Organisations non gouvernementales

La Conférence des OING du Conseil de l’Europe
CONF/PRES/SPEECH(2011)6

Discours du Président de la Conférence des OING du Conseil de l'Europe, Jean-Marie Heydt, à la Table ronde organisée par COJEP aux Nations Unies , Genève, le 28 septembre 2011.

Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie de m’avoir invité à cette rencontre. J’attache beaucoup d’importance au débat contradictoire et c’est la raison qui m’a poussé à y répondre favorablement. Si j’ai bien la charge de la présidence de la Conférence des OING, c’est bien évidemment en mon nom propre que je vais m’exprimer car mon approche n’a pas été le résultat d’une prise de position de la Conférence des OING et je ne saurais engager cette Organisation sans la consulter au préalable.

Le titre de ce forum se veut délibérément provocateur, car, qui irait remettre en cause une telle perspective nonobstant la période que nous vivons ? Une Europe plus « inclusive », au moment où beaucoup de nos contemporains n’ont de cesse de rechercher « l’exclusivité »…., une Europe plus « démocratique » alors que nos concitoyens boudent de plus en plus les urnes, que le débat démocratique est confisqué par certains édiles, que ce débat se fait de plus en plus dans l’expression de la rue et qu’au final, que les fondements démocratiques deviennent quasiment un idéal dont l’horizon s’éloigne au fur et à mesure qu’on avance ?

Alors oui, la « Nouvelle Europe » s’impose comme l’oxygène dans un sous-marin !

Mais de quelle Europe rêvons-nous ? D’une Europe où le débat occupe vraiment la place qu’il doit avoir dans une démocratie ? Et dans quelle forme de démocratie ? Une démocratie délégataire où nos élus « entendent » ce que dit le peuple, où ils ont la responsabilité de l’initiative et agissent en conséquence pour l’intérêt commun ? Une démocratie directe ou semi directe où le peuple décide et les élus ont la charge de la mise en œuvre ?

Je pense que le malade européen ne souffre pas vraiment d’absence de démocratie, quel qu’en soit sa forme – le débat existe, à droit de cité, mais ce débat est perverti, parfois corrompu ; le malade européen est atteint d’un affaiblissement gravissime de ses voies respiratoires incarnées par le rôle et la responsabilité de l’Etat. En effet, il est du devoir de l’Etat, de son pouvoir régalien, de veiller au possible débat démocratique, de veiller au respect des minorités, de s’assurer du bien-être de ses ressortissants, de proposer des programmes et des actions qui définissent le futur de façon raisonnable et raisonné, non limité à la durée d’un mandat politique. Et c’est ce manque d’oxygène, provoqué par des voies respiratoires rétrécies, par des poumons atrophiés, c’est ce manque d’oxygène qui empêche le « plus d’inclusivité » que l’on observe. Il est alors normal que dans un tel contexte la compréhension des différences devienne inaccessible, que le sentiment d’appartenance soit phagocyté par des courants de pensée où l’exclusif est un facteur tellement déterminant qu’au final le repli identitaire, voire la haine ou la xénophobie prenne une telle place.

Face à ce constat, à partir de nos textes, en l’occurrence la Convention européenne des droits de l’homme, quelles seraient les nouvelles « bonnes pratiques », les préconisations pour rétablir la voie d’un « vivre ensemble » digne d’une Europe nouvelle ?

Trois éléments me semblent prioritaires :

    - Retrouver des lieux de « vrais » débats où les représentants de la politique et ceux de la société civile se rencontrent pour échanger sur des bases saines autour d’éléments communs ; et non plus cette situation grandissante qui clive « l’élu-décideur » de « l’électeur-citoyen obéissant ». Les situations d’incompréhensions du peuple qui se développent en Grèce, en Espagne, en Italie, en France, etc. montrent à quel point un « schisme social » est entrain de naître. J’ai déjà eu l’occasion de le dire et l’écrire, la société civile organisée est un « amortisseur social » incontournable mais elle ne peut remplir son rôle qu’à condition que les règles soient clairement établies. Or, les dérives que nous connaissons ont épuisé les ressources nécessaires à cet amortisseur social. Il n’est pas nécessaire de consulter les signes du zodiaque ou autres voyants pour savoir que nous réunissons tous les ingrédients nécessaires à une explosion, voire une révolution.

    - Accepter la diversité n’est possible que lorsqu’on est en capacité de se connaître – soi-même – et ainsi être ouvert à la rencontre avec l’autre, quel que soit cet autre. Or, le contexte de peur pour son propre lendemain, de récession supportée mais non comprise, de manque de culture historique, de repères sociaux ayant une fiabilité relative, etc. autant de critères propices à générer le repli sur ce que l’on croit connaître, sur ce que l’on pense être, sur « son identité ». Pour lutter contre cette trajectoire, contre ce fléau, les mots pour soigner les maux seraient : éducation, explications, débats clairs et honnêtes, apprendre à respecter, savoir s’ouvrir sur le monde...

    - Apprendre à vivre dans un environnement qui écarte la provocation, aussi minime soit-elle. Et peut-être que, sur ce point, nos approches diffèrent. En lisant les deux documents pour cette rencontre, j’ai observé que vous empruntiez comme porte d’entrée les difficultés d’insertion de la communauté musulmane et ses nécessaires combats quotidiens contre l’islamophobie. C’est normal et avec vous je m’insurge sur ce que nous entendons, constatons, vivons chaque jour. Je comprends donc aisément que dans une Europe que nous considérons comme multiculturelle, avec notre fervente volonté de favoriser des espaces interculturels – rencontre des cultures – richesses de nos peuples, et avec nos choix de société inclusive, alors oui, je comprends que le paradoxe entre ces déclarations et la réalité quotidienne, vous preniez cette porte d’entrée. Cependant, si elle est légitime, si elle correspond à une façon de poser le regard, elle n’en secrète pas moins des effets contraires à l’objectif recherché. Je vais tenter d’expliquer ce que je veux dire par « contraire ». Nos sociétés européennes se sont construites au fil des siècles dans le conflit, dans la douleur, dans l’abandon. Aujourd’hui, sans qu’elles ne soient toutes des Républiques laïques comme la Turquie ou la France, nos Etats européens ont délibérément choisi la séparation des pouvoirs entre le public et le privé. Et ils ont relégué la question des religions dans la sphère du privé. Certes, me direz-vous, les religions canoniques bénéficient toujours d’une place non négligeable. C’est exact, mais cela doit se poursuivre vers l’atténuation constante : la croyance, la pratique et la place d’une religion, de toutes les religions, relèvent de la sphère privée, de celle que je choisis d’aménager librement. Il faut du temps et les avancées se réalisent dans le consensus. Pour exemple, savez-vous d’où vient, en France, le fait que le mercredi est un jour où l’école primaire n’assure pas de cours ? Ce choix était-il fait pour couper la semaine en deux et ainsi profiter au repos de l’enfant, ou de l’enseignant ? Ce choix était-il fait pour le temps partiel en entreprise, afin qu’il puisse être positionné sur le mercredi pour faciliter la vie aux parents ? Pas du tout ! L’origine remonte au siècle dernier car le mercredi était en fait un jeudi et ce jeudi libéré était le fruit d’une âpre négociation entre l’Etat et l’Eglise catholique pour permettre à cette dernière d’assurer l’enseignement religieux – appelée l’éducation de l’enfant – après que cette religion ait été désinvestie de la charge de l’enseignement au bénéfice de l’école publique de la république.

De ce fait, si la religion, qu’elle soit catholique, juive, protestante, orthodoxe, musulmane, sikh, bouddhiste, etc. est considérée comme relevant de la sphère privée, il deviendrait dès lors provocateur de l’utiliser dans un combat, quelque soit ce combat. Sauf, bien évidemment, dès lors que l’on s’en prend spécifiquement à l’une de ces religions. Dans ce cas, nous avons tous (adhérent ou non à une religion, pratiquant ou non d’une religion) nous avons le devoir de défendre toutes les religions monothéistes ainsi que tous ceux qui sont victimes de répressions, de discriminations qu’ils soient musulmans, coptes, chrétiens, ou autres que ces discriminations aient lieu en Europe ou ailleurs dans le monde. Il s’agit de valeurs universellement reconnues, à respecter et donc à considérer comme intrinsèquement liées au choix délibéré de la femme ou de l’homme de s’y référer pour conduire sa vie privée. Evidemment, s’y référer est à considérer dans le respect de la laïcité des Institutions et des Organisations publiques en général.

Pour ma part, il serait plus judicieux de placer la porte d’entrée sur l’individu, sur sa place dans la société, sur ce qui fait sens pour lui, sur sa communauté d’appartenance. Un maître de la psychiatrie disait : « la naissance est un accident » ! Oui, on ne choisit pas de naître à tel endroit, on ne choisit pas d’être un humain, on ne choisit pas sa couleur de peau, d’yeux, de chevelure…, c’est de l’ordre de « l’état de fait ». Puis, nous bénéficions d’acquisition, d’imprégnations culturelles en lien avec l’environnement de vie. Enfin, nous faisons le choix d’adhésion à des courants de pensées politiques, religieux, philosophiques, etc… Pour exemple, je suis blanc, yeux bleus, anciennement cheveux longs châtains, mais chauve aujourd’hui, ma communauté d’appartenance c’est la culture francophone, la philosophie des Lumières, les nationalités française et suisse, mes traditions familiales protestantes luthériennes, mon environnement éducatif humaniste, etc. Ce sera évidemment différent pour chacun et bien évidemment pour celui qui a vécu une migration encore plus marquée, car son pays d’origine, sa culture régionale, sa langue, etc. seront chargés d’expériences. C’est cela que l’on doit défendre – l’existence et le respect des différences, pour susciter une considération multi et interculturelle et alors, dans la rencontre avec l’autre, on éveille l’intérêt, la curiosité, l’envie de mettre en commun certaines choses et d’en conserver d’autres en privé. C’est à ces conditions que le « vivre ensemble » peu prendre corps et se développer.

Le « new deal » que vous évoquez peut alors se concevoir sur les chemins de l’humanité, l’acceptation et le respect des spécificités propres à chaque minorité. C’est donc un nouveau contrat social proactif, de nature à être accepté par l’autre, car non productif de peurs, non productif de perte de confiance en soi et finalement non sujet à générer différente forme de rejets.

Apprenons d’abord à vivre ensemble, à recevoir l’autre, avec nos ressemblances, avec nos points communs, avec nos convergences possibles ; allons vers l’autre, autorisons-nous à poser un regard renouvelé et laissons évoluer lentement les aspects sensibles afin qu’ils puissent entrer dans un espace public consensuel. C’est la voie d’une approche inclusive raisonnée.

Je vous remercie pour votre attention.