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Dr. Nawal al-Saadawi

La révolution égyptienne instaure de nouvelles valeurs et
un nouveau contrat social

Je n’ai tant vécu que pour témoigner et participer à la révolution égyptienne, du 25 janvier 2011 jusqu’à ce matin du dimanche 6 février, où j’écris cette chronique. Des millions d’Egyptiens et d’Egyptiennes, musulmans et chrétiens, de toutes tendances et de toutes  obédiences - le peuple égyptien tout entier – se sont rassemblés sous l’étendard de la révolution populaire spontanée, contre le régime en place, tyrannique et corrompu depuis son sommet jusqu’à sa base, à commencer par Pharaon, sacré et sublime, qui s’accroche au trône quitte à faire couler le sang de son peuple, ainsi que :

    - son gouvernement corrompu, et le parti au pouvoir qui recrute la « racaille » pour assassiner les jeunes ;
    - son parlement truqué avec ses députés avides de terrains, de femmes, de drogues et de pots de vin ;
    - son élite dite « intellectuelle » qui a vendu sa plume et sa conscience en corrompant la culture, l’éducation, l’éthique publique et la morale privée, et qui a trompé l’opinion publique collective et individuelle, tout cela pour des intérêts passagers et des postes au pouvoir, grands ou petits.

Les jeunes, les femmes, les hommes et les enfants sont partis spontanément de chez eux, guidés par leur propre initiative, se protégeant eux-mêmes après l’effondrement de la police, des agents de sécurité, de l’élite contrôlant l’information et la culture, après la chute également des commissions des sages parvenues au faîte du pouvoir et de la fortune, des dirigeants du parti, opportunistes et qui ont soutenu ce régime, tant secrètement que publiquement, pendant un demi-siècle. Sont tombés  l’opportunisme et l’exécrable double morale qui a corrompu l’Etat, la famille et les individus, propageant le chaos sous le nom de l’ordre, la dictature sous celui de la démocratie, la pauvreté et le chômage sous le nom du développement et de l’aisance, la prostitution et l’adultère sous celui de la morale et de liberté de choisir, la veulerie et la soumission humiliantes face au colonialisme américano-israélien sous le nom d’aide, de partenariat et d’amitié ou sous celui de la paix. Ils ont également rendu monnaie courante le fait d’emprisonner les hommes et les femmes maîtres et maîtresses de plumes sincères et d’idées créatrices, ou alors de les isoler et de souiller leur réputation, de les condamner à l’exil à l’extérieur ou à l’intérieur de la patrie.
Des millions d’Egyptiens et d’Egyptiennes sont descendus dans les rues, dans toutes les provinces, dans les villages comme dans les villes, depuis Assouan jusqu’à Alexandrie, Suez, Port-Saïd et sur la moindre parcelle du sol national. Au Caire, la capitale, nous avons campé pendant onze jours sur la place Tahrir, jour et nuit, jusqu’à maintenant. La place Tahrir est devenue notre territoire, notre camp, nous nous y rassemblons à même l’asphalte et sous les tentes, une seule et même masse humaine solide, hommes et femmes mêlés. Nous n’abandonnons pas notre poste, même attaqués par la police déguisée en civils, même lorsque la Place est prise d’assaut, comme cela fut le cas mercredi (le 2 février) par des hordes à la solde du régime ; ils avaient touché chacun un bakchich (50 livres égyptiennes et un poulet Kentucky pour le simple soldat, ou des primes plus conséquentes proportionnellement au grade). Ils ont envahi la place à cheval et à dos de chameaux, munis de toutes sortes d’armes : blanches, jaunes et rouges. J’ai failli être écrasée par un cheval alors que j’étais sur la Place, debout parmi les jeunes, qui m’ont emmenée lors de portée des barbares. Je les ai vus de mes propres yeux, à cheval ou à chameau, à qui parader et à qui tirer des coups de feu dans toutes les directions au milieu de la poussière et de la fumée qui couvraient la Place et les bâtiments alentour. J’ai vu des boules de feu voler dans les airs, des jeunes tomber et du sang couler. Une bataille quasi militaire s’engagea alors entre les vendus au régime et le peuple égyptien pacifique qui appelait à la liberté, à la dignité et à la justice. Mais le comité de défense des jeunes révolutionnaires a pu triompher de la racaille et capturer des chevaux et des chameaux en plus d’une centaine de mercenaires, avec leur carte d’identité. Il y avait parmi eux des officiers de la Sûreté de l’Etat, de la Sécurité centrale, des commissaires de police, et d’autres sans profession recrutés parmi les voyous des gangs de rues et des prisons. Certains ont avoué avoir touché 200 livres égyptiennes - et la promesse de 5000 livres supplémentaires - s’ils dispersaient les jeunes de la Place en les réduisant à coups de battes, d’épée et de cocktails Molotov. Ils disaient au sujet des jeunes révolutionnaires : les gamins fauteurs de trouble, empruntant le langage des hommes de Moubarak qui leur avaient donné les ordres et l’argent.
Les jeunes ont dressé des tentes sur le sol de la Place pour se reposer quelques heures la nuit. Des mères avec leurs bébés se sont couchés à même le sol dans le froid et sous la pluie. Des centaines de jeunes filles, que personne n’a contrarié, ont marché tête haute, avec un sentiment de liberté, de dignité et d’égalité, au milieu de leurs camarades masculins. Les coptes se sont engagés dans la révolution côte à côte avec les musulmans. Je me suis retrouvée entourée de plusieurs jeunes des Frères Musulmans qui me disaient : « Nous ne sommes pas d’accord avec certains de vos écrits mais nous vous respectons et nous vous aimons parce que vous n’avez ménagé aucun pouvoir ni aucune force, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays ». Pendant que je marchais sur la Place, j’ai été abordée par des jeunes, hommes et femmes, de toutes tendances. Ils me prenaient dans leurs bras et me disaient : «  Docteur Nawal, nous sommes les nouvelles générations qui ont lu vos livres et ont puisé la créativité, la rébellion et la révolution dans vos idées ». En ravalant mes larmes, je leur ai répondu : « C’est un jour de fête pour nous tous, la fête de la liberté, de la dignité, de la justice, de la créativité, de la rébellion et de la révolution ». Une jeune fille nommée Rania Refaat a déclaré : « Nous réclamons une nouvelle constitution laïque qui ne distingue pas entre les citoyens sur une base religieuse, sexuelle, confessionnelle, ethnique ou toute autre ». Et le jeune copte Boutros Daoud d’ajouter : « Nous voulons une loi sur l’état civil qui soit laïque et commune pour tout le peuple, sans distinction de religion, de sexe, de croyance ou de communauté ». Un jeune homme nommé Tarek Al-dumayri a continué : « Les jeunes ont fait la révolution, nous devons choisir notre gouvernement de transition et une commission nationale pour changer la constitution ». Un autre jeune appelé Mohamed Amin a renchéri : « Nous voulons que l’assemblée consultative et celle du peuple soient dissolues et que des élections transparentes soient organisées afin de choisir un nouveau président et de nouvelles assemblés populaires ». Et un autre, Ahmed Galal, a déclaré : « Nous représentons une révolution populaire qui a pour but d’instaurer un nouveau contrat social, pas de satisfaire de simples revendications. La devise de notre révolution c’est : égalité, liberté et justice sociale. Ce sont les artisans de la révolution qui doivent fixer les règles de la nouvelle gouvernance, choisir le gouvernement de transition, former la commission nationale qui modifiera la constitution ainsi qu’un Comité des Sages de la révolution. Il n’est pas question que les opportunistes (propriétaires de la richesse et de la puissance) nous imposent des comités de sages n’ayant pas participé avec nous à la révolution. Il en vient à présent par avions entiers d’Europe et d’Amérique, parmi les Egyptiens qui ont passé leur vie hors du pays ou en exil intérieur, et qui prétendent devenir les dirigeants de la révolution. Nous leur disons : « Ceux qui ont accompli la révolution sont plus à même d’en être les leaders. Il y a parmi nous, les jeunes, des sages âgés de 30, 40 ou 50 ans, et des compétences dans tous les domaines : scientifique, politique, économique et autres. C’est nous qui formerons notre comité de sages, notre gouvernement de transition, notre commission pour modifier la constitution et les lois». » Le jeune Mohamed Saïd a ajouté : « C’est la première fois de ma vie que je me sens fier d’être Egyptien. Fini le désespoir, finie la déprime, la défaite s’est muée en victoire ; nous avons payé le prix de la liberté avec le sang de nos martyrs et aucune force ne pourra nous faire revenir en arrière. »
La Place s’est transformée en véritable ville avec toutes les commodités et un hôpital qui accueille les blessés. Des médecins et des infirmières parmi les foules de jeunes se sont portés volontaires, des citoyens résidents ont fait don de couvertures, de médicaments, d’ouate et de pansements, de nourriture et d’eau. Je vis une sorte de rêve avec les jeunes, garçons et filles, jour et nuit. Ils ont formé des comités chargés de toutes sortes de missions : balayer la Place, transporter les blessés à l’hôpital, fournir la nourriture et les médicaments, assurer la défense de la Place et répondre via les médias à la désinformation orchestrée par le régime, proposer des noms pour le gouvernement de transition, pour le comité des sages, etc… Les murs des maisons, des institutions et des tabous se sont effondrés, qui naguère se dressaient entre les citoyens hommes et femmes, musulmans et chrétiens… Nous sommes devenus un seul peuple, sans discriminations selon le sexe ou la religion. Tous réclament le départ de Moubarak et son procès, le sien et celui de ses hommes au gouvernement ou dans le parti, pour le sang qui fut versé le mercredi 2 février et tous les autres jours depuis le 25 janvier, mais aussi pour la corruption et la tyrannie tout au long de ses 30 ans de règne. Il reste tant de choses à dire !
[Original en arabe, traduction en français par Hassan Elhabachi et Zeinab Sabet]