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Bosnie-Herzégovine : il faut redoubler d’efforts pour améliorer la cohésion sociale et la liberté des médias

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Sarajevo/Banja Luka 16/06/2017
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Hrasnica Collective Centre in Sarajevo, Bosnia and Herzegovina

Hrasnica Collective Centre in Sarajevo, Bosnia and Herzegovina

« Plus de 20 ans après la guerre, des divisions ethniques profondément enracinées et l’absence d’une vision commune de la réconciliation et du développement entravent toujours la construction d’une société tolérante et unie en Bosnie-Herzégovine. Le pays n’a pas encore réussi à surmonter son passé violent et un certain nombre de victimes, en particulier des familles de disparus et des victimes de violences sexuelles constituant des crimes de guerre, se voient refuser l’accès à la justice. Les autorités sont appelées, à tous les niveaux, à redoubler d’efforts pour que toutes les victimes de la guerre aient accès à une protection et à un soutien appropriés. Il faut poursuivre de façon systématique une approche fondée sur les droits de l’homme, qui doit englober toutes les victimes dans toutes les procédures de réparation», a déclaré aujourd’hui Nils Muižnieks, le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, après une visite de quatre jours en Bosnie-Herzégovine consacrée aux questions relatives à la justice transitionnelle et à la liberté des médias.

Le Commissaire, notant avec intérêt les progrès réalisés pour connaître le sort des personnes disparues pendant la guerre des années 1990, s’inquiète néanmoins des plus de 6 800 personnes toujours portées disparues. On ne peut sous-estimer l’urgence de refermer ce chapitre pénible d’après-guerre puisque que des proches de personnes disparues, dont une partie a été entendue par le Commissaire pendant sa visite, décèdent sans avoir pu apprendre ce qui est arrivé à ces personnes. Conscient de l’importance de la coopération régionale dans ce contexte, le Commissaire constate avec satisfaction que la Bosnie-Herzégovine a signé avec la Serbie en 2015 un protocole de coopération sur la recherche des personnes disparues et que des accords similaires doivent être signés sous peu avec la Croatie et le Monténégro. Il appelle la Bosnie-Herzégovine à créer le fonds tant attendu pour les disparus et à se plier pleinement et rapidement à ses obligations internationales dans ce domaine, et notamment aux décisions à ce propos de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies. Tous les gouvernements de la région sont instamment invités à faire de cette question fondamentale des droits de l’homme leur priorité.

Le Commissaire prend également note de certains progrès dans le domaine de la justice pénale, comme la légère augmentation du nombre de poursuites entamées dans le pays concernant les crimes de violence sexuelles commis dans le cadre de la guerre. Il faut poursuivre les efforts dans ce domaine et assurer pleinement une protection et un soutien suffisants aux témoins devant tous les tribunaux du pays. Le Commissaire regrette que les autorités n’aient pas encore créé un mécanisme approprié et efficace d’indemnisation de toutes les victimes de crimes commis pendant la guerre et de leurs familles et les invite à traiter cette question d’urgence.

Le Commissaire est consterné de voir qu’en Bosnie-Herzégovine, des générations d’enfants ont été scolarisées dans 36 écoles ségréguées en ayant peu de contact, voire aucun contact, avec les enfants d’autres groupes ethniques. Le système de « deux écoles sous un même toit » et des écoles mono-ethniques a été maintenu et l’éducation n’a pas été utilisée comme un outil de promotion de la réconciliation, ce qui a conduit à l’exacerbation des tensions ethniques. « Ce qui s’est passé à Jajce, où des lycéens ont récemment défendu leurs droits à une éducation intégrée, est encourageant. J’espère que cette initiative évoluera vers un mouvement plus large qui apportera dans le domaine de l’éducation les changements nécessaires dont l’avenir du pays dépend », a indiqué le Commissaire.

Bien que la guerre soit terminée depuis une vingtaine d’années, on compte toujours environ 98 000 personnes déplacées en Bosnie-Herzégovine, certaines vivant dans des conditions déplorables dans les 121 centres collectifs restants, dont celui de Hrasnica, à Sarajevo, que le Commissaire a visité. Même si des efforts significatifs ont été réalisés pour garantir l’accès au logement des personnes déplacées de force, certaines questions liées à la sécurité et à l’accès aux droits sociaux et économiques restent à résoudre pour assurer des retours durables. Ayant pris connaissance avec inquiétude d’informations sur des actes de violence et des crimes de haine exercés à l’encontre des personnes retournées, le Commissaire souligne la nécessité de mener des enquêtes et des poursuites effectives contre les auteurs de ces crimes et de renforcer la sensibilisation aux droits de l’homme parmi les membres des forces de l’ordre et de la justice.

Concernant les libertés des médias, le Commissaire s’inquiète de constater que différents moyens de pression, comme les actions en  diffamation, sont utilisés à l’encontre des journalistes dans tout le pays pour les réduire au silence et les empêcher d’enquêter et de faire des reportages sur des sujets importants relevant de l’intérêt général, comme la gestion des questions relatives au passé, la corruption et la criminalité organisée. Les agressions physiques et les menaces à l’encontre des journalistes font rarement l’objet de poursuites et semblent être acceptées, voire même justifiées, aux yeux de certaines parties de la population. Le Commissaire a pris connaissance avec préoccupation des résultats d’une étude récente montrant que 24 % des habitants interrogés de la Republika Srpska et 6 % de ceux de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine approuvent les actes de violences à l’encontre des journalistes. « C’est inacceptable et le climat dans lequel les journalistes travaillent doit changer. J’en appelle aux autorités pour qu’elles enquêtent et engagent des poursuites efficaces contre les auteurs de crimes contre des journalistes. Les responsables politiques sont appelés à condamner sans équivoque toute violence visant les journalistes qui jouent un rôle si important pour veiller à la transparence et à l’État de droit ». Dans le même temps, il faut que les journalistes eux-mêmes renforcent l’autorégulation, encouragent un journalisme éthique et veillent à ce que les normes professionnelles soient toujours respectées.

Enfin, le Commissaire souligne que la Bosnie-Herzégovine a besoin de médias de service public indépendants, pluralistes, de qualité et disposant d’un financement adéquat. Il juge très préoccupant que la radio-télévision de Bosnie-Herzégovine (BHRT) soit au bord de la faillite. Il exhorte à trouver rapidement une solution de financement viable pour la BHRT et d’engager des discussions constructives pour mener les réformes nécessaires au sein des médias de service public, de façon à garantir le pluralisme et la transparence sans lesquels aucune société démocratique ne peut fonctionner correctement.

Le Commissaire publiera prochainement un rapport sur sa visite.