Culture, patrimoine et diversité

 

Le quartier comme laboratoire interculturel : le Festival "TODOS - La balade des cultures" à Lisbonne (16-19 septembre 2010)

 

"Prenez ma main et faites-moi confiance", m'a dit Sofia en plaçant un bandeau bien serré sur mes yeux, cachant complètement le soleil éblouissant de Lisbonne. "Nous n'allons plus parler pendant 40 minutes. Suivez mes instructions et tout ira bien".

 

J'allais pénétrer dans le quartier escarpé, dense et mystérieux (et pour certains, dangereux) de Mouraria sans pouvoir me servir de mes yeux et totalement livré à quelqu'un que je venais tout juste de rencontrer. Mes sens du toucher, de l'odorat et de l'ouïe se sont mis en alerte maximale alors que trébuchant sur les pavés glissants, nous avons commencé l'ascension des rues escarpées du quartier, un des plus pauvres mais aussi ethniquement des plus riches de la capitale portugaise. J'allais vivre la plus captivante des nombreuses expériences des quatre journées du Festival Todos - Caminhada da Culturas (la balade des cultures pour tous) organisé par la municipalité pour attirer l'attention sur ce quartier méconnu de la ville, et auquel j'avais été invité.

 

Un oiseau en cage s'est mis à chanter quelque part au-dessus de nous, puis les pigeons et les mouettes se sont mis de la partie. Au moment où j'ai senti que nous passions devant une boulangerie, j'ai pu déceler une conversation en slavon, puis quelques bribes de punjabi. Au loin, le rythme séduisant de la cora d'un musicien guinéen jouant sur la place en-dessous de nous flottait dans les airs, jusqu'au moment où j'ai été brusquement ramené à la réalité du temps par la cloche d'une église sonnant le quart d'heure. Nous avons tourné l'angle d'une rue, une porte a claqué et j'ai entendu quelqu'un parler un mélange de portugais et de chinois, bientôt couvert par le vacarme d'une bétonneuse – mais mon odorat me transportait ailleurs…peut-être à Goa. La sirène d'une ambulance surgie de nulle part m'a fait sursauter, puis il y a eu un moment de silence presque parfait – et l'odeur du linge propre séchant au soleil. A la fin de la balade, Sofia et moi marchions avec confiance dans la ville en communiquant (sans parler) comme si nous nous connaissions depuis des années. Et grâce à elle, je peux dire que j'ai découvert la ville de Lisbonne comme peu de personnes l'ont fait. Ce fût une expérience extraordinaire.

 

Le programme du Festival Todos comportait de nombreuses autres manifestations plus traditionnelles faisant appel à des artistes de toutes origines. Mais aucune n'égalait en pouvoir d'expression la forme d'art qui est née et est toujours aussi pratiquée dans les rues d'ici : le fado. Le Grupo Desportivo da Mouraria est un très sérieux club de loisirs qui occupe un ancien palais joliment décrépi perché au sommet de la colline. Des années consacrées à cette musique passionnée, mélancolique et typiquement portugaise l'ont fait surnommer la "cathédrale du fado". C'est là que nous avons eu la chance de nous asseoir dans une salle surpeuplée à moins d'un mètre d'une des plus grandes artistes du fado, Aldina Duarte. Nous nous sommes pâmés à chaque tressaillement de lèvres, chaque respiration et chaque goutte de sueur de la chanteuse qui narrait et déplorait son destin, sous les exclamations rauques d'un public de connaisseurs. J'ai remarqué coincés deux petits garçons d'origine bangladeshi qui s'étaient faufilés et glissés entre cette reine et ses courtisans et écoutaient accroupis, captivés par ce qui constituait probablement leur première expérience de la plus grande tradition de leur nouveau pays. Et qui peut douter que le souvenir de ce moment restera dans leur mémoire jusqu'à la fin de leur vie ?

 

Dans ce Festival Todos, j'ai eu l'impression que le spectacle était tout autant dans le public que du côté des artistes. Prenez le cirque de Paradis tzigane, une formidable famille de gitans venus de France qui nous a régalés avec ses numéros à l'ancienne. Il était tout aussi fascinant de découvrir les visages et les réactions du public que les prouesses du jongleur et du fildefériste. Des familles entières de toutes races se pressaient sur les bancs de bois et saluaient chaque saut et pirouette avec une intensité mélodramatique. Il y avait évidemment bon nombre de spectateurs provenant d'autres quartiers de la ville et une poignée de visiteurs venus d'encore plus loin, comme moi, mais j'ai eu l'impression que la plupart de ces gens n'avaient pas eu à marcher beaucoup pour se retrouver là. Le plus drôle c'était de voir ces enfants de la génération X-box et CGI qui arrivaient avec un air blasé comme pour dire : "le trapèze, c'est bon pour les vieux !". Pourtant ils étaient fascinés et captivés par une forme d'art aussi ancienne que les collines qui continuent de parler à nos émotions fondamentales à nous enchanter.

 

Parmi les autres moments forts du festival, il y eut une adaptation de cette histoire interculturelle classique d'amour et de mort qu'est l'Othello de Shakespeare, interprétée avec passion au sommet de la colline sous un ciel éclairé par la lune. Le pouvoir de la voix humaine comme vecteur universel de communication et catalyseur de rencontres était alors bien perceptible. Une chorale des habitants de la Casa da Achada a interprété avec fougue des chants de lutte et de contestation et nous avons également pu entendre des chanteurs chinois et de fado ainsi qu'un formidable chœur de résidents ukrainiens dans la belle chapelle Nossa Senhora da Saúde. Parmi les autres formes d'art présentées au festival, on peut citer une excellente sélection des travaux de cinq photographes portugais et britanniques qui donnaient leurs impressions du bairro. Et aussi deux petits films réalisés par des enfants des rues sur ce qu'était pour eux la vie à Mouraria. Le premier évoquait la saudade ou le mal du pays (dans ce cas, c'était l'Afrique), tandis que le second se demandait pourquoi on ne pourrait pas utiliser les nombreuses friches du quartier en les transformant en jardins ou en aires de jeux. Je citerai enfin le merveilleux projet des "petits professeurs de langue" dans lequel des enfants d'immigrés passaient de l'autre côté de la barrière en créant une école de langues idéale à l'intention des adultes.

 

Il s'agit du premier festival dans lequel toutes les cultures de la ville étaient rassemblées pour une fête commune. C'est important parce que la ville de Lisbonne a une longue histoire multiculturelle liée aux traditions maritimes et coloniales du Portugal. Depuis la fin de l'empire et l'introduction de la démocratie dans les années 70, la ville a attiré de nombreux immigrés originaires de pays lusophones d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du sud (notamment le Brésil, le Mozambique, l'Angola, le Timor oriental). Ces dernières années, le Portugal a accueilli des travailleurs migrants d'origines encore plus diverses : Chine, Inde, Pakistan, Russie, Moldova et Ukraine. Ceux-ci se sont installés dans de nombreux quartiers de Lisbonne, mais Mouraria est probablement celui où la population d'origine étrangère est la plus dense et la plus diversifiée.

 

Mais ne vous méprenez pas, Mouraria n'a rien d'un bazar exotique multiculturel destiné à réveiller l'appétit blasé du consommateur ou du touriste aventurier. Mouraria est un quartier bien réel qui n'est pas facile à vivre, à visiter ou à administrer. De nombreux bâtiments sont très abîmés, le chômage est endémique et la consommation de drogues dures y est évidente. Même le plus ardent défenseur de Lisbonne ne pourrait prétendre que la principale place du quartier, Praça Martim Moniz, représente ce que la ville peut offrir de mieux en matière d'architecture et d'urbanisme. Au contraire, c'est un fouillis sans charme de façades anciennes décaties et de façades plus modernes séparées par une rue encombrée d'une piazza austère et mal aimée décolorée par le soleil, sans ombre ni arbre. Comme les possibilités de s'y asseoir sont limitées, vous n'avez pas envie d'y traîner, à moins que vous ayez prévu de cuire un œuf sur les pavés brûlants. Tout un côté de la place est bordé de sinistres immeubles d'appartements à moitié terminés, qui témoignent de l'effondrement soudain de l'industrie de la construction au Portugal. L'autre côté est surmonté par le "Centro Comercial da Mouraria", un monstre de sept étages si mal conçu qu'il a perdu très vite après son ouverture ses commerçants et ses clients d'origine. Et pourtant ce furoncle architectural sur la plus vilaine des places de Lisbonne représente un des principaux motifs d'optimisme pour l'avenir du quartier. Si vous y entrez, vous constatez que le lieu s'est repeuplé et bourdonne d'activité, occupé de haut en bas par des commerçants chinois, indiens et africains – en train de marchander, négocier et vendre à une clientèle extrêmement variée.

 

La municipalité de Lisbonne croit en l'avenir de Mouraria et ce n'est pas un vœu pieux. Il suffit d'entendre le maire, António Costa, et de voir les initiatives qu'il prend. Il a décidé de quitter les bureaux traditionnesl du premier magistrat de la ville pour s'installer Largo do Intendente, lieu que la plupart des Lisboètes associent davantage à des bordels qu'à des grandes administrations de l'Etat. Le message qu'il désire transmettre est que Lisbonne est une ville ouverte aux peuples du monde et que son quartier le plus bigarré ne peut plus être ignoré et caché comme un secret gênant. Il veut en faire au contraire le laboratoire interculturel de la ville. Rompant avec toutes les traditions, le maire a cherché en dehors de son groupe socialiste au conseil municipal quelqu'un capable de développer le concept d'un nouveau festival centré sur Mouraria. Il a choisi Manuela Júdice, ancienne conseillère peu conventionnelle du parti minoritaire des citoyens. Celle-ci a accepté avec enthousiasme et s'est attelée à la difficile tâche qui consistait à montrer sous un jour nouveau le revers caché de la ville.

 

Le festival a bénéficié d'un soutien en nature extrêmement important de la part de très nombreux organismes, notamment les médias Alors que les médias locaux soutiennent l'approche interculturelle générale de la municipalité, la télévision et les journaux nationaux ont offert une couverture gratuite des manifestations. Un journal d'audience nationale a accepté d'envoyer gratuitement 60 000 exemplaires du programme, et le Jornal da Mouraria local ainsi que la société nationale d'autobus ont également aidé à le diffuser.

 

Mais Manuela reconnaît que tout cela n'a pas été facile. Habitués à être laissés de côté, des résidents du quartier ont accueilli la nouvelle du festival avec méfiance. Certains se sont demandé si cet argent ne serait pas mieux employé pour améliorer les logements et les services publics, tandis que d'autres ont craint sans doute que l'attention et les mesures de sécurité renforcées menacent leurs petits trafics. D'autres encore, ayant probablement observé les tendances dans d'autres villes d'Europe, se sont peut-être inquiétés de ce qu'une communauté pauvre mais fière et caractéristique risque de disparaître avec l'embourgeoisement du quartier, les initiatives artistiques constituant souvent un signe avant-coureur de cet embourgeoisement. Et il y a aussi ces membres des communautés autochtones établies de longue date qui ont l'impression d'avoir été négligés pendant de nombreuses années et se méfient des initiatives nouvelles qui semblent se préoccuper davantage du bien-être des nouveaux arrivés que de leurs propres besoins. C'est un phénomène courant que l'on rencontre dans de nombreux contextes en Europe et qui peut engendrer des ressentiments si les autorités ne traitent pas cette question avec doigté.

 

Il est certain que Mouraria fait partie de ces quartiers de moins en moins nombreux situés au centre des grandes villes d'Europe qui sont restés pauvres et très peu touchés par la modernisation. Mais malgré son ancienneté, Mouraria n'a rien d'une carte postale et les quartiers d'Alfama et de Castelo tout proches seront toujours préférés pour les immeubles rénovés en appartements de luxe, les bars branchés et les hôtels avec boutiques. Le quartier n'est pas non plus facilement accessible pour des programmes généraux de mise en valeur en raison de la difficulté extrême du terrain. Et enfin, un facteur propre au Portugal pourrait bien faire que le changement y soit plus progressif qu'ailleurs. En effet, depuis la révolution, la loi portugaise est très favorable au maintien dans les lieux des anciens propriétaires et locataires, notamment dans les quartiers les plus défavorisés. C'est ainsi que les logements et les commerces loués peuvent être transmis de génération en génération sans engendrer de hausse importante des prix de location. Ce phénomène a permis de conserver les caractéristiques sociales de nombreux quartiers, mais en limitant les bénéfices à attendre de la location des biens, a également découragé les propriétaires d'investir dans des travaux d'amélioration.

 

Manuela vise donc à créer un festival qui à la fois ait un effet immédiat mais apporte aussi au quartier une stabilité et une prospérité à plus long terme, tout en engageant le reste de la ville. Un des effets durables du festival sera peut-être le projet "Gastronomie vivante". Depuis des années le vieux marché de Forno do Tijolo perd du terrain face aux supermarchés et aux centres commerciaux, au point de n'être presque plus viable. Manuela a donc persuadé les responsables du marché d'oublier les tarifs habituels de location des étals et de rouvrir une rangée de commerces vides pour permettre à des résidents du quartier de faire connaître leurs cuisines nationales respectives. Pendant les quatre jours du festival, des foules de curieux ont parcouru les allées du marché pour découvrir méthodes de cuisson et recettes chinoises, indiennes, ukrainiennes, brésiliennes et ouest-africaines, et même pour les essayer. Les groupes de résidents ont tellement apprécié cette expérience qu'ils ont demandé à Manuela de pouvoir s'installer en permanence dans le marché. Cela n'était pas prévu et cela obligera certains conseillers municipaux à penser autrement et changer leurs pratiques habituelles, mais c'est le type de défi que Manuela aime relever : surfer sur la vague d'enthousiasme de la population pour un projet plutôt que d'essayer de mener un combat d'arrière garde contre le déclin d'un quartier.

 

D'ailleurs, la culture alimentaire fait en permanence partie du décor en raison du grand nombre de cafés et restaurants présents dans le quartier. Le curry à l'indienne est un plat très apprécié des Portugais et de l'auteur de cet article, mais je n'aurais jamais imaginé trouver ce nouveau plat hybride appelé Bacalhau vindaloo, aussi chaud qu'épicé ! Le restaurant était bondé, et il y avait là plusieurs groupes de Portugaises aisées, de celles que dans une autre ville l'on s'attendrait à trouver dégustant du café et des gâteaux dans un café ou un centre commercial d'un quartier chic plutôt que "s'encanaillant" dans un quartier défavorisé. Une preuve supplémentaire de la perméabilité et de l'absence de tension de la société lusitanienne, me suis-je dit.

 

Le Portugal est fier de son approche unique de la diversité culturelle et de la vie communautaire, qui remonte à la période de la domination musulmane il y a plus de 1 000 ans. Après des siècles de mélange des cultures, les Portugais pensent avoir développé un mode d'organisation sociale qui a surmonté les préjugés et la discrimination fondés sur la race. Ils disent avoir créé une société relativement exempte de problèmes raciaux, qui pourtant a su accueillir de nombreuses influences culturelles et s'y adapter, comme le montrent les riches traditions musicales et gastronomiques du Portugal d'aujourd'hui. D'ailleurs, il paraît que la musique populaire nationale, le fado, résulterait d'un mélange d'influences européennes et africaines. Il y a bien une stratification de la société portugaise en fonction des revenus et de la catégorie sociale, mais la race et la religion ne sont pas ici les facteurs de division qu'elles sont dans le reste du monde. Comme dans toute société complexe et dynamique, il se produit de temps en temps des conflits, mais il paraît que la méthode douce à la portugaise permet généralement de les résoudre sans recourir à la violence ni à des mesures extrémistes. Il y a donc de bonnes raisons d'espérer que le Festival Todos prendra de l'importance au fil des ans.

 

 

Phil Wood

 

La ville de Lisbonne rejoindra le Réseau des cités interculturelles pour le second cycle du programme.

 

Photo © Carmo Rosa