Commission européenne contre le racisme et l'intolérance (ECRI)


Les habits neufs du discours raciste en Europe : une interview du politologue français Jean-Yves Camus

Les arguments racistes, xénophobes ou antisémites ne sont plus l’exclusivité de la seule extrême droite en Europe note le politologue Jean-Yves Camus dans une étude réalisée pour la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance.

Interview 17.03.2005

Question : Jean-Yves Camus, vous êtes politologue et vous venez de rédiger pour la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance un rapport sur « l’utilisation d’arguments racistes et xénophobes dans les discours politiques ». Quel constat faites-vous de cette question en Europe ?

Jean-Yves Camus : Mon travail pour l’ECRI se base principalement sur l’étude de la campagne électorale pour les élections au Parlement européen de juin 2004 ainsi que sur des campagnes électorales nationales dans quelques pays membres du Conseil de l’Europe mais aussi de l’Union européenne.

Le premier constat que l’on puisse faire est de noter la progression des arguments à tonalité xénophobes alors même que les partis d’extrême droite restent contenus électoralement.

Si l’on regarde les résultats aux élections européennes, y compris chez les pays nouveaux membres qui élisaient leurs députés européens pour la première fois on constate finalement qu’il n’y a pas eu l’explosion du vote d’extrême droite que l’on pouvait redouter. Loin de là. Au sein des pays d’Europe centrale et orientale la tendance est à la disparition des partis extrémistes des parlements nationaux.

C’est le cas en République Tchèque où l’extrême droite n’est plus présente au parlement depuis les législatives de juin 2002, de même en Hongrie où elle a perdu tous ces députés la même année ou encore en Slovaquie où le Parti national slovaque miné par des divisions internes donne une image très négative d’incapacité à porter un projet politique.

Question : Comment expliquer un maintien du discours raciste alors que l’extrême droite reste marginalisée ?

Jean-Yves Camus : Certains partis reprennent en effet des fragments du discours xénophobes, notamment dans les pays où le passage d’une société culturellement et religieusement homogène à une société multiculturelle suscite des peurs qui rencontrent un écho, dans un contexte de crise économique et de mondialisation libérale qui pose, pour beaucoup de citoyens, la question de l’identité nationale.

Cette reprise d’une partie du discours intolérant par ce que vous désignez comme des partis « mainstream » des partis insérés dans le jeu politique démocratique classique s’accompagne aussi de nouveaux thèmes de rejets : l’islam, l’adhésion de la Turquie etc.

Il est vrai que le discours antisémite classique est limité par la loi qui, dans la plupart des pays, impose aux partis d’extrême droite une euphémisation de leur discours. Cette faiblesse de l’expression n’empêche pas une recrudescence générale, en Europe, des actes antisémites. De plus le discours antisémite à changé et découle désormais surtout de l’expression de l’islamisme, je dis bien de l’islamisme et non de l’islam et d’une critique radicale de l’état d’Israël, qui peut provenir soit de l’extrême-droite, soit d’une fraction de l’extrême gauche. Il faut démolir l’idée selon laquelle il y a un lien automatique entre le conflit israélo palestinien et l’antisémitisme en Europe. Cet antisémitisme ne disparaîtra pas avec la résolution de ce conflit, parce qu’il porte en lui la contestation du droit à l’existence même d’un Etat juif.

D’un autre coté, après les attentats du 11 septembre 2001 le discours xénophobe a pris une nouvelle tournure en mettant en avant une « guerre des civilisations » entre « le monde musulman » et « l’occident chrétien » que l’on retrouve dans la place prise par la question de l’adhésion de la Turquie qui a été centrale lors des élections au Parlement européen dans beaucoup de pays et en particulier en France. Il s’agit là d’un discours irrationnel qui réduit ce pays à la seule dimension de l’Islam en oubliant que la Turquie est un Etat laïc, même si cette laïcité est imparfaite. La dimension islamophobe du discours raciste aujourd’hui est incontestable.