Organisations non gouvernementales

    SESSION D’ÉTÉ
    GROUPE TRANSVERSAL SUR L’ÉGALITÉ ENTRE LES FEMMES ET LES HOMMES

    CONF/TG/GEN(2010)ROUNDTABLE

    Strasbourg, le 22 juin 2010

    LA BURQA : SYMBOLE D’OPPRESSION
    OU AFFIRMATION IDENTITAIRE ?

    PROJET DE COMPTE RENDU DE LA TABLE RONDE
    TENUE LE MARDI 22 JUIN 2010

    Présidente : Karin Nordmeyer (présidente du Groupe transversal sur l’égalité entre les femmes et les hommes)
    Modérateur : Christoph Spreng (chargé de mission de la Conférence des OING pour le dialogue interculturel)
    Rapporteur : Hannah Herscheid

    La présidente juge opportun que la table ronde ait lieu la veille du débat de l’Assemblée parlementaire sur l’islam, l’islamisme et l’islamophobie et qu’elle donne à des ONG internationales l’occasion de s’exprimer. Mme Nordmeyer souligne toutefois qu’il ne serait pas réaliste d’attendre du débat qu’il débouche sur une solution. L’objectif de la table ronde est plus modestement de permettre un échange de vues.

Carina Hägg, membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe et vice-présidente de la sous-commission sur la participation paritaire des femmes et des hommes à la prise de décision, est membre du Parlement suédois et (selon ses propres termes) entretient une relation particulière avec l’Afghanistan. Elle déclare avoir parcouru ce pays pour tenter de comprendre pourquoi des femmes portent la burqa. Mme Hägg part du principe que, dans toute société, chacun devrait avoir le droit de porter les vêtements qu’il veut. Ce qu’elle craint surtout, c’est que l’interdiction de la burqa par une loi prive les femmes qui la portent de toute possibilité de participer à la vie sociale. De plus, il faut tenir compte du fait que la burqa est une tradition et que la plupart des femmes ont elles-mêmes choisi de la porter. Selon Mme Hägg, si la burqa ne doit pas être interdite, il n’est pas acceptable non plus que des femmes soient menacées parce qu’elles ne la portent pas. L’oratrice ajoute que la burqa est comparable à certaines traditions européennes selon lesquelles les femmes de la campagne portent généralement un foulard.

    Saïd Aalla, président de la Grande Mosquée de Strasbourg, rappelle que la question de la burqa fait débat en France, en Italie, en Espagne et en Suisse et qu’elle a aussi été soulevée au niveau européen (lien vers l’allocution de M. Aalla). M. Aalla se réjouit que la table ronde ne se déroule pas sous les feux des projecteurs, car les débats publics sur ce sujet ont généralement lieu dans un « climat malsain », dans lequel les atteintes aux droits des personnes ne sont pas rares. En réponse à la question de savoir si la burqa est un symbole d’oppression ou le reflet d’une identité, M. Aalla présente et commente trois principes fondamentaux de l’islam : tout d’abord, les vêtements doivent être décents ; ensuite, dans la mesure où ils sont le reflet de l’identité de celui qui les porte, ils devraient être beaux ; enfin, ils devraient être adaptés à la culture de la société où l’on vit. Par ailleurs, le Coran ne comporte aucune disposition qui imposerait aux femmes une manière particulière de s’habiller. Au contraire, pendant la prière ou lors d’un pèlerinage, les femmes sont même obligées d’avoir le visage découvert. De plus, selon M. Aalla, on peut considérer la burqa comme un symbole d’inégalité entre les femmes et les hommes, car la plupart des maris persuadent leur femme que l’islam exige d’elle qu’elle porte la burqa. C’est pourquoi M. Aalla estime que la seule solution au problème est de convaincre les femmes que le port de la burqa n’est pas une prescription religieuse. Cela dit, dans le débat sur ce sujet, les tenants de toutes les opinions doivent être traités avec un égal respect.

Nursuna Memecan, membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, rapporteur de la commission sur l’égalité des chances pour les femmes et les hommes, qui est membre du Parlement turc et appartient à un parti libéral et démocratique, déclare que la femme devrait être aussi libre que n’importe quel autre être humain. Mme Memecan est opposée à l’interdiction de la burqa car elle estime qu’il ne faudrait pas empêcher les gens de s’habiller comme ils l’entendent. De plus, si les nationaux veulent que leurs choix soient respectés, ils doivent aussi respecter les choix des étrangers. Mme Memecan ajoute que, plus on a confiance en soi, plus on peut faire de choix. L’interdiction de la burqa marquerait un retour à l’autoritarisme. En outre, cette interdiction ne pénaliserait pas les maris qui obligent leur femme à porter la burqa, mais bien les femmes elles-mêmes, qui ne pourraient pratiquement plus sortir de chez elles. Mme Memecan déclare ne pas comprendre pourquoi les femmes devraient dissimuler leur chevelure, mais elle estime que personne n’a le droit d’imposer à autrui une manière de s’habiller. Depuis que la burqa fait l’objet d’un débat politique, les femmes qui la portent ont peur de participer à la vie sociale. Cela paraît inacceptable à Mme Memecan, qui souhaiterait que ces femmes se sentent accueillies dans les sociétés européennes. Il faudrait développer les relations avec ces femmes pour pouvoir mieux les aider. En bref, il s’agit de sanctionner l’oppression des femmes et de donner aux femmes des moyens d’agir au lieu de les exclure de la société.

    Après les interventions de ces trois orateurs, d’autres personnes prennent la parole. La première est Sophie Dimitroulias (de l’Association des femmes de l'Europe méridionale, AFEM), qui pose la question de savoir s’il est acceptable que la valeur de la femme varie selon les cultures. Elle ajoute que le Conseil de l'Europe doit veiller à la protection des droits fondamentaux. D’un point de vue juridique, la question de la burqa risque, selon Mme Dimitroulias, d’avoir de graves conséquences pour le statut politique et juridique du Conseil de l'Europe. Le droit à l’égalité serait ainsi gravement menacé par le droit à la manifestation de son identité, ce que Mme Dimitroulias juge inacceptable, car la burqa est une manifestation d’extrémisme, de violence et de force. Mme Dimitroulias conclut en soulignant la nécessité de respecter dans ce débat les valeurs essentielles du Conseil de l'Europe.

    Martine Cerf, journaliste française, décrit brièvement la situation en France, où un projet de loi visant à interdire le port de la burqa sera présenté au Parlement en juillet (lien vers l'intervention de Mme Cerf). Pour Mme Cerf, le port de la burqa est contraire aux trois grands principes qui fondent la République française : liberté, égalité et fraternité. Elle est favorable à l’adoption d’une loi qui règle le problème de la burqa. La journaliste souligne que cette loi n’est pas contraire à la Convention européenne des droits de l'homme, puisque l’article 9 de la Convention autorise les restrictions nécessaires à la protection de l’ordre.

    Lors de la seconde partie de la table ronde, Christoph Spreng anime un débat qui a pour but de tenter de trouver une stratégie pouvant contribuer à régler le problème de la burqa. Dans son intervention, il souligne l’importance du Livre blanc sur le dialogue interculturel adopté par le Comité des Ministres deux ans plus tôt. En vue d’élaborer une stratégie, M. Spreng propose de suivre une méthode en cinq étapes (inspirée de celle qui est enseignée dans des séminaires de planification stratégique) : 1) définir les missions et les objectifs, qui figurent dans le Livre blanc sur le dialogue interculturel ; 2) dresser un état des lieux ; 3) formuler une stratégie ; 4) la mettre en œuvre ; 5) l’évaluer. La formulation de la stratégie commence par plusieurs interventions de participants. Ainsi, Anje Wiersinga (de l’Alliance internationale des femmes, AIF) déclare qu’il faut combattre l’idéologie extrémiste qui impose le port de la burqa, tout en précisant qu’une interdiction ne réglerait rien. Selon Mme Wiersinga, il s’agit de donner aux femmes des moyens de se faire entendre pour favoriser un débat fructueux. Quant à Vera John-Mikolajewski (du Groupe européen des femmes diplômées des universités, GEFDU), elle exprime la crainte que le port de la burqa soit préjudiciable à la sécurité publique. Elle explique que même des terroristes pourraient se cacher en portant une burqa et que le port de la burqa représente donc un danger dans les lieux publics. D’autres intervenants soulignent l’importance de respecter les règles et les valeurs du pays d’accueil, en faisant remarquer, à titre d’exemple, qu’il faut bien accepter de ne pas rouler à droite en Angleterre.

    M. Spreng, revenant sur les cinq étapes de la méthode d’élaboration d’une stratégie, distribue un questionnaire que les participants à la table ronde sont invités à remplir ; le questionnaire rempli peut être rendu plus tard. Karin Nordmeyer clôt la table ronde en remerciant tous les orateurs pour leurs interventions. Elle déclare espérer que la réunion aura contribué à favoriser le dialogue et souligne que ce n’est que si le débat public se poursuit que des solutions pourront être trouvées dans les pays arabes, méditerranéens et européens.