Organisations non gouvernementales


FORUM DE LA SOCIÉTÉ CIVILE

Vivre ensemble
Concilier la diversité et la liberté dans
l'Europe du XXIe siècle

Strasbourg

13 et 14 novembre 2011

Conseil de l’Europe

Rapport général

INTRODUCTION
Le Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland, en proposant aux quatre piliers de cette institution européenne une réflexion sur le thème du « VIVRE-ENSEMBLE », pose un acte de gouvernance éclairée. Ce sujet est un enjeu capital dans la poursuite de la construction européenne aujourd’hui. Il peut être LE projet paneuropéen des prochaines décennies.
Le Secrétaire Général, dans son message politique, ce matin, et le rapporteur ont martelé avec force :

      Ø la nécessité de nous mobiliser contre les sociétés parallèles à l’intérieur des frontières européennes mais aussi  au-delà;
      Ø la nécessité de combattre le discours de la haine, de reconnaître la pluri-identité, de renforcer les valeurs qui fédèrent !

OBJECTIF DU FORUM
Ainsi que nous y a invités le Président de la Conférence des OING, Jean-Marie Heydt ce matin, l’objectif de ce « Forum de la société civile » organisé par la Conférence des OING est de créer l’espace pour la contribution de la société civile aux travaux du Conseil de l’Europe. Votre participation pendant ces deux jours en était l’illustration convaincante.
ROLE ET PLACE DE LA SOCIETE CIVILE
Le Conseil de l’Europe peut être fier d’être la seule organisation internationale intergouvernementale à réserver une telle place à la collaboration entre les gouvernants, les élus et la société civile organisée à travers un quadrilogue. Il confirme le caractère précurseur des activités de cette organisation, pionnière et exemplaire dans le domaine de la participation, et qui mérite bien son nom de « Maison de la démocratie ».
La question du vivre ensemble est, depuis l’origine, contenue dans le projet fondateur, dans l’ADN du Conseil de l’Europe. Rappelons que tout de suite après la création du Conseil de l’Europe, le 5 mai 1949, par dix Etats, aux cultures et à l’histoire politique très différentes (la Belgique, le Danemark, la France, l’Irlande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Suède), deux nouveaux pays, sans doute les plus emblématiques par leurs poids culturels respectifs en Occident et en Orient, mais aussi par les affrontements qui les ont opposés, sont à leur tour venus siéger côte à côte: Il s’agissait de la Grèce et de la Turquie !
Ce petit rappel historique pose déjà, dès le début, le rêve des pères fondateurs de faire dialoguer les cultures. Aujourd’hui, la paix en Europe et dans le monde est plus que jamais à ce prix !
Deux humanistes français, Stéphane Hessel et Edgar Morin, déclarent dans leur dernier livre « Le chemin de l’espérance », que la société civile a le devoir « de s’efforcer, aux côtés des élus et des gouvernants,  « de donner consistance à l’Europe dans un monde désormais multipolaire, en lui donnant unité, autonomie et volonté politique ». C’est notre rôle ici, aujourd’hui. C’est notre responsabilité !

LE LIVRE BLANC : Les apports de la société civile - Istanbul -
Pour l’exercer une responsabilité, nous avons des atouts qui ont été présentés tout au long de cette journée : le Livre blanc sur le dialogue interculturel « vivre ensemble dans l’égale dignité », le rapport du Groupe d’éminentes personnalités « Vivre ensemble au 21e siècle – le projet paneuropéen » et la boîte à outils pour la pratique du dialogue interculturel en chantier de la Conférence des OING.
Le Livre blanc et le guide méthodologique qui l’accompagne sont un outil de référence.
S’il est impossible de le résumer tant chaque partie est importante, on peut en relever certains éléments qui en sont le fil rouge qui rappelle et actualise les fondements du Conseil de l’Europe.
Dès l’introduction, l’objectif est énoncé : « Le Conseil de l’Europe est intimement convaincu qu’il est de notre responsabilité commune à tous de construire une société dans laquelle nous puissions vivre ensemble dans l’égale dignité ». Cette recherche d’« égale dignité » est un moyen de lutter contre, et de prévenir les conflits.
En ce sens le Livre blanc est d’une particulière actualité.
Il cherche à dire, dans l’Europe actuelle, dans sa diversité géographique, politique, sociétale et culturelle, quels sont les éléments dont nous disposons pour bâtir le « vivre ensemble ». Le concept d’identité avancé dans le texte n’est plus celui d’appartenance à une nation, mais un concept évolutif de l’identité de chaque individu enrichi par ses contacts avec les autres, son parcours de vie, ses choix culturels, ses choix résidentiels, personnels et professionnels, consentis ou subis… dans une société éclatée, complexe, rongée par des peurs nouvelles, tour à tour déchirée et soudée par des conflits et des risques de toute nature, une société qui est elle-même en évolution constante, en quête de son équilibre, de sa cohésion.
Il faut considérer ce livre comme un outil de gestion de la diversité de telle sorte que celle-ci ne provoque ni l’explosion de la société, ni l’exclusion des individus. Pour ce faire le Livre blanc réaffirme et s’appuie sur le corpus de droits civils, civiques, économiques, sociaux et culturels dont l’Europe dispose, tous basés sur le respect de l’individu comme être humain.
Il préconise des approches empreintes des bases de ce que devrait être notre humanité. Il fait des recommandations, non seulement aux Etats, mais à l’ensemble des parties prenantes, à nous tous ici présents, pour que le dialogue entre les individus soit possible.
C’EST UNE INVITATION A L’ACTION !
Cette invitation a été entendue par la Conférence des OING du Conseil de l’Europe qui, avec le soutien du Secrétaire Général du Conseil de l’Europe et de la double présidence turque du Comité des Ministres et de l’Assemblée parlementaire, a organisé un forum à Istanbul en mars dernier sur le rôle des OING face aux nouveaux défis multiculturels. Et je souhaite ici remercier Gabriella Battaini-Dragoni et tous les hauts fonctionnaires du Conseil de l’Europe qui nous ont soutenus de leur professionnalisme et qui ont manifesté par leur présence leur intérêt à cette initiative. Mais également et surtout, le Secrétariat de la Conférence des OING conduit par Jutta Gützkow qui a apporté un soutien sans équivalent.

Vous trouverez sur le site de la Conférence des OING le compte rendu des activités du Forum d’Istanbul qui a été dominé par trois questions qui ont préparé nos travaux d’aujourd’hui. Je les rappelle d’un mot :

    Ø Le rôle de la société civile dans le contexte des sociétés multiculturelles face à la liberté d’expression, de pensée, de conscience et de religion ;
    Ø Le rôle de l’éducation interculturelle  dans la reconnaissance de l’identité ;
    Ø Le cadre de l’inclusion sociale des jeunes issus de l’immigration, un domaine où les ONG ont apporté de nombreuses expériences de terrain utiles.

Mais le résultat le plus concret de cette rencontre d’Istanbul a été la mise en chantier de la « boîte à outils » pour la pratique du dialogue interculturel, présentée hier en introduction à nos travaux.
VIVRE-ENSEMBLE, LE RAPPORT DU GROUPE D’EMINENTES PERSONNALITES 
Un rapport qui fera date. Et nous en sommes encore plus convaincus après avoir entendu son rapporteur, Edouard Mortimer. Mais il nous faut, aussi, comme nous y a engagés Latchezar Toshev, en faire notre propre synthèse !
Ce rapport fait le point sur la gravité des risques, en identifiant les sources et formule une série de propositions pour « vivre ensemble » dans des sociétés européennes ouvertes.
Ce rapport est important parce qu’il a été rédigé par un groupe de personnes en provenance de cultures différentes, de religions différentes, et constitue un essai, le deuxième après le Livre blanc, de construction d’un socle commun à partir duquel bâtir des relations interculturelles, interéconomiques, interreligieuses et interconvictionnelles.
Le diagnostic est sans appel au regard des principes de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), en particulier la liberté individuelle et l’égalité en droit. Nous avons entendu en plus ce matin, l’invitation d’Edouard Mortimer à nous engager pour que l’égalité des droits entre hommes et femmes figure aussi dans les articles de la CEDH, comme elle figure dans la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies.
Le groupe constate que la discrimination et l’intolérance sont largement répandues dans l’Europe d’aujourd’hui, en particulier à l’encontre des Roms et des immigrés, mais aussi à l’encontre des personnes de deuxième génération issues de l’immigration, qui souvent, sont traitées comme des étrangers, même dans des pays où elles sont nées et dont elles sont ressortissantes.
La nouveauté c’est la formulation d’un nouveau concept « un Européen avec trait d’union ».
En effet, le rapport pose avec force la thèse que l’identité est affaire du seul individu concerné. Il doit pouvoir la choisir librement. Nul ne devrait être forcé de choisir ou d’accepter une identité principale à l’exclusion d’autres identités. Le rapport fait valoir que les sociétés européennes doivent défendre la diversité, accepter que l’on puisse être « un Européen avec trait d’union », - que l’on puisse être, par exemple, turco-allemand, Française d’Afrique du Nord ou encore asiatico- britannique- tout comme on peut être aujourd’hui un afro-américain ou un italo-américain.
Et comme il est stipulé dans la synthèse du rapport : « ceci ne peut fonctionner que si tous les résidents de longue durée sont acceptés comme des citoyens et que si tous, quelle que soit leur religion, leur culture ou leur origine ethnique, sont traités sur un même pied d’égalité au regard de la loi, par les autorités et par leurs concitoyens. Comme tous les autres membres d’une démocratie, ils devraient avoir leur mot à dire dans l’élaboration de la loi ; cependant ni la religion, ni la culture ne peuvent être admises comme excuse pour violer la loi »
Ce rapport relève concrètement les points cruciaux sur lesquels doit reposer l’escalier qui conduit au vivre ensemble. Les menaces y sont clairement identifiées sans être exhaustives et des réponses concrètes y sont proposées.
Ce qui marque le lien et la continuité entre le Forum d’Istanbul et celui de Strasbourg qui s’achève maintenant, c’est le désir d’identifier concrètement les marches, les étapes et les actions pour tendre vers la réalisation du projet de ce vivre ensemble aujourd’hui.
VIVRE ENSEMBLE : les apports de la société civile
Ces marches, nous les avons clairement vues redessinées pendant les ateliers, très riches, d’hier ainsi qu’au cours des interventions des trois autres piliers du Conseil de l’Europe aujourd’hui.
Les ateliers ont, eux, confirmé à partir de l’expérience de terrain des participants les défis énoncés dans le rapport « Vivre ensemble » : l’insécurité économique et sociale, l’intolérance croissante, le soutien de plus en plus banalisé au partis xénophobes, mais aussi le manque de participation et l’insuffisance de cadre légal.
ð ATELIER DIVERSITE ET EDUCATION
Souhaits

    · Un travail en synergie, une implication dans la prise de décision, au long du processus, sur un pied d’égalité, avec l’ensemble des parties prenantes non seulement dans le domaine politique mais aussi dans le domaine économique, social et culturel. Dans un partenariat pleinement participatif !
    · Une mise à disposition par les décideurs de moyens qui permettent de faire connaître les expériences des ONG, leur connaissance du terrain, (et vous êtes nombreux parmi nous à porter des expériences innovantes…) ces expériences, il faut les diffuser au-delà du niveau local ;
    · L’utilisation des spécificités et la diversité des ONG par le Conseil de l’Europe. Il s’en est donné les moyens avec la reconnaissance politique de la Conférence des OING et l’organisation de forums tels que celui-ci ;
    · La mobilisation des médias ;
    · Susciter, tant à l’école qu’à l’université, comme l’a également souligné l’Ambassadeur Arif Mammadov, Président du Groupe de rapporteurs du Comité des Ministres sur l’éducation, la culture, le sport, la jeunesse et l’environnement, une ouverture à l’image de l’autre ;
    · Faire connaître et développer les compétences interculturelles en utilisant des méthodes d’éducation non formelle tout au long de la vie.

Propositions :

    · Rendre les ONG éligibles au prix du Conseil de l’Europe décerné jusqu’à présent aux seules institutions éducatives ;
    · Permettre aux ONG de proposer aux écoles et à leurs enseignants l’usage de programmes d’éducation non formelle ;
    · Elaborer un code de bonnes pratiques qui permette le monitoring ;
    · Un espace horaire réservé dans les médias pour promouvoir la diversité culturelle

ð ATELIER DIVERSITE ET COHESION SOCIALE
Souhaits

    · Un discours positif sur la diversité, à tous niveaux, en s’appuyant sur de bonnes pratiques ;
    · Un engagement des responsables politiques renforcé ;
    · L’intégration prioritaire de personnes de différentes origines. Veiller à l’intégration dans les deux sens, tout en évitant l’assimilation !!

Propositions

    · Elaboration de critères et d’indicateurs de mesure de la cohésion sociale ;
    · Elaboration par les ONG d’un discours positif comme un outil de « soft power » pour influencer les gouvernements ;
    · Mise en place de structures formelles. Il faut que les ONG puissent être actives dans des instances participatives. A tous les niveaux !
    · Améliorer les flux d’information, y compris sur le web, en particulier dans les réseaux sociaux ;
    · Créer des bases de données qui permettent des « communautés de pratiques » ;
    · Assurer la représentation de différents membres des communautés culturelles et religieuses dans le secteur public y compris la justice et la police.

Ces deux ateliers ont fait appel aux outils juridiques du Conseil de l’Europe, dont la Charte sociale.
CONCLUSION
Pour conclure, je voudrais reprendre quelques citations fortes, éloquentes, qui pourraient se passer de commentaire :
“Nous avons la conviction que la voix de la société civile doit être entendue dans cette Organisation” (Ambassadeur Eleanor Fuller, Présidente des Délégués des Ministres)
“Quoi qu’ils fassent, n’attendez pas les autres, tracez votre propre chemin !” (Edward Mortimer, Rapporteur du Groupe d’éminentes personnalités)
« dire la vérité aux gens c’est notre responsabilité commune ! Faisons acte de vérité et de courage !» (Latchezar Toshev, Ancien rapporteur sur « Vivre ensemble  dans l'Europe du XXIe siècle » Membre de la Commission des questions politiques et de la Commission de la culture, de la science et de l’éducation de l’Assemblée parlementaire)
“Chacun a une voix et une histoire, tendez-lui un micro ! “ (ONG salle)
« Allons au-delà de la tolérance, montrons-nous à l’écoute, attentifs ! » (Michael Connarty, Membre de la Commission de la culture, de la science et de l’éducation de l’Assemblée parlementaire)

« Restons en contact avec les pays d’origine et de transition » (Emer Costello, Conseiller municipal, Dublin, réseau Clip)

LA GRANDE QUESTION EST : « QUE VOULONS-NOUS FAIRE ENSEMBLE, LES HUMAINS ? »
Aujourd’hui, l’Islam fait peur. D’autres peuples et d’autres cultures font peur. Cette peur, il ne faut pas l’ignorer ! Mais elle ne peut se résorber sans le dialogue ! Nous sommes ici pour lui donner corps, pour aller de l’avant ! Et je reprendrais cette phrase de Thorbjørn Jagland devant l’Assemblée parlementaire du 24 janvier dernier :
« Tous les grands projets qui marquent l’histoire de l’humanité allient vision et pragmatisme. Croire en quelque chose, même avec beaucoup d’enthousiasme, ne suffit pas. C’est ce que l’on en fait qui différencie les grandes idées des grandes illusions »
Nos ONG mènent déjà des actions novatrices, faisons les connaître, poursuivons notre combat !

Par Israël Mensah
Vice-président de la Commission démocratie,
cohésion sociale et enjeux mondiaux
de la Conférence des OING