"Les enjeux éthiques de la recherche et de ses implications dans les modes de prise en charge de la toxicomanie"

Table ronde, Cavtat, Croatie, 1-2 octobre 2008

La plateforme des questions éthiques et déontologiques a organisé une Table Ronde sur les enjeux éthiques liés à la recherche biomédicale, sociale et psychologique dans le domaine des addictions et des drogues. L'échange de vues a permis de dégager les grandes catégories de problèmes spécifiques à la recherche dans ce domaine. Elles servent de base à la réflexion que la plateforme a mené depuis lors.
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Résumé des présentations et des débats

A. Vanessa Houades, chercheur au Collège de France à Paris souligne que la recherche épigénétique met en évidence l’intervention de plusieurs gènes dans le circuit de la dépendance, la recherche sur les seuls circuits dopaminiques n'ayant pas aboutit. Constatant que tous les individus qui utilisent de la drogue ne deviennent pas nécessairement dépendants, les chercheurs admettent différents facteurs de risque de vulnérabilité face à la toxicomanie qui peuvent être liés au produit lui-même ou à l’individu de manière innée (génétique, psychologie..)ou acquise (histoire, contexte familial…). D’où une ouverture de plus en plus grande de la recherche en neurobiologie aux autres disciplines et une reconnaissance de l’interaction entre elles, même si la place accordée à la recherche en neurobiologie reste toujours très importante. Les orientations des politiques publiques et les modes de financement de la recherche actuelle mènent parfois à l’abandon de pistes thérapeutiques prometteuses au profit d’autres plus séduisantes aux yeux des pouvoirs publics et des médias, tels que les « vaccins » contre la cocaïne ou d’autres substances psychotropes.
suite Présentation

B. Tom Walker, Professeur à l'Université de Keele au Royaume-Uni identifie deux grands types de problèmes éthiques spécifiques particulièrement complexes liés au fait même qu’ils portent sur la toxicomanie: d’une part les questions liées à la participation des personnes toxicomanes aux travaux de recherche, notamment la capacité de ces personnes à donner leur consentement, les risques et bénéfices éventuels pour celles qui donnent leur accord, les conflits potentiels entre les obligations du chercheur vis-à-vis des participants et celles vis-à-vis de la société. D’autre part, les problèmes liés aux objectifs de la recherche et aux résultats sur lesquels elles peuvent déboucher et en particulier la recherche sur les méthodes visant à modifier les préférences des individus et les effets des recherches dont le but est de réduire la probabilité qu’un individu devienne toxicomane.
suite Présentation

C. Présentations PowerPoint des représentants des plateformes

suite Professeur Alfred Springer, Représentant de la plateforme prévention

suite Gabrielle Welle-Strand, Direction de la santé de Norvège, Représentante de la plateforme traitement

suite Dike van de Mheen, Institut de recherche sur la toxicomanie, Rotterdam, Représentante de la plateforme recherche

suite Lidja Vugrinec, Bureau de lutte contre l’abus de stupéfiants, Croatie, Coordinateur de la plateforme justice pénale

D. Les débats qui ont suivi les présentations ont soulevé des problèmes qui méritent une réflexion approfondie:
1) Participation de populations de toxicomanes à des projets de recherche : L’expérimentation humaine est encadrée par un ensemble de principes et de codes. Un consentement libre et éclairé est requis mais pourrait être plus difficile à obtenir avec des populations de toxicomanes en raison de leur consommation de stupéfiants qui peut altérer leur capacité à juger et à comprendre les enjeux, de l’état de manque qui peut nuire à leur capacité à décider ou les mener à donner leur accord pour obtenir des produits à consommer, de leur toxicomanie qui peut induire des comportements irrationnels ou déséquilibrés. Les risques et bénéfices pour les toxicomanes qui participent à des recherches doivent être évalués très précisément.
2) Intervention par les résultats de la recherche sur les préférences et les comportements des individus , notamment par le biais de "vaccins": Le problème éthique majeur posé est celui de l'autonomie, de l'intégrité physique et psychique: Qui peut-on « vacciner », quand, sous quelles conditions? Les risques identifiés sont celui d'une porte ouverte sur le dérapage ou l'initiative éthiquement problématique. Ces « vaccins » sont également problématiques quand ils sont présentés comme solution de prévention ou de traitement ciblée. Le risque, parmi d'autres, est de fournir aux pouvoirs publics et à l’opinion publique une solution « clé en mains » pour un problème infiniment plus complexe. Par ailleurs, la focalisation sur un produit ou un comportement induite par ce type de "vaccins" risque de provoquer un glissement vers un autre produit ou comportement. Enfin l'intervention auprès de jeunes adolescents en plein développement neurologique n'est ni anodin ni dépourvu de risques.
3) Financement et orientation de la recherche : Le financement ou l'orientation de la recherche selon une idéologie ou un intérêt du moment de la part des autorités politiques et de l'opinion publique risque de nuire à son efficacité. Afin d’obtenir des financements, les chercheurs peuvent être tentés d’instrumentaliser les politiques en leur faisant miroiter des résultats « populaires » dans l’opinion publique. Les chercheurs manquent de formation à communiquer leurs résultats et à gérer leur impact sur les pouvoirs politiques et les médias.
4) Adéquation entre recherches menées en traitement et besoins du terrain clinique : Les acteurs de terrain déplorent l’absence de données et d’évaluation sur l’efficacité des therapeutiques utilisées. Ils estiment que la recherche en traitement devrait être orientée vers les besoins specifiques des patients (selon âge, santé, histoire et besoins). Concernant l'efficacité du traitement, il semble acquis que l'adhésion du patient est essentielle. Le patient et le clinicien devrait pouvoir construire ensemble un traitement sur mesure. Pourtant, la question se pose de savoir si le traitement devrait-il être orienté selon ce que le patient imagine qu'il devrait être ou si les cliniciens doivent imposer le traitement qu'ils estiment le plus adapté au risque d’enfreindre certains droits fondamentaux. Les traitements sous quasi-contraintes imposés par les pouvoirs judiciaires au risque d’enfreindre les libertés fondamentales du patient toxicomane méritent eux-aussi d'être évalués sur le plan éthique.