Entretien avec Bertil Cottier, Président de l’ECRI, au sujet du rapport annuel de l’ECRI pour l’année 2025

Dans son rapport annuel pour 2025, l’ECRI met en garde contre la banalisation croissante des discours de haine à caractère raciste et homophobe en Europe. Dans cet entretien, Bertil Cottier, Président de l’ECRI, explique pourquoi ce phénomène est préoccupant pour de nombreuses personnes dans nos sociétés démocratiques et ce qui peut être fait pour y remédier.
Dans son rapport annuel pour l’année 2025, la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI), qui est l’organe indépendant de défense des droits humains du Conseil de l’Europe spécialisé dans le suivi des mesures de lutte contre le racisme, l’intolérance et les discriminations qui y sont liées, fait porter son action sur l’un des défis les plus urgents auxquels sont confrontées les sociétés démocratiques en Europe, à savoir la prévention et la lutte contre le discours de haine. S’appuyant sur ses travaux de monitoring par pays, l’ECRI met en garde contre la banalisation croissante des discours racistes, anti-LGBTI et autres formes de discours de haine dans le débat public, notamment dans la sphère politique et dans les espaces en ligne. Le rapport met également en avant les normes, les outils et les pratiques prometteuses déjà en place qui peuvent aider les États membres à agir plus efficacement, tout en respectant la liberté d’expression, en renforçant la confiance dans les institutions publiques et en favorisant l’égale participation à la démocratie. Dans cet entretien, Bertil Cottier aborde les principales tendances observées par l’ECRI depuis le début de l’année 2025, les risques liés aux discours de haine dans la vie publique et les espaces en ligne, ainsi que les mesures que les gouvernements, les dirigeants politiques, les plateformes en ligne et les acteurs de la société civile peuvent prendre pour prévenir et lutter contre les discours racistes et autres formes de discours de haine.
1. Quel est le message principal du nouveau rapport annuel de l’ECRI ?
Notre message central, en tant qu’organe indépendant du Conseil de l’Europe pour la lutte contre le racisme, est simple et urgent : les discours racistes et autres formes de discours de haine sont « banalisés » sur l’ensemble du continent. Cette situation devrait tous nous alerter. Nous constatons une recrudescence des discours haineux, tant en ligne que dans la vie réelle. Or les discours de haine causent de graves préjudices aux personnes qui relèvent de notre mandat, qu’il s’agisse des Roms et des Gens du voyage, des ressortissants étrangers ou des nationaux issus de l’immigration, des personnes d’ascendance africaine, des personnes musulmanes, des personnes juives ou des personnes LGBTI. Il faut donc agir sans tarder.
2. Quand l’ECRI affirme que les discours de haine sont « banalisés » en Europe, qu’est-ce qui a changé, et pourquoi est-ce important aujourd’hui ?
Ce que l’on observe aujourd’hui, et c’est une tendance inquiétante, c’est que les gens s’habituent à entendre des discours haineux dans les espaces publics ou à les considérer à tort comme une forme de « liberté d’expression » ou comme la libre expression d’une « opinion » qui ne devrait pas être censurée. Seulement voilà. Si l’incitation à la haine raciale, par exemple, est banalisée, elle ne sera plus prise au sérieux ni considérée comme un crime. Cela favorisera un climat d’impunité et ce sera le début d’une dangereuse érosion des fondements mêmes de nos sociétés démocratiques. C’est important aussi parce que les discours de haine ne sont pas que des paroles : ils peuvent alimenter la violence à l’encontre de certaines personnes et institutions, et amener divers groupes à se sentir en insécurité, à perdre confiance dans les institutions publiques et, à terme, à se désengager de la vie civique. La bonne nouvelle, c’est que nos gouvernements ne sont pas démunis : ils sont aujourd’hui mieux équipés que jamais, grâce à un éventail d’outils toujours plus large, notamment les normes du Conseil de l’Europe relatives à la lutte contre les discours et crimes de haine, qui ont été adoptées par et pour les États membres. Il faut donc les utiliser.
3. Quels contextes contribuent le plus à la banalisation des discours racistes et autres formes de discours haineux ?
Ce que notre monitoring par pays a mis en évidence récemment, c’est que la banalisation du discours de haine se manifeste simultanément dans plusieurs environnements, notamment dans les espaces en ligne, où ces discours se propagent rapidement et à grande échelle, dans les médias audiovisuels et la presse écrite, qui peuvent être bien plus polarisés qu’avant, et dans la sphère politique, en particulier en période électorale, où certains responsables tiennent des propos incendiaires et clivants pour gagner des voix.
4. Le rapport annuel de l’ECRI établit un lien entre le discours de haine et la participation démocratique. Comment cela se traduit-il concrètement pour les personnes les plus visées par les discours racistes et autres formes de discours de haine ?
Dans la réalité, cela signifie que certaines personnes appartenant à des communautés exposées à la haine commencent à se sentir en insécurité et décident tout simplement de ne plus participer au fonctionnement de la démocratie. C’est pourquoi l’ECRI affirme avec force que les discours de haine sont un problème non seulement pour les personnes directement visées, mais aussi pour la démocratie. En effet, ces discours menacent l’inclusion, sapent la confiance et affaiblissent la participation à la vie démocratique.
5. Vous avez dit qu’il y avait désormais davantage de « données et d’outils » : que manque-t-il alors ?
En effet, nos États membres disposent de davantage de données, de normes et d’outils pour lutter contre le discours de haine qu’il y a, disons, une dizaine d’années. Ce qui fait souvent défaut, c’est la mise en œuvre concrète, en particulier au moyen de systèmes de signalement améliorés et d’une coordination plus étroite. Autrement dit, le défi n’est plus seulement de savoir ce qu’il faut faire, mais de savoir comment le faire efficacement et de manière cohérente.
6. En effet, nos États membres disposent de davantage de données, de normes et d’outils pour lutter contre le discours de haine qu’il y a, disons, une dizaine d’années. Ce qui fait souvent défaut, c’est la mise en œuvre concrète, en particulier au moyen de systèmes de signalement améliorés et d’une coordination plus étroite. Autrement dit, le défi n’est plus seulement de savoir ce qu’il faut faire, mais de savoir comment le faire efficacement et de manière cohérente.
S’agissant des discours de haine, les campagnes électorales sont des périodes à haut risque. Elles peuvent amplifier les discours politiques néfastes. Lorsque les responsables politiques recourent à des stéréotypes négatifs, à des généralisations, à la mésinformation, voire à la désinformation, ces responsables prennent le risque de banaliser les discours haineux dans la vie publique et d’aggraver la marginalisation de groupes de personnes déjà exposés à la haine. Nous avons également constaté l’existence de campagnes de désinformation menées depuis l’étranger et visant à diffuser des discours de haine. Pour y remédier, une première mesure concrète consiste à renforcer l’autorégulation des partis politiques, tout en s’appuyant sur un leadership politique qui rejette ouvertement les discours de haine et encourage les contre-discours. Dans ce contexte, les partis ont été encouragés à signer la Charte des partis politiques européens pour une société non raciste et inclusive, telle qu’elle a été approuvée par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Car le débat démocratique ne doit jamais se faire au détriment de la dignité et de l’inclusion d’une partie de la population.
7. Le rapport évoque des campagnes de désinformation qui détournent ou déforment les données. Que devraient faire les dirigeants politiques lorsque la désinformation se propage ?
Les dirigeants politiques et autres responsables devraient avant tout s’abstenir de toute action susceptible d’amplifier la désinformation. Ils devraient également contester fermement les discours mensongers ou déformés, et refuser catégoriquement de tirer un avantage politique de la stigmatisation de certains groupes. Notre rapport annuel montre clairement que les campagnes de désinformation politique reposent souvent sur l’utilisation abusive de données, la généralisation et la déformation des faits. Les responsables politiques jouent un rôle capital, car ils peuvent légitimer ces discours ou contribuer à les contrer.
8. Avez-vous également observé des exemples de leadership positif dans la lutte contre le discours de haine ?
Oui, nous avons relevé des exemples de leadership positif, et c’est un point important que nous tenions à souligner dans notre rapport annuel. Nous avons constaté que dans certains pays, des dirigeants politiques et d’autres responsables politiques s’élèvent contre les discours haineux et encouragent des initiatives prônant les contre-discours. Ces exemples sont importants, car ils montrent que les dirigeants politiques peuvent donner le ton en matière de responsabilité et d’inclusion. À notre avis, cet état d’esprit devrait être reconnu, valorisé et encouragé.
9. La haine en ligne se propage rapidement – souvent grâce à des comptes anonymes et des bots – et le rapport annuel de l’ECRI évoque la possibilité de recourir à des outils d’IA pour contrer ce phénomène. À quoi ressemblerait une réponse efficace qui ne porte pas atteinte au droit à la liberté d’expression ?
Soyons réalistes. Pour tous les États membres, les contenus haineux en ligne constituent un défi opérationnel majeur. Ils se propagent très vite sur les plateformes et dans les messageries. L’anonymat et les bots peuvent accélérer la diffusion de l’information et rendre l’application de la loi compliquée. Une réponse efficace est donc une réponse commune et concertée : les pouvoirs publics, les plateformes en ligne et la société civile doivent coopérer de manière proactive et efficace. En particulier, il est nécessaire d’améliorer les canaux de signalement des discours de haine et de mettre en place des règles plus claires pour le traitement de ces signalements, ainsi que des modèles crédibles de « signaleurs de confiance », pour que les cas graves soient rapidement portés à l’attention des acteurs compétents.
Quant aux outils d’IA, leur utilisation est prometteuse, mais elle reste encore limitée. Ces outils peuvent en effet aider à la détection et à la gestion des contenus haineux, mais à condition d’être couplés à un contrôle humain rigoureux, d’être totalement transparents et d’être assortis des garanties nécessaires. D’une manière plus générale, l’objectif devrait être de mener une action fondée sur les droits et conforme aux normes du Conseil de l’Europe en matière de lutte contre le discours de haine.
10. Vous parlez de « signaleurs de confiance » : quelles sont les garanties minimales permettant de s’assurer que ces organismes sont indépendants et soumis à l’obligation de rendre des comptes ?
À notre avis, les mécanismes de signalement des discours de haine doivent être efficaces et il faut établir des règles claires pour le traitement des signalements d’incidents liés à ce type de discours. C’est un point que nous soulignons clairement dans notre rapport annuel. Ainsi, tout système faisant appel à des signaleurs de confiance doit, au minimum, être transparent, correctement structuré et relié aux pouvoirs publics, aux intermédiaires internet et aux autres acteurs concernés, de manière à instaurer la confiance et à garantir la responsabilité. Ce qui est essentiel pour nous, c’est que ces mécanismes soient fiables et régis par des règles claires.
11. À votre avis, où devrait se situer la frontière entre réglementation et autorégulation des plateformes en ligne ?
Les plateformes en ligne ont un rôle essentiel à jouer dans la lutte contre le discours de haine. Leur moyen d’action est double : d’un côté, une autorégulation efficace, de l’autre, une coopération étroite avec les autorités compétentes et les organisations de la société civile. La réponse ne consiste pas à choisir entre réglementation par l’État et autorégulation des plateformes : les deux doivent coexister dans le cadre d’une démarche équilibrée associant réglementation, corégulation et autorégulation, dans le plein respect de la liberté d’expression.
12. S’agissant de la modération par l’IA, que signifie concrètement « un contrôle humain rigoureux » ?
Pour nous, assurer un contrôle humain rigoureux signifie que l’IA ne doit pas être vue comme une solution automatique. Ce qu’il faut retenir, c’est que si la technologie peut faciliter la détection et la modération, la responsabilité et le discernement ne sauraient être purement et simplement confiés à des machines.
13. L’ECRI a également publié, depuis janvier 2025, une dizaine de rapports par pays et elle a lancé l’année dernière un nouveau cycle de monitoring axé sur la lutte contre les discours et crimes de haine et sur l’égalité et l’inclusion dans les secteurs de l’éducation et des soins de santé. Quelles sont, selon vous, les lacunes les plus urgentes à corriger et quelles suites l’ECRI donnera-t-elle aux progrès enregistrés ?
Pour nous, assurer un contrôle humain rigoureux signifie que l’IA ne doit pas être vue comme une solution automatique. Ce qu’il faut retenir, c’est que si la technologie peut faciliter la détection et la modération, la responsabilité et le discernement ne sauraient être purement et simplement confiés à des machines.
13. L’ECRI a également publié, depuis janvier 2025, une dizaine de rapports par pays et elle a lancé l’année dernière un nouveau cycle de monitoring axé sur la lutte contre les discours et crimes de haine et sur l’égalité et l’inclusion dans les secteurs de l’éducation et des soins de santé. Quelles sont, selon vous, les lacunes les plus urgentes à corriger et quelles suites l’ECRI donnera-t-elle aux progrès enregistrés ?
Tout d’abord, s’il y a eu des progrès au niveau législatif, nous constatons encore des lacunes persistantes dans les cadres juridiques nationaux : le discours de haine reste largement impuni là où la législation est insuffisante. Par exemple, nous avons régulièrement souligné dans nos rapports par pays que la lutte contre le discours de haine ne saurait reposer sur le droit pénal uniquement. Il faut aussi des dispositions efficaces en matière de droit civil et de droit administratif, des définitions claires, des sanctions proportionnées et dissuasives, ainsi que des voies de recours effectives pour les victimes. Ensuite, nous constatons fréquemment des manquements dans la mise en œuvre en matière de signalement et un manque de confiance du public envers les institutions concernées : une part importante des discours de haine semble ne pas être signalée, ce phénomène étant souvent lié au faible niveau de confiance dans la police de la part des groupes de personnes qui, précisément, risquent davantage d’être la cible de ces discours. Certains pays ont réagi en mettant en place des policiers et des procureurs spécialisés, en organisant des formations ciblées sur le discours de haine et les crimes haineux pour la police, et en faisant en sorte que les services de police se portent davantage au-devant des communautés concernées. Nous suivrons les progrès accomplis au cours des mois et des années à venir, dans le cadre de notre suivi régulier pays par pays. Cette activité comprend notamment la procédure dite de suivi intermédiaire, pour laquelle nous examinerons la mise en œuvre de deux recommandations prioritaires, dix-huit mois après la publication d’un rapport spécifique à un pays. Dans le contexte actuel, bon nombre de recommandations prioritaires pourraient porter sur la prévention et la lutte contre le discours de haine, y compris de nature pénale.
Cet entretien met en évidence le message qui est au centre de l’action de l’ECRI : la lutte contre le discours de haine ne se limite pas à la protection des personnes et des communautés directement visées par le racisme, l’antisémitisme, la haine contre les personnes musulmanes, la xénophobie, la haine envers les personnes LGBTI et d’autres formes d’intolérance. Elle est également essentielle pour préserver la confiance dans les institutions publiques, garantir la participation de toutes et tous à la vie démocratique et créer les conditions propices à l’égalité et à l’inclusion en Europe. L’ECRI poursuit son septième cycle de monitoring et reste concentrée sur la traduction des normes en actions concrètes, notamment par le renforcement des cadres juridiques, l’amélioration des mécanismes de signalement, la coopération avec la société civile et les efforts soutenus visant à donner suite aux recommandations spécifiques à chaque pays.