Culture, patrimoine et diversité

 

Création d’un parc interculturel

Résultats de la master class internationale, Stadslab Melitopol 2010

 

Au mois d’avril de cette année, une équipe internationale de 11 architectes, paysagistes, urbanistes et designers s’est rendue à Melitopol, en Ukraine, pour participer à une master class sur la conception de parcs, organisée par le laboratoire d’urbanisme européen Stadslab. (1) Stadslab est un cercle de réflexion international et un laboratoire de design urbain qui travaille sur les villes européennes d’aujourd’hui. Installé à Tilburg, il organise des master class dans le but de fournir aux villes et aux régions d’Europe une expertise en matière de design visant à leur donner les moyens de créer des environnements urbains cohérents, durables et où il fait bon vivre. Nos master class réunissent essentiellement de jeunes professionnels diplômés possédant déjà plusieurs années d’expérience en architecture, urbanisme et architecture du paysage. Elles se déroulent sous l’autorité d’experts de renommée internationale. Même si nous sommes convaincus de la nécessité d’intégrer des participants locaux dans les équipes, nous privilégions plutôt les « points de vue extérieurs ». Les études que nous réalisons n’offrent certes pas de solutions clés en mains mais elles ont des conséquences positives pour les activités urbanistiques des villes concernées :

 

Elles permettent d’appréhender la complexité des problèmes locaux avec une certaine distance utile pour bien définir les priorités.

Elles proposent des solutions différentes et en envisagent les conséquences sous différents angles.

Elles sont suffisamment générales pour favoriser un débat public stimulé par les perspectives qu’elles ouvrent. En même temps, sont suffisamment spécifiques pour organiser le débat public autour d’un ensemble de problèmes structuré.

Elles enrichissent la perspective locale d’impressions extérieures et empêchent ainsi les attitudes exclusivement fondées sur le statu quo.

Elles améliorent la qualité du débat public sur la façon d’envisager le changement et suppriment le problème des critiques personnalisées alimentées par des motifs sans rapport avec le sujet (ce qui arrive souvent pour les propositions d’origine locale).

Le point de vue de professionnels généralement jeunes a ceci de bon, si l’on considère l’inexpérience comme une qualité, qu’il est plus général et donne lieu de ce fait à une vision intégrée de situations complexes. C’est un bon point de départ pour l’étude du contexte général.

 

Le projet de Melitopol est particulier à plusieurs égards. D’abord, c’est notre premier projet hors de l’UE. Nos master class précédentes concernaient des villes de Pologne, de Hongrie et des Pays-Bas. Or nous n’avons jamais décidé sciemment de limiter notre espace de travail à l’UE. Les pays qui bordent l’Europe, qu’ils appartiennent ou non à l’Union, connaissent tous des processus de transition difficiles, surtout dans le domaine de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme. La plupart des pays d’Europe centrale et orientale, où la période communiste fut brève mais très marquante, ont des points communs historiques et culturels. (2) Autre spécificité de cette master class par rapport aux précédentes : sa durée d’une semaine seulement ! Nos master class sont conçues de manière à ce que les professionnels puissent y participer tout en poursuivant leur activité. Or rares sont ceux qui peuvent s’absenter de leur lieu de travail plus d’une semaine. C’est pourquoi les master class sont généralement organisées en sessions d’une semaine par mois. Les participants, qui viennent du monde entier, combinent parfois une master class de quatre mois avec un stage dans une agence néerlandaise ou européenne. La master class de Melitopol a eu ceci de particulier qu’elle n’a duré qu’une semaine et que l’équipe internationale présente sur place avait une obligation de résultat. Son sujet portait en outre sur l’architecture paysagère (plutôt que sur l’architecture et l’urbanisme), avec en plus une dimension interculturelle à prendre en compte. En effet, nous avions pour mission de créer un parc interculturel en transformant le parc Gorky, grand parc classique du centre de cette ville du sud-est de l’Ukraine. Il fallait transformer le parc de façon à donner satisfaction aux habitants de Melitopol mais aussi à attirer des touristes à la journée. Etant donné que cette ville est loin de Kiev, qu’elle n’est pas réputée pour ses attraits touristiques et qu’elle a des moyens très limités, c’était une gageure.

 

Organisation du travail et démarche adoptée


Les membres de l’équipe se sont rencontrés à Kiev le dimanche 11 avril pour faire connaissance et prendre le train de nuit à destination de Melitopol où ils ont été rejoints par les participants locaux, à savoir un botaniste et le doyen de la faculté de pédagogie. (3) Grâce à l’étroite collaboration entre Olexander Butsenko (de l’organisation Démocratie par la culture, de Kiev), les autorités locales et Stadslab, les participants étaient bien préparés. Le parc avait été cartographié et étudié avec sérieux, et des informations très variées allant des caractéristiques botaniques et historiques à des données sur l’entretien avaient été rassemblées. La plupart des membres de l’équipe ne connaissant pas Melitopol, nous nous sommes familiarisés avec le parc et la ville le premier jour. Nous avons rencontré le maire et l’équipe de projet local. Nous nous sommes aussi entretenus avec les groupes d’habitants qui avaient déjà réfléchi à l’aménagement du parc dans le cadre d’une manifestation organisée par le British Council. (4) Phil Wood, renommé pour ses ouvrages et son expertise en matière de cités interculturelles, s’est joint au groupe pendant deux jours pleins et a donné une conférence faisant état de ses réflexions sur les villes interculturelles et plus particulièrement sur le rôle des parcs comme espaces propices aux rencontres informelles et lieux de célébration de la culture urbaine. (5) Les parcs réussis stimulent et facilitent les interactions entre tous les membres de la société indépendamment de leur âge, de leur sexe et de leur nationalité. Phil Wood a assisté à la première séance de remue-méninges et participé activement aux premières étapes d’élaboration d’une stratégie commune pour le parc.

 

Notre proposition stratégique part de la situation actuelle du parc qui est très fréquenté, remplit des fonctions très diverses et accueille des populations variées de jour comme de nuit. A cet égard, c’est l’un des principaux espaces publics de la ville avec une place restaurée récemment, qui se situe à côté de l’Université pédagogique. Malgré son utilisation intensive, le parc manque de toute évidence d’infrastructures techniques. De plus, l’organisation de l’espace ni assez claire, ni assez diversifiée pour être enthousiasmante. Le parc, qui vivote depuis un certain temps, a besoin d’un coup de pouce pour retrouver son identité et son attrait. Il est judicieux de le placer au centre de la stratégie interculturelle de la ville. En tant que tel, un parc ne peut pas créer une vie urbaine interculturelle mais si les conditions sociétales le permettent, il peut être un lieu d’échanges interculturels réel et symbolique. Il semble qu’à Melitopol, ces conditions soient réunies. En effet, la ville se trouve depuis longtemps au croisement de civilisations. Son histoire et sa géographie ont créé un climat de tolérance et une ouverture d’esprit à l’égard des visiteurs. De plus, les habitants, qui sont très attachés à la ville et au parc, manifestent ce sentiment de diverses manières. Ces conditions sont particulièrement favorables au projet de parc interculturel. Une fois améliorées, elles pourront être exploitées pour faire du parc Gorky un symbole de l’identité de la ville et la fierté de celle-ci.

 

Après avoir fixé cette orientation générale pour la restructuration du parc, nous avons passé la plupart du temps à analyser ce dernier et à mettre au point un ensemble d’interventions cohérent pour en améliorer la qualité suivant les principes retenus. Les designers ont travaillé individuellement et en groupes sur différentes strates et zones du parc. Beatriz Ramo et Jan Maas ont dirigé le processus et orienté les équipes vers une stratégie cohérente. Tous deux ont de l’expérience en matière de gestion d’équipes internationales de design et sont des spécialistes de l’espace public et de la conception de parcs. (6)

 

Proposition


Après nous être interrogés sur le traitement de l’aspect interculturel, nous sommes convenus de donner deux expressions à l’interculturalité. D’abord, nous avons décidé de concevoir un lieu de représentation et d’expression symbolique de l’espace interculturel. Ensuite, nous avons défini un espace « relationnel » c’est-à-dire consacré aux interactions interculturelles qui sont la traduction dans les faits de l’interculturalité. Cette stratégie est fortement liée à la disposition et à l’utilisation actuelles du parc. Nous mettons en valeur les deux éléments essentiels du parc : 1) la place centrale, qui se trouve non seulement au cœur du parc mais aussi – d’une certaine manière – au cœur de la ville et 2) la « forêt », car le caractère sylvestre du parc Gorky est un atout considérable dans cette région de steppe chaude. Ces deux éléments représenteront le concept d’interculturalité : la place – que nous appellerons « Place dorée » – en sera la représentation et le symbole. La forêt sera l’incarnation de la vie interculturelle de la cité et accueillera des activités unificatrices.

 

Nous avons ensuite clarifié la structure des allées en les articulant de manière thématique et physique pour qu’elles rassemblent les gens. Les trois thèmes retenus sont : Amour, Sport et Célébration. Ces allées principales conduisent les promeneurs des entrées du parc à la place. L’une d’elles sera consacrée au mariage pour répondre à un souhait très fort de nombreux habitants de la ville. Placée sous le signe de la couleur blanche, elle aura un pavement de coquillages concassés, sera ornée de fleurs blanches et de cloches suspendues aux arbres. La dimension sportive de l’entrée actuelle par les terrains de sport sera accentuée grâce à la création d’une allée des sports et d’un espace où les visiteurs pourront pratiquer toute une gamme d’activités sportives. Outre ces deux grands accès au parc, une troisième artère, nouvelle, été définie. Elle sera consacrée à la célébration de la culture, y compris la musique, la danse et l’alimentation.

 

Les zones délimitées par ces grands axes et par la place seront consacrées à différents thèmes et rempliront diverses fonctions. Elles seront desservies par un réseau d’allées secondaires et comprendront :

- une forêt secrète pour l’aventure

- une forêt silencieuse pour la culture et la contemplation

- une zone multisport - une zone consacrée à la restauration, au jardinage et à l’éducation

- une zone réservée aux loisirs et à la vie nocturne

- un espace pour les enfants

 

La physionomie de toutes ces zones sera accentuée en tenant compte de la végétation existante : création d’une forêt plus dense ou plus claire, végétation plus colorée, adaptation du plan d’éclairage, pavage des allées, etc. Les bâtiments du parc seront rénovés et accueilleront de nouvelles activités. Tous seront peints en bleu pour respecter le code de couleur préexistant. Le parc sera fermé et de nouvelles clôtures seront conçues dans le respect de l’identité du parc et de la ville. Les nouvelles clôtures, qui restent à concevoir, pourraient être fabriquées localement par les entreprises métallurgiques encore en activité à Melitopol. La clôture protégera la végétation, marquera les limites du parc et en matérialisera les entrées.

 

Nous proposons de redessiner et de repaver la Place dorée pour la transformer en scène à même d’accueillir différents types d’activité : manifestations diverses, mariages, spectacles, concerts, représentations théâtrales, etc. La place, dont la couleur évoque l’or, deviendra vraiment le cœur étincelant de la ville. Certains éléments, comme la fontaine centrale et les arbres, vont être déplacés. Les arbres seront répartis de manière asymétrique et décalés vers les extrémités de la place pour briser la centralité monumentale et créer de l’espace pour des activités qui en ont besoin. Les jets d’eau installés au niveau du sol seront une invitation au jeu pour les enfants.

 

Promotion du parc


La ville de Melitopol dispose de moyens limités. Nous avons donc cherché à éviter le piège qu’aurait été un design recherché exigeant un très gros investissement initial ou entraînant des frais d’entretien élevés. La plupart de nos propositions sont réalisables avec des moyens financiers modestes. Par ailleurs l’aide déjà importante des habitants devrait rester suffisante pour assurer l’entretien. Nous avons néanmoins étudié comment le parc rénové pouvait contribuer à accroître les revenus de la commune grâce à l’exploitation du potentiel touristique offert par le parc et la ville. Melitopol se situe sur les principales voies d’accès routières et ferroviaires à la Crimée qui attire des milliers de touristes en été. La plupart d’entre eux ne s’arrêtent pas à Melitopol lorsqu’ils rejoignent la côte car, actuellement, ils n’ont guère de raison de le faire. Bien que le parc soit avant tout destiné aux habitants, il pourrait inciter les voyageurs à s’arrêter si un programme attractif leur était proposé. On peut penser à des festivals mettant en valeur les points forts de la ville : fruits frais et cuisine interculturelle locale, sport ou musique. Le parc redessiné par nos soins est nettement mieux équipé pour accueillir de telles festivités ; il pourrait être au centre d’une nouvelle stratégie de valorisation de la ville. Nous avons consacré une partie relativement importante de notre temps et de notre énergie à développer une image de la ville à même d’attirer des touristes et de générer des moyens supplémentaires pour la rénovation urbaine et d’autres améliorations. D’abord nous avons proposé deux nouveaux logos et un drapeau pour la ville. Les nouveaux logos font référence à la fois aux nombreux drapeaux représentant toutes les nationalités présentes et – avec sa structure en nid d’abeille – au nom de Melitopol (qui signifie « ville du miel »). Les logos, utilisables à l’occasion d’opérations de promotion très diverses, rendent l’identité de la ville plus claire et plus facile à reconnaître. Parmi les autres propositions figurent l’impression du logo sur des T-shirts et des gilets, l’inscription du logo sur les billets de train et de bus (pour que ceux-ci donnent accès gratuitement, dans le parc, à un tour de grande roue ou à un échantillon de miel de Melitopol, etc.) ou encore sur les plaques de rue, etc. Nous proposons aussi qu’un concours soit organisé pour rebaptiser le parc. En effet, son nom actuel – parc Gorky – n’a rien d’original en Europe centrale et orientale et il n’évoque pas Melitopol, même pour Google. Naturellement, l’objectif principal de toutes les activités de promotion est d’accroître la renommée et du parc et donc le nombre de ses visiteurs. La deuxième étape consiste à offrir à ceux-ci des services commerciaux adaptés pour en tirer des revenus : cafétéria, kiosques, restaurants, hôtels, etc.

 

Mise en œuvre et suite des événements


Bien que Stadslab ne participe pas expressément à la mise en œuvre des stratégies de design, nous formulons quelques recommandations. Globalement, notre rôle a consisté à proposer à Melitopol un ensemble d’idées cohérentes et une stratégie de restructuration du parc Gorky. L’ambition des autorités municipales est clairement de s’appuyer sur cette réflexion d’experts et de commencer à chercher des financements. Cette démarche sera d’autant plus efficace que la ville pourra présenter un projet cohérent et donner une idée des résultats envisageables. L'ajout au dossier d’éléments financiers bien choisis rendrait le projet convaincant. Le fait que Melitopol soit un membre actif de réseaux internationaux comme le Réseau des cités interculturelles peut certainement jouer en sa faveur et lui permettre d’obtenir des fonds pour financer des projets concrets. Il importe plus encore que les habitants de Melitopol soient encouragés à participer activement à la transformation et à l’entretien du parc. Si le parc Gorky existe, c’est pour eux et pour les nombreuses générations qui leur succéderont (7).

 

Marc Glaudemans

Professeur de stratégies urbaines et directeur du laboratoire d’urbanisme européen Stadslab

 


1. Stadslab est le programme de troisième cycle de l’Ecole d’architecture et d’urbanisme de l’Université Fontys de sciences appliquées, l’un des plus importants établissements d’enseignement professionnel supérieur des Pays-Bas. http://fontys.edu/Default.aspx

 

2. Notre prochain projet se déroulera d’ailleurs en Géorgie et nous envisageons aussi de retourner en Ukraine. www.stadslab.eu

 

3. Membres de l’équipe : Bjorn Andreassen (Norvège), Sofia Castelo (Portugal), Steve Chodoriwsky (Canada), Jan Doms (Pays-Bas), Irina Gavriluk (Ukraine), Anna Komarova (Ukraine), Kyrylo Komarov (Ukraine), Olena Pavloska (Ukraine), Frank de Volder (Pays-Bas). Participants locaux : Alexander Matsyura (Ukraine), Katerina Diadkova (Ukraine). Encadrement : Beatriz Ramo (Espagne), Jan Maas (Pays-Bas). Coordinateur : Marc Glaudemans (Pays-Bas)

 

4. http://www.britishcouncil.org/ukraine-projects-creative-cities-future-city-game.htm

 

5. Phil Wood et Charles Landry, The Intercultural City. Planning for Diversity Advantage, Earthscan, London 2008

 

6. Beatriz Ramo dirige l’agence STAR strategies + architecture, à Rotterdam : http://www.s-t-a-r.nl/. Jan Maas appartient à la direction du cabinet d’architecture paysagère B+B d’Amsterdam : http://www.bplusb.nl/bplusb.html

 

7. L’ensemble des plans peut être téléchargé sur le site : www.stadslab.eu