Médias - liberté d'expression et d'information

Strasbourg, 10 novembre 2011

CDMC(2011)025
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COMITE DIRECTEUR
SUR LES MÉDIAS ET LES NOUVEAUX SERVICES DE COMMUNICATION

(CDMC)

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15e réunion
29 novembre – 2 décembre 2011
Agora, Conseil de l’Europe, Strasbourg
(salle G01)

Document de discussion

2ème Conférence des ministres du Conseil de l’Europe responsables
des médias et des nouveaux services de communication – 2013

par Ren Reynolds, Fondateur du Virtual Policy Network
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Les êtres humains sont des animaux politiques. En fait, tout le temps, nous faisons de la politique. Lorsque nous décidons d'agir ou de ne pas agir, nous mobilisons des aspects politiques de notre vie. Ces actes sont généralement reconnus comme des actes politiques lorsqu'ils prennent une forme particulière : participer à une élection, s'exprimer en public sur tel ou tel sujet, etc. Les processus de démocratie représentative sont une accumulation asymétrique de ces actes par le biais d’un ensemble contingent de technologies : vote à un endroit donné et à un moment particulier, débat dans une assemblée, etc.

Grâce à la connectivité sociale qu’offre l'internet, les usagers des technologies numériques font aujourd’hui de la politique autrement : ils débattent, influent sur leur pairs dans des groupes de discussion et partagent leurs points de vue avec – potentiellement – des millions d'usagers, et ce depuis leur domicile, leur bureau ou via leur téléphone portable ; il ne s'agit pas là d'une succession d'actes discrets mais d'un processus de va-et-vient qui suit le cours de leur vie. Pour la politique traditionnelle, ces nouvelles pratiques sont un défi majeur, non parce qu'elles s'opposent aux structures et aux pratiques existantes, mais plutôt parce que, souvent, elles n’en tiennent pas compte.

Pour appliquer les théories sociales, on pourrait dire que les anciennes notions d’asymétries de pouvoir bien définies, chères à Michel Foucault, entrent en contact avec les processus rhizomatiques de Gilles Deleuze. On confond souvent certains mouvements tels que le Pirate Party, Anonymous, le Tea Party et Al Qaïda avec ces nouvelles politiques. Mais ces mouvements ressembleraient plutôt aux photographies des vagues à la surface d’une rivière, alors que les nouvelles politiques en seraient le flot.

Mais revenons à l’internet et examinons ce qui en caractérise l'usage. En règle générale, les gens utilisent l'internet dans des buts divers, ce faisant, ils accèdent à des agences qui leur fournissent des résultats : établir une relation sociale, faire des achats, donner son avis et obtenir des réponses, etc. Pour cela, l’internaute utilise souvent des structures de groupe, dans lesquelles il a une identité qui peut être ou non particulière à un groupe donné. Il peut changer de groupe quand il ne lui est plus utile (les coûts d'entrée et de sorties sont faibles) et partager avec d’autres membres une caractéristique particulière : critique sur Amazon, membre d'un cercle Google+ ou d'un projet « open source ». On notera cependant que certains groupes, par exemple les raids dans World Of Warcraft, demandent davantage de moyens logistiques et d’implication que n’importe quel projet professionnel de moyenne importance.

Les médias grand public et les responsables politiques peinent à décrire les mouvements qui naissent de ces processus. Soit ils leur imposent une structure présumée, soit ils les rejettent du fait de leur manque de structure. Le fait que les Etats-Unis et ses alliés aient affirmé à plusieurs reprises avoir tué le no 3 d'Al Qaeda est la démonstration manifeste de leur refus d'admettre publiquement ce qu'est réellement Al Qaeda, tant la réalité est impossible à appréhender d'un point de vue politique.

Sur le plan de la structure, ces mouvements se ressemblent beaucoup. Ils présentent en général une idéologie facile à énoncer autour de laquelle des personnes s'auto-organisent et agissent selon des principes qu'elles ont elles-mêmes définis. Mais il importe plus encore d'examiner ces mouvements dans un contexte plus large : ils ne sont en réalité qu'un élément temporel du processus, et, dès qu'ils sont constitués, nombre de leurs membres sont déjà passés à autre chose. Ainsi, à l'image d'une vague frappant la côte, ils peuvent être à la fois incroyablement puissants et sans aucune structure. Il est dès lors problématique de s’opposer à l’idéologie organisatrice, car ces mouvements ne peuvent être contrés de manière conventionnelle ; les éléments qui subsistent cessent d’appartenir au flot, ils peuvent éventuellement peser sur l’échiquier politique conventionnel, mais ils sont in fine délaissés par le public.

Les taux de participation aux élections témoignent d’un désengagement progressif du public, que les responsables politiques expliquent souvent par un manque d'intérêt. Mais si la politique est envisagée sous l’angle que nous venons de décrire, l’explication est tout autre : ce ne sont pas les citoyens qui se désintéressent mais bien plutôt les responsables politiques eux-mêmes.

Ce modèle, qui présente la politique comme un flot, impose un changement radical, celui d’une reconfiguration de la politique. A court terme, les responsables politiques doivent déterminer ce que signifie pour eux l'engagement auprès des citoyens. A plus long terme, étant donné que nous disposons des moyens technologiques pour permettre à chacun de voter à tout moment, il est probable que les citoyens n’accepteront plus d’attendre plusieurs années entre deux élections. Il faudra donc peut-être définir un nouveau compromis entre démocratie directe et démocratie représentative.

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A lire également :

C. Anderson, The long tail: The new economics of culture and commerce, London, Random House Business books, 2006.

E. Castronova, Exodus to the Virtual World: How Online Fun Is Changing Reality, New York, NY: Palgrave MacMillan, 2007.

S. Cohen, Folk Devils and Moral Panics 1st ed., Routledge, 2011.

G. Deleuze & F. Guattari, A thousand plateaus: Capitalism and schizophrenia, Continuum International Publishing Group, 2004.

M. Foucault, Discipline and Punish: The Birth of the Prison – New Ed., Penguin, 1991.

C. Leadbeater & D. Powell, We-think: The power of mass creativity, Profile Books Ltd, 2008.

L. McGonigal, Reality is broken: Why games make us better and how they can change the world, Jonathan Cape, 2011.

C. Shirky, Here Comes Everybody: The Power of Organisation Without Organizations, Allen Lane, 2008.

C. R. Sunstein, Republic.com 2.0, Princeton University Press, 2009.

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