le collectif. Coleman cite un participant auto-identifié d’Anonymous qui décrit ce phénomène comme « un foutage de gueule ultra-coordonné » et note que dans le cas des attaques DDoS10 de 2010 à la veille de la controverse sur le financement de Wikileaks, IRC a été utilisé pour un débat large et très complexe sur les sites web à cibler.

Les principaux mouvements qui, en grande partie, ont émergé du forum 4Chan /b/ comprennent notamment :

    · Le projet Chanology 2008 : mouvement de protestation contre la scientologie qui a pratiqué, entre autres, la fuite de documents et d’autres activités en ligne et des manifestations de protestation dans les locaux de la scientologie dans le monde entier.
    · L’Opération Payback 2010 : mouvement de protestation contre l’industrie cinématographique des Etats-Unis
    · OpLibye, OpEgypte, OpTunisie de décembre 2010 : soutien aux révoltes du Printemps arabe, l’un des nombreux mouvements de soutien aux actions révolutionnaires qui ont émergé d’Anonymous11.

Le terme « émergé » indique dans ce contexte que, dès que l’un des ces mouvements commence à se constituer en mouvement, il cesse de faire partie de la vague souterraine et commence une vie propre. De plus, si les mouvements peuvent avoir certains individus en commun, il est probable qu’ils sont organisés par des personnes différentes à chaque fois et que celles qui sont à leur centre de gravité changeront probablement avec le temps. Rares sont les individus qui savent qui se cache derrière un pseudonyme. Certains de ces mouvements prennent aussi plusieurs formes, comme le projet Chanology où des protestataires du monde entier portent des masques V pour Vendetta et d’autres tropes Anonymous, ou font le piquet dans les locaux de la scientologie. Coleman cite un autre Anonymous : « Je suis venu pour le fun et je suis resté par indignation ».

Avec cet examen approfondi d’un de ces mouvements, nous entendons illustrer la complexité des «mouvements agiles» et la difficulté qu’il y a à comprendre du dehors la nature particulière des nuances de la communauté en question. Cela dit, ce n’est pas tant les spécificités d’Anonymous qui sont importantes mais le fait qu’elles existent. Les autres «mouvements agiles» examinés dans ce texte sont différents d’Anonymous qui est extrêmement informe ; toutefois on trouve des avatars des processus latents utilisés par Anonymous pour s’autodéfinir et gérer ses participants dans certaines formes de mouvements qui émergent aujourd’hui au niveau mondial.

Occupy
On constate un chevauchement des mouvements Occupy et Anonymous. Certains protestataires d’Occupy s’auto-identifient comme Anonymous (par le biais des signes iconiques « Anon Suit » et des masques V pour Vendetta). Mais, comme nous l’avons déjà évoqué, les personnes qui s’identifient à un «mouvement agile» peuvent aussi s’identifier avec d’autres. En conséquence, Occupy est formé de personnes qui s’identifient collectivement à un large éventail d’autres mouvements, qui vont d’autres «mouvements agiles» comme Anonymous à des mouvements plus traditionnels comme Greenpeace.

Comme les autres «mouvements agiles» décrits ici, Occupy est un ensemble émergeant de pratiques qui s’ancrent dans les cultures véhiculées par internet. Des «mouvements agiles» examinés, Occupy est le seul qui se focalise sur la présence physique. Si Chanology organise des manifestations de protestation et le Tea Party des rencontres et des conventions, Occupy se caractérise par l’occupation permanente.

Au cœur de l’idéologie d’Occupy se trouve « l’injustice de l’inégalité en matière de richesse et le rôle néfaste du système bancaire ». Sa cible est donc les institutions financières dont les employés touchent d’énormes salaires ; elles sont considérées comme étant la cause de la crise financière mondiale et, au moins, comme ceux qui en ont tiré profit.

Au moment où nous écrivons, la recherche critique universitaire s’est encore très peu intéressée à Occupy. Le présent rapport s’appuie donc sur le traitement médiatique d’Occupy London et la présence globale en ligne d’Occupy, ainsi que sur les observations personnelles de l’auteur.

Dès lors, il semble que chacun des camps d’Occupy est auto-organisé et géré collectivement par les individus qui forment le groupe. L’échange de connaissances se fait à la fois sur internet et par la circulation physique de certaines personnes entre les camps (Captain 2011) dont le but est l’échange des connaissances. La fluidité de la forme et de la hiérarchie soutenue par Anonymous est difficile à appliquer dans un camp physique permanent, mais Occupy semble s’inspirer de certains modèles d’auto-organisation tels que les dix principes de Burning Man12.

    1. Inclusion radicale
    2. Pratique du don
    3. Décommercialisation
    4. Autosuffisance radicale
    5. Expression de soi radicale
    6. Effort en commun
    7. Responsabilité civique
    8. Politique consistant à ne pas laisser de trace
    9. Participation
    10. Immédiateté

Les camps semblent adopter des structures analogues autour d’éléments tels que la prise de décision collective, les pôles médiatiques, les systèmes de dons de nourriture et les bibliothèques. Dans le camp Occupy London (ou Occupy LSX13), des réunions du « Conseil général » se tiennent deux fois par jour ; elles sont enregistrées et diffusées en direct  et sont ouvertes à toute personne qui peut y participer ou les regarder. Occupy Wall Street (ou OWS) a une bibliothèque avec son propre site web, son catalogue et ses règles de prêt14. C’est ainsi qu’Occupy conserve son statut de mouvement à la fois en ligne et hors ligne.

Les positions et les relations d’Occupy avec les structures institutionnelles sont bien résumées par C. Einstein qui dit que « les demandes doivent-être spécifiques. Tout ce que les gens peuvent exprimer ne peut l’être que dans le cadre du langage du discours politique actuel… faire des demandes explicites affaiblit le mouvement »15.

Le Tea Party
Le mouvement américain connu sous le nom de Tea Party se situe à l’aile droite de la politique, apparemment aux antipodes d’Anonymous et d’Occupy, considérés comme émanant de la gauche politique. Toutefois, Anonymous et le Tea Party partagent au moins deux traits distinctifs importants. En premier lieu, ils partagent une certaine sensibilité libertaire. Deuxièmement, ce sont tous deux des «mouvements agiles» selon notre définition du terme.

Le cœur de l’idéologie déclarée du Tea Party s’allie à une philosophie de l’auto-organisation sans leader (ou en petits groupes) alimentée par internet (Branson 2011) ; ce mouvement se caractérise aussi par des marqueurs linguistiques et des symboles propres au groupe (Livne et autres 2011).

Le Tea Party est uni par l’idéologie de «l’Etat plus faible», mais il contient un large éventail de buts et de techniques parfois contradictoires. Ses positions semblent être contredites par l’existence des groupes et événements nationaux du Tea Party. Mais, à y regarder de plus près, on observe une séparation et une tension entre ces groupes nationaux qui cherchent à capitaliser sur le mouvement et les milliers d’individus et groupes qu’il comprend dans toute l’Amérique. Comme le souligne le récent rapport de l’Institut de recherche et d’éducation sur les droits de l'homme, les six réseaux organisationnels nationaux du Tea Party (FreedomWorks Tea Party, 1776 Tea Party, Tea Party Nation, Tea Party Patriots, ResistNet, et Tea Party Express) ont des objectifs sociaux et politiques distincts les uns des autres et du Tea Party dans son ensemble (Burghart et autres 2010).

Les difficultés auxquelles se heurte le monde politique américain traditionnel avec le Tea Party illustre bien les relations qu’il a en général avec les «mouvements agiles» que nous décrivons. Tout d’abord, des responsables politiques comme Sarah Palin et Michele Bachmann agissent au sein de structures axées sur la notion de leadership et, de plus en plus, sur la personnalisation. Normalement, elles devraient travailler avec un mouvement comme le Tea Party pour l’absorber dans leur campagne ou en revendiquer une certaine forme de propriété conceptuelle ou d’idéal. Mais aucune d’entre elles n’a revendiqué la direction du Tea Party car elles ont compris que, comme pour Anonymous, cela ne ferait que provoquer leur rejet immédiat de la part du mouvement.

Ensuite, certains commentateurs (Bond et autres 2011) font valoir que le Tea Party n’a eu aucun impact sur les élections aux Etats-Unis, les résultats globaux ayant été conformes aux prévisions. C’est pourquoi la difficulté de se positionner vis-à-vis du mouvement se complique du fait de ne pas savoir si le jeu en vaut la peine.

Enfin, si l’argument précédent est vrai pour la politique globale américaine, les actions des soi-disant candidats du Tea Party nous montrent qu’ils n’ont pas obéi, dans une large mesure, aux normes politiques traditionnelles, à savoir qu’ils ne se sont pas engagés dans les débats et compromis sur lesquels se fonde la forme américaine de la démocratie représentative (certains font valoir que certains des fondateurs des Etats-Unis étaient opposés au système politique des partis, sans que cela en fasse pour autant des adversaires du compromis).

Al-Qaeda
De manière peut-être plus controversée, les arguments présentés ici amènent à la conclusion qu’Al-Qaeda est un ««mouvement agile»». Cette thèse n’est pas totalement nouvelle. Powell et Hutchison ont étudié Al-Qaeda comme « organisation adaptative » (Powell & Hutchison 2010). Le Service britannique du renseignement MI5 résume ainsi l’idéologie d’Al-Qaeda : « L’Ouest représente une menace pour l’Islam », l’interprétation de ce qu’est l’Islam étant dans ce contexte variable mais largement considérée comme radicale16.

Al-Qaeda agit en utilisant une structure cellulaire lâche. Pour reprendre le terme ironiquement occidental de Taylor, il s’agirait d’une « McDonaldization » du terrorisme (Taylor 2009). Jenkins de RAND partage ce sentiment quand il emploie l’expression « bricolage terroriste » (Jenkins 2011). Al-Qaeda peut sembler très différent des «mouvements agiles» décrits ci-dessus parce qu’il a un leader bien affirmé, Osama ben Laden, un commandement central et une structure de contrôle centralisée et qu’il entreprend des opérations directes d’agression. Toutefois, comme pour les autres «mouvements agiles», cette description d’Al-Qaeda est inexacte. On peut d’ailleurs avancer qu’elle relève plus de la représentation volontairement fallacieuse que de l’erreur ; en effet, la propagande s’appuie généralement sur des oppositions binaires très simples et une construction particulière de l’Autre.

L’exemple d’Al-Qaeda illustre bien la difficulté qu’a la politique traditionnelle à réagir aux «mouvements agiles». Les Etats-Unis se sont livrés à une « décapitation » des leaders - leur assassinat - qui a culminé avec le meurtre d’Osama ben Laden lui-même. Une simple recherche sur Google montre la récurrence du récit avec « le commandant d’Al-Qaeda a été tué ». Toutefois, avec la structure de plus en plus décentralisée d’Al-Qaeda, cette stratégie semble réaffirmer constamment l’idéologie principale du groupe.

On peut faire valoir que, les dernières années, le rôle de protagoniste de Ben Laden dans Al-Qaeda était symbolique. Dans cette perspective, la structure et les méthodes d’Al-Qaeda sont étonnamment similaires à celles des autres «mouvements agiles» que nous avons décrits, comme l’illustrent certains tropes fondamentaux tels que l’iconisation de Ben Laden, la réalisation de vidéos artisanales et leur diffusion à des groupes homologues. Ces vidéos remplissent des fonctions complexes, notamment celle d’affirmer l’identité individuelle de la cellule. Elles mettent souvent en scène des exécutions ritualisées. Le fait et la nature du rituel sont importants tout comme l’est sa communication aux autres groupes. Dans cet aspect aussi, Al Qaeda est très semblable aux autres «mouvements agiles» évoqués, avec des tactiques médiatiques analogues, à savoir que, d’un point de vue purement structurel, « le médium est le message », pour reprendre l’expression consacrée de McLuhan (McLuhan 2001).

Le pouvoir de « l’underground »
Comme nous l’avons évoqué ci-dessus, ces «mouvements agiles» sont des rejetons émergeant d’un substrat politique négocié en ligne. Les «mouvements agiles» sont identifiables et leur interface avec les organisations politiques et des Etats est généralement assurée par des individus et/ou des groupes auto-identifiés. C’est moins le changement lui-même que l’analogie structurelle des «mouvements agiles», alliée à leur diversité de finalités et à leur émergence planétaire apparemment permanente, qui sont les signes de cette mutation politique.

Sous ces «mouvements agiles» il y a un ensemble d’actes micro politiques quotidiens, que l’on peut qualifier de « politique liquide ». La nature de la politique liquide est difficile à saisir et encore plus difficile à expliquer, car elle incarne et exprime des comportements humains profonds qui se réalisent par l’intermédiaire de systèmes eux-mêmes émergeants et mouvants. Une analyse réductrice de cette « politique liquide » ne peut que déboucher sur une représentation inexacte de ce qu’elle est ; il vaut mieux faire appel à des métaphores et des théories sociales pour comprendre sa nature.

Un retour au village
La première métaphore qu’il convient d’envisager est celles de certaines pratiques et sensibilités basées sur la notion du retour au village. Dans la vie préindustrielle, notre comportement était régi en partie par des postulats concernant le nombre de personnes avec lesquelles nous avions des relations sociales et les limitations physiques imposées entre autres par la vie privée (par exemple, les familles partageant des logements d’une seule pièce). Sur internet, nous établissons des liens sociaux analogues mais qui procèdent plus de facteurs comme la profession et les intérêts que de la géographie – bien que certains aspects, comme le nombre de Dunbar, restent constants17. Nous négocions ces liens en recourant à des pratiques nuancées, par exemple personne n’imagine que n’importe qui en ligne est son « ami », et les adolescents ont une notion complexe de la vie privée et des tactiques à déployer pour la préserver (Boyd & Marwick 2011).

Une différence fondamentale entre la vie du village et aujourd’hui est que certains aspects de nous-mêmes pouvaient être considérés comme uniques, voire étranges, dans les cultures préindustrielles car ils n’étaient partagés par personne : par exemple, aimer tel ou tel parfum. Mais avec le net, une marotte, un amour, un fétiche ou un vice, fussent-t-ils obscurs, peuvent être partagés par des millions d’autres personnes que nous pouvons rencontrer virtuellement, et ce à cause des facteurs d’amplification et d’association évoqués précédemment.

Dans la sphère politique, cela signifie que quelque soit son intérêt politique particulier, il est probable de trouver une communauté de personnes qui pensent la même chose : si vous vous intéressez par exemple aux « produits chimiques industriels et la qualité des sabots des élans », il existe certainement quelque part une communauté qui s’y intéresse aussi.

Comme nous l’avons évoqué dans l’analyse d’Anonymous, certains éléments de cette vie villageoise thématique en ligne remontent aux sociétés préindustrielles par des rituels et des structures sociales établis. Toutefois, le vécu en ligne est très différent de celui des villages préindustriels car il est aussi facile d’y entrer qu’en sortir à condition de ne pas s’y attarder. C’est pourquoi, lorsque certains événements se produisent, un «mouvement agile» peut connaître un afflux de participants, acquérir de la substance et du pouvoir, pour voir enfin cette foule se disperser en n’en laissant que quelques uns derrière elle. Dans le cas d’Anonymous, tout le monde peut télécharger un outil tel que Low Orbit Ion Cannon et participer à une attaque DdoS, mais peu nombreux sont ceux qui restent dans les groupes de Chanology pour protester devant les locaux de la scientologie tous les samedis.

Si une nuit d’hiver un trickster …
Le deuxième concept illustratif est celui du Trickster étudié récemment de manière très approfondie par Lewis Hyde dans son ouvrage Trickster Makes This World (Hyde 2008). L’idée du Trickster peut être ignorée par certains lecteurs de ce document car il s’agit d’un concept généralement marginal et souvent méconnu de la culture occidentale moderne. Il a pourtant été une métaphore importante dans de nombreuses sociétés à travers les âges. Une des raisons pour lesquelles le Trickster est un concept difficile à appréhender pour la sensibilité occidentale, c’est qu’il ne convoque pas la notion d’oppositions binaires ou d’extrémités mais celle de processus et de changement.

Comme le dit Hyde « [le Trickster est] l’esprit de la route au crépuscule, qui mène d’une ville à l’autre et qui n’appartient à aucune » (page 6). Cette description saisit l’esprit de la « politique liquide » que l’on observe sur le net où le pouvoir se déplace d’un engagement à un autre. Lorsque le flux ralentit, il devient un «mouvement agile». Ces mouvements continuent de se modifier et de s’adapter mais certains sont abandonnés en cours de route par la majorité : le mouvement a commencé à devenir une destination, plus une route.

L’idée du Trickster est celle de l’adaptation. Pour citer Hyde à nouveau, « Parfois il se trouve que la route entre ciel et terre n’est pas ouverte. Dans ce cas, le Trickster voyage non comme un messager mais comme un voleur, celui qui vole aux dieux les bonnes choses dont les êtres humains ont besoin pour survivre dans ce monde. » (page 6). Si nous remplaçons le spirituel par le politique, c’est une bonne métaphore de la manière dont cette « politique liquide » s’adapte au contexte où elle se trouve, que ce soit aux possibilités offerte par des systèmes techniques particuliers comme les forums ou les wikis, ou aux institutions traditionnelles de pouvoir avec lesquelles la « politique liquide » peut entrer en contact. Les mouvements politiques identifiables que nous observons, les «mouvements agiles», sont la tactique d’intervention malléable de la « politique liquide ».

Enfin, Hyde pose l’hypothèse que « ...il n’y a pas de Trickster moderne parce que le Trickster ne naît que dans le terreau complexe du polythéisme. Si le monde spirituel est dominé par un seul dieu qui s’oppose à une seule incarnation du mal, l’ancien Trickster disparaît » (pages 9-10). Si on replace cette idée dans un cadre politique, l’expérience vécue de la politique sur le net n’a pas disparu mais elle est largement mal comprise et démonisée par une contestation directe, une représentation erronée ou une dénégation.

L’idée du Trickster paraît s’assimiler à celle qui préside aux interventions humoristiques. Elle ne conviendrait donc qu’aux mouvements comme Anonymous qui existent expressément « pour le fun ». Cela serait mal interpréter la métaphore. Le Trickster incarne des concepts de changements et d’adaptation ; il est le pouvoir et l’esprit d’agilité que l’on retrouve dans les «mouvements agiles» que nous décrivons.

Le rhizome dans l’underground numérique
Le rhizome (Deleuze & Guattari 2004) est une métaphore adoptée par certains spécialistes des sciences sociales pour incarner les pratiques engendrées par la nature hyper connectée d’internet. Le rhizome et son concept corollaire d’assemblage sont des théories d’une grande densité élaborées par Deleuze et Guattari, et nous ne pouvons ici qu’en exposer les grandes lignes. Le rhizome est bien évidemment une métaphore biologique qui renvoie à un système vivant de racines, comprenant des nœuds et des ramifications. Elle s’oppose à l’idée plus structurée d’arbre (qui rappelle les arborescences des structures organisationnelles).

Deleuze et Guattari énoncent à divers endroits que « le rhizome ne cesse d’établir des rapports entre les chaînes sémiotiques, les organisations de pouvoir et les circonstances relatives aux oppositions artistiques, aux sciences et aux luttes sociales » (page 8) et que le rhizome « est une carte et non un itinéraire, l’idée d’une carte orientée vers une expérimentation en contact avec le réel » (page 13). Ils introduisent aussi dans le concept l’aspect important de la multiplicité, « lorsque le multiple est effectivement traité comme substantif… » (page 8), nous rappelant qu’avec un rhizome (et plus particulièrement un assemblage), il ne faut pas regarder les parties mais l’ensemble.

Ainsi, cet ensemble de concepts qui se chevauchent et s’entremêlent nous donne l’impression d’un monde vivant interconnecté qui doit être saisi dans toute sa complexité et non comme une idée ou un objet unique. Il suffit de regarder une représentation visuelle de la structure d’internet ou une carte des réseaux sociaux pour comprendre pourquoi cet ensemble conceptuel séduit tant les sciences sociales. Les concepts de Deleuze et Guattari ne sont pas simplement afférents aux rapports sociaux entre nœuds mais ils s’inscrivent profondément dans la réalité des choses et dans leur signification. Autrement dit, le tout et la dynamique du tout sont une chose qu’à certaines fins, nous ne devrions pas tenter de décomposer en éléments ou, comme certaines théories sociales antérieures peuvent l’avoir fait, en ensemble de rapports binaires de pouvoir.

« Politique liquide »
Aucune des théories exposées ci-avant ne relève de la « politique liquide ». Ce qui, à un instant donné, constitue la « politique liquide » est trop complexe, massif et dynamique pour être appréhendé. Si nous voulions disséquer et examiner la « politique liquide », il nous faudrait arrêter internet et analyser chaque vecteur politique possible pour comprendre ce qui se passait exactement. C’est impossible. L’important nous échapperait en grande partie et l’exercice dépasse probablement toute capacité de compréhension d’un individu. C’est pourquoi, pour entrevoir ce que signifie la « politique liquide » et ses implications, nous devons compter sur les métaphores et théories que nous venons de présenter. Nous pouvons alors passer aux retombées concrètes de ces changements.

Chevaucher les vagues
La « politique liquide » et les «mouvements agiles» émergeants semblent être tout à fait incompatibles avec la politique et les institutions du pouvoir traditionnel. Toute alliance formée entre un «mouvement agile» et une autre structure est par définition faible car elle demande au «mouvement agile» de se cristalliser dans une forme statique, épuisant ainsi en grande partie son pouvoir de motivation.

En outre, la politique traditionnelle semble de plus en plus obsolète si l’on se place du point de vue de la «politique liquide». Cette dernière se fonde sur la culture du présent et sur la prise en charge de l’individu par lui-même. Les gouvernements ouvrent beaucoup plus de données au public et les nuages informatiques (« cloud computer ») donnent aux individus un pouvoir informatique peu onéreux, inimaginable il n’y a que quelques années. La dynamique de l’élaboration et de l’analyse politique s’en voit bouleversée ; en effet, un individu ou un groupe peut certainement procéder à une analyse de données beaucoup plus détaillée sur un sujet donné qu’un gouvernement. Cette possibilité, auparavant réservée aux groupes de réflexion et aux établissements éducatifs, est maintenant ouverte au plus grand nombre.

La politique traditionnelle s’accroche à ses propres structures et en fait la promotion comme si elles représentaient le point ultime de l’évolution politique. Il n’en reste pas moins que les modalités contemporaines d’exercice de la politique, telles que le vote occasionnel, le fait de réserver le débat au rassemblement dans un lieu physique et le côté quasi-endogène du processus sont des produits du passé.

Les entreprises et de nombreuses structures sociales utilisent l’internet pour innover et évoluer. Pour beaucoup, il semble que la politique traditionnelle n’a pas évolué avec perspicacité, et c’est au détriment de tous. Les chiffres de la participation électorale montrent une désaffection progressive à l’égard de certains processus politiques, ce que les responsables politiques attribuent souvent à un manque d’intérêt pour la politique. Si par politique on entend ce que nous avons décrit, la situation est tout autre. La désaffection est celle des responsables politiques, pas des citoyens.

Pour ceux qui font de la politique au sens traditionnel du terme, cette analyse débouche sur cette question : que l’avenir réserve-t-il à la politique classique ? Comme pour tout exercice de futurologie, la prédiction s’avèrera probablement fausse mais on peut cependant spéculer sur un ensemble de changements éventuels.

    1. Triomphe du pouvoir institutionnel - rien ne se passe : la «politique liquide» et les «mouvements agiles» ne fonctionnent simplement que dans l’entre-deux et autour du pouvoir institutionnel. Parfois, les «mouvements agiles» ont suffisamment de poids pour que les responsables politiques en prennent acte, ne serait-ce pour conserver une certaine popularité auprès de leurs électeurs et ne pas sembler dépassés par les événements.

    2. Reconfiguration de la démocratie et fin des systèmes de partis : ce scénario montre une érosion progressive de la légitimité du système de démocratie représentative en place aujourd’hui où les électeurs n’ont que la possibilité de voter de temps en temps et où les représentants se coalisent autour d’un système de partis qui agrègent les idéologies politiques.

      Il est impossible de prédire quelle forme la reconfiguration prendra et elle variera très probablement d’un Etat à l’autre, mais on peut faire l’hypothèse d’une forme beaucoup plus directe de démocratie, par le biais des représentants suivant les orientations de leurs électeurs et/ou d’un système prévoyant des scrutins électroniques sur telle ou telle question.

    3. Ecoute, réaction, représentants : dans la situation intermédiaire où le système politique de partis perdurerait, il y aurait un plus grand nombre de représentants « indépendants » et de partis à thèmes (comme le parti des Pirates), ainsi que de représentants plus initiés et plus réactifs aux «mouvements agiles» et aux opinions exprimées sur les forums en ligne.

      Dans ce cas de figure, les gouvernements divulgueront de plus en plus de données pour se reconfigurer en gouvernement de la transparence (Open Governement)/ Gov2.0) par l’adoption d’outils interactifs et une dose de « gouvernance agile » (O’Reilly 2010; Noveck 2010).

Conclusion
La politique est omniprésente. Elle l’a toujours été. Néanmoins, les effets d’amplification, d’association et de capacité d’influence d’internet en font une force beaucoup plus puissante qu’elle ne l’était dans un monde moins connecté. Les pratiques politiques sont désormais beaucoup plus fluides et elles ne cessent de circuler à travers le globe. Cette «politique liquide» prend forme dans les «mouvements agiles» qui accumulent et aimantent le pouvoir.

La politique classique se reconfigure lentement pour mieux intégrer ces forces libérées par la technologie : on voit des responsables politiques et des Etats développer des modes d’engagement plus interactifs et inclusifs.

La question reste ouverte de savoir où ces changements nous conduiront. Il semble certainement nécessaire de négocier une nouvelle forme de pacte démocratique pour éviter une dépossession accrue de la majorité des citoyens dans le processus public de la politique.

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1 http://www.blogpulse.com

2 http://technorati.com/state-of-the-blogosphere/

3 http://blog.hubspot.com/blog/tabid/6307/bid/12234/10-Essential-Twitter-Stats-Data.aspx

4 http://www.facebook.com/press/info.php?statistics

5 http://www.deviantbits.com/blog/social-graphs-vs-interest-graphs.html

6 Etudes des Massively Multiplayer Online Role Play Games (MMORPGS), environnements en lignes où les joueurs jouent un rôle de héro et interagissent les uns avec les autres pour résoudre des problèmes parfois très complexes qui demandent une action coordonnée du groupe.

7 http://knowyourmeme.com/memes/rules-of-the-internet

8 Voir aussi les forums en ligne comme Slashdot (http://slashdot.org/) où le nom donné par défaut pour un message était « Anonymous Coward » (trouillard anonyme).

9 IRC (Internet Relay Chat) est un protocole de communication sur internet qui est encore utilisé pour de nombreuses raisons, notamment l’anonymat.

10 DdoS = attaque par déni de service : les sites web sont bombardés de demandes qui les ralentissent ou les bloquent. Malgré une apparente complexité, des outils comme Low Orbit Ion Cannon permettent à des gens sans grandes compétences techniques de participer à une agression DDoS.

11 Voir : http://telecomix.org/

12 http://www.burningman.com/whatisburningman/about_burningman/principles.html

13 http://occupylsx.org/

14 http://peopleslibrary.wordpress.com/

15 “Occupy Wall St - The Revolution Is Love”, réalisé par Ian MacKenzie, co-produit avec Velcrow Ripper http://www.youtube.com/watch?v=BRtc-k6dhgs

16 https://www.mi5.gov.uk/output/al-qaidas-ideology.html

17 Le nombre de personnes avec lesquels on peut avoir des liens sociaux actifs, basé, entre autres choses, sur des études des sociétés pré-industrielles, générallement estimé à 150. Une autre recherche va jusqu’à 290. Voir ici l’interview de Dunbar: http://www.guardian.co.uk/technology/2010/mar/14/my-bright-idea-robin-dunbar