Retour Le RSSG salue la reconnaissance par le Président français de l’internement des Tsiganes par la France entre 1940 et 1946

Le Représentant spécial du Secrétaire Général du Conseil de l’Europe pour les questions relatives aux Roms salue la reconnaissance par le Président Hollande de l’internement des Tsiganes par la France entre 1940 et 1946.

« Je tiens à féliciter le Président de la République française, François Hollande, pour la reconnaissance, historique, de l’internement des Tsiganes français lors de son discours du 29 octobre 2016 à Montreuil-Bellay. Il est tout à son honneur d’avoir au plus haut niveau de l’Etat amorcé le processus de réparation de cet oubli de l’histoire de France et d’avoir reconnu officiellement, 70 ans après la libération des derniers camps d’internement de nomades, la responsabilité de la République dans le sort tragique réservé à ces citoyens français » a déclaré Valeriu Nicolae, Représentant spécial du Secrétaire Général du Conseil de l’Europe pour les questions relatives aux Roms.

« Le Président Hollande a raison de reconnaître la responsabilité de l’Etat et celle de la République. A ceux qui aimeraient faire de l’internement des Tsiganes le seul fait du régime de Vichy ou de l’occupation allemande, rappelons qu’avant l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne en 1933, les Tsiganes sont déjà surveillés et contrôlés en France depuis 1912 et que des assignations à résidence seront décrétées pour les nomades en avril 1940 par le dernier président de la Troisième République[1]. Sous l’occupation, les autorités françaises appliqueront l’ordonnance nazie du 4 octobre 1940 selon laquelle tout Tsigane devra être interné dans des camps gérés par les autorités françaises. Le régime de Vichy répondant aux ordres des Allemands organisera l’internement des nomades et gèrera une trentaine de camps familiaux où plus de 6 000 hommes, femmes, enfants et vieillards seront entassés comme à Montreuil-Bellay ou Jargeau en zone occupée ou Saliers et Lannemezan en zone libre[2].

Certes, les Tsiganes français ne sont pas déportés vers les camps d’extermination comme dans d’autres pays occup és, à l’exception de ceux d’Alsace-Moselle, rattachée à l’Allemagne nazie et ceux des départements du Nord et du Nord-Pas-de-Calais rattachés au gouvernement militaire allemand de Bruxelles[3]. Leur sort dans les camps d’internement français est néanmoins peu enviable : une centaine d’entre eux y trouvera la mort en raison des conditions insalubres et inhumaines où règnent famine, épidémies et maladies en tout genre. En les privant de la liberté de se déplacer, et donc de voyager, c’est à l’essence même de la culture des Gens du voyage (« nomades » à l’époque) et à leur identité, que l’on s’attaque et le but recherché est bien leur sédentarisation forcée. Pour preuve, le fait que les derniers Tsiganes ne furent libérés des derniers camps d’internement français qu’après l’été 1946, soit un an après l’armistice et près de deux ans après la libération de la plupart du territoire français. La France se distingue tristement du reste de l’Europe sur ce décalage temporel.

Le Conseil de l’Europe se réjouit que la France, à l’instar de la Norvège, de la Roumanie, de la Suède et de la Suisse, ait décidé de rendre public les atrocités commises contre ces populations au XXe siècle.

J’en appelle maintenant au parlement français pour qu’enfin la reconnaissance du génocide des Tsiganes durant la période nazie soit faite au nom du peuple français au travers de ses représentants et qu’une journée nationale de commémoration des victimes tsiganes soit instaurée. Depuis 2007, trois tentatives d’une même proposition de loi[4] allant en ce sens, deux déposées par des députés de l’Assemblée nationale et une par un sénateur, sont malheureusement restées lettre morte. Les parlementaires français auraient tout mérite à franchir le pas et rejoindre le cercle encore trop restreint des parlements nationaux[5] ayant reconnu le génocide rom et ayant déclaré le 2 août comme journée nationale de commémoration des victimes. La date du 2 août a été choisie par les organisations roms en mémoire aux 2 897 Tsiganes, femmes et enfants compris, ayant péri cette nuit du 2 août 1944 dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Après tout, est-ce un acte si risqué alors que le chancelier allemand Helmut Schmidt, avait déjà reconnu le 17 mars 1982 qu’il s’agissait bien d’un génocide? Le Parlement européen a lui aussi reconnu au travers de sa Résolution du 15 avril 2014 le fait historique que constitue le génocide des Roms durant la Seconde Guerre mondiale ainsi que d'autres formes de persécution, telles que les déportations et les détentions, et a demandé aux États membres de l’UE de faire de même. Il a aussi proposé que le 2 août soit proclamé "Journée européenne de commémoration du génocide des Roms"[6].

Je veux croire que le discours du Président de la République ouvrira également la voie à une initiative du Ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche pour introduire dans les manuels scolaires français un enseignement plus large de l’histoire des Tsiganes (Roms) et des Gens du voyage, du sort qui leur aura été réservé notamment mais pas exclusivement durant l’Holocauste, mais aussi de leur contribution à l’histoire de France, notamment durant la Résistance[7]. Le fait même qu’il ait fallu soixante-dix ans à la République française pour honorer la mémoire des victimes tsiganes, et raviver la sienne, démontre qu’un travail de mémoire est encore à faire, notamment chez les plus jeunes pour que de telles atrocités ne se reproduisent plus. Le Conseil de l’Europe met à disposition du Ministère et aux enseignants ses fiches pédagogiques sur l’histoire des Roms déjà traduites dans neuf langues dont le français.

Se référant au discours du Président Hollande à Montreuil-Bellay, le Conseil de l’Europe espère que la loi de 1969, discriminante à plus d’un titre, comme l’a rappelé à plusieurs reprises le Commissaire aux droits de l’homme, sera prochainement abrogée dans le cadre de l’examen du projet de loi égalité et citoyenneté prévu cet automne[8].

C’est ce faisant seulement, que l’Etat  français rendra possible le plein exercice, par les Gens du voyage, de ce qu’ils sont : des citoyens français à part entière, comme vient de le rappeler le Président Hollande. Car s’ils sont désormais reconnus comme victimes des camps d’internement, les Tsiganes/Gens du voyage ne sont pas encore égaux en droit et régis par le droit commun. »
 

[1] Sous la Troisième République, suite à la loi du 16 juillet 1912, ils font l’objet d’un fichage systématique et doivent être munis d’un carnet d’identité anthropométrique. En 1939, seulement treize jours après la déclaration de l’entrée en guerre de la France, le préfet d’Indre-et-Loire prend des mesures pour expulser les « nomades » du département. Le 22 octobre 1939, le général Vary interdit par arrêté la circulation  des nomades et des forains dans huit départements de l’ouest de la France et les assigne à résidence. Le 6 avril 1940, avant même l’occupation allemande du pays, Albert Lebrun, le dernier Président de la Troisième République, étend par décret l’assignation à résidence des nomades à l’ensemble du territoire métropolitain. L’internement n’est alors évité que  pour des raisons financières.

[2] Une carte des camps d’internements des Tsiganes en France libre et occupée

[3]  Selon Ian Hancock, 15000 des 40000 Tsiganes français auront été massacrés pendant la Seconde Guerre mondiale.

[4] Même proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale le 15 février 2007 par le député Frédéric Dutoit, en mars 2008 par le sénateur Robert Bret, et le 10 octobre 2012 par le député. Jean-Jacques Candelier tendant à la reconnaissance du génocide tzigane pendant la Seconde Guerre mondiale.
Article 1 : La France reconnaît publiquement le génocide tzigane perpétré par l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. La présente loi sera exécutée comme loi de l’Etat.
Article 2 : La France commémore chaque année, le 5 avril, la mémoire des victimes du génocide tzigane de la Seconde Guerre mondiale.

[5] Voir la Résolution du parlement ukrainien du 8 octobre 2004, la Déclaration du parlement hongrois de 2005, la Résolution du parlement polonais du 29 juillet 2011, la Résolution du parlement croate du 12 décembre 2014.

[6] Communiqué de presse du Parlement européen du 15 avril 2015

[7] Un tel enseignement de l’histoire des Roms a déjà été introduit dans un certain nombre d’Etats membres du Conseil de l’Europe dont la Hongrie et la Roumanie.

[8] Proposition d’abrogation de la loi de 1969, portant notamment sur la suppression du livret de circulation, proposée par Dominique Raimbourg, député et président de la Commission national consultative des Gens du voyage.

Strasbourg, France 8 novembre 2016
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