Organisations non gouvernementales

Débat de la société civile sur la « Démocratie inclusive », organisé par la Conférence des OING dans le cadre du Forum mondial de la démocratie, le 7 octobre 2012

Session sur le thème « Construire une démocratie inclusive au travers des médias »

Modérateur : Igor Kohut (Ukraine) Directeur de l’Ecole d’études politiques d’Ukraine;
Intervenants : Larbi Chouikha (Tunisie) Instance supérieure indépendante pour les
élections, Ligue tunisienne pour les droits de l’homme, Peter Lemish (USA), Programme Société civile, pratiques de la Communication et des medias, Southern Illinois University, Pavel Marozau (Bélarus) Third Way Organisation;
Rapporteur: Nadia Bellardi (Suisse) Community Media Forum Europe

La table ronde « Construire une démocratie inclusive au travers des médias » s’est penchée sur les défis et perspectives liés au nouvel environnement des médias du point de vue du pouvoir d’action de la société civile et de son rôle de contre-pouvoir.

L’une des questions clés soulevées lors de la session d’ouverture par la Secrétaire Générale adjointe du Conseil de l’Europe, Mme Battaini-Dragoni, est de savoir comment concilier la démocratie représentative et les formes de démocratie directe facilitées par les nouveaux médias.

Dans son intervention liminaire, Igor Kohut a rappelé que le paysage des médias se caractérise aujourd’hui par une attitude de plus en plus critique à l’égard des médias du service public et des médias « traditionnels », ainsi que par la non-reconnaissance d’autres catégories de médias tels que les médias associatifs.

Dans ces conditions, quels types de participation et d’inclusion peut-on envisager ?

Dans son exposé, Peter Lemish a encouragé les organisations de la société civile à être plus créatives dans leur travail médiatique en s’appuyant sur les outils informatiques participatifs. Il s’agit notamment d’exploiter toutes les possibilités offertes par les technologies web 2.0 et 3.0 pour instaurer le dialogue avec et l’inclusion de la base. Plutôt que de reproduire les modèles de communication des entreprises, caractérisés par des messages étroitement contrôlés et une approche descendante, les organisations de la société civile doivent concevoir une nouvelle fonction : l’agent de communication et de partage des connaissances. Ce nouveau profil professionnel favorise l’engagement citoyen dans la gouvernance et dans les débats sur les politiques publiques, conscient que le processus lui-même est tout aussi important que son résultat. En effet, c’est à travers la communication et la participation que les personnes et les groupes font évoluer la société. Les nouvelles technologies offrent des outils qui peuvent faciliter ce processus. L’agent de communication sait exploiter les possibilités offertes par les différents systèmes de communication pour toucher et mobiliser des publics divers. Les fruits de ces échanges viennent alors alimenter le travail des organisations.

Faire appel à la société civile demande de la créativité et des recherches, et nécessite de mettre pleinement à profit les différents instruments médiatiques dans l’élaboration des politiques. En sensibilisant la société civile aux nouvelles possibilités, on pourra renforcer la citoyenneté active et la démocratie inclusive. La mise en œuvre du « Code de bonne pratique pour la participation civile au processus décisionnel » adopté lors de la Conférence des OING va également dans ce sens.

Le deuxième intervenant, Pavel Marozau, militant bélarussien vivant actuellement en exil, offre un excellent exemple d’engagement citoyen. Sur un mode humoristique et satirique, Pavel et son organisation utilisent internet pour partager des informations et promouvoir la démocratie dans un système autoritaire. Face au contrôle exercé par l’Etat sur les médias traditionnels, utilisés à des fins de propagande, et en dépit des limites et de la surveillance imposées à toute activité de la société civile, Pavel a voulu lancer une ONG en 1998. N’ayant pu faire enregistrer l’ONG, il a transféré ses activités en ligne et créé une « cuisine sur internet », plate-forme ouverte aux débats sociaux et politiques.

Les médias visuels diffusés sur internet ont ainsi pris la relève des samizdats imprimés de l’époque soviétique, allant jusqu’à susciter l’intérêt des médias internationaux. Au Belarus, près de 4 millions de personnes, soit environ 40 % de la population, ont accès à internet. Les internautes sont majoritairement jeunes ou d’âge moyen ; dynamiques et ambitieux, ils ne lisent pas les médias appartenant clairement à l’« opposition » politique mais apprécient le discours humoristique et satirique comme forme non violente de libéralisation et de mobilisation de la société. L’expérience montre que l’animation et la satire sont des moyens efficaces de sensibiliser le public à des problèmes tels que les violations des droits de l’homme, et que la créativité est indispensable pour surmonter les barrières de la censure et de la surveillance.

Le travail de Larbi Chouikha, en Tunisie, est également placé sous le signe de la créativité. Après la chute du régime autoritaire, le paysage médiatique peut se développer dans le sens du respect des droits de l’homme et de la liberté de la presse. En tant que membre de l’instance supérieure indépendante pour les élections, en charge des médias, Larbi Chouikha a été confronté à plusieurs défis. Toutes les lois relatives aux médias et aux élections avaient été abrogées. Une approche de corégulation a été mise en place en vue de préserver l’impartialité à l’égard des candidats, de garantir le droit des citoyens à une information libre et de permettre aux journalistes de travailler dans de bonnes conditions. Avec 1600 candidats participant aux élections, le service public de télévision a dû concevoir un dispositif permettant de donner à chaque candidat un temps de parole minimal. Il a été demandé à la presse de se doter d’un système d’autorégulation. Malgré un certain nombre de problèmes tels que le non-respect de la « journée du silence électoral », l’expérience s’est révélée globalement positive et a mis en évidence des besoins éducatifs, notamment d’éducation aux médias. Un organe consultatif pour la réforme des médias a été mis en place après les élections. Ses recommandations, qui doivent maintenant être transposées dans la législation, portent sur trois aspects : liberté de la presse et médias en ligne, liberté et régulation de la radiodiffusion, et liberté d’accès aux documents administratifs.

En conclusion, la table ronde a réaffirmé qu’un paysage médiatique diversifié, comprenant des médias de service public, privés et associatifs, est une condition indispensable au développement de la démocratie et du pluralisme. L’utilisation d’internet et des médias en ligne joue un rôle capital dans l’engagement des citoyens, en particulier dans les pays dirigés par des régimes autoritaires. La liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté d’internet et la maîtrise des médias doivent rester au centre de l’action politique au niveau local, national et international.

Les défis liés au nouvel environnement des médias peuvent être relevés en gardant à l’esprit que la technologie est un outil facilitant la diffusion et la participation. Les organisations de la société civile peuvent jouer un rôle pionnier en s’appuyant sur les médias alternatifs et en ligne pour associer les citoyens à la gouvernance et aux politiques publiques, conscientes que le processus même de participation des citoyens est un enjeu aussi important que son résultat.