La décision de l’administration entrante aux États-Unis d'Amérique de suspendre l'aide internationale a un impact négatif sur des millions de personnes dans le monde, y compris en Europe. Face à cette situation, les États membres du Conseil de l'Europe devraient redoubler d'efforts pour défendre les principes de l'Organisation. Je les appelle à veiller à ce que les droits humains et la démocratie ne soient pas menacés par la pression financière.
Conséquences humanitaires
La crise déclenchée par la suspension, par les États-Unis, du versement des fonds destinés à l'aide internationale prend des proportions alarmantes. En 2023, l'Europe et l'Eurasie ont reçu 17,2 milliards de dollars de la part de l'agence gouvernementale des États-Unis pour le développement international (USAID) ; cette somme représentait environ 40 % du budget total de l'agence. Une part importante de ces fonds a été consacrée aux opérations en Ukraine, auxquelles 5 milliards de dollars ont aussi été alloués pour 2024. Ces ressources ont permis de soutenir toute une série d'initiatives vitales et axées sur les droits, qui englobaient l'aide humanitaire et le soutien à la société civile. Certaines ONG humanitaires actives en Ukraine et dans les pays voisins déclarent avoir perdu jusqu'à 25 % de leur budget total, ce qui les a obligées à interrompre des activités essentielles comme l'aide alimentaire et l'hébergement pour les personnes déplacées à l'intérieur du pays, la réparation des logements endommagés et le soutien aux indispensables services médicaux.
La société civile sous pression
Les conséquences du gel de l'aide américaine vont bien au-delà des préoccupations humanitaires. J'ai déjà constaté que cette décision avait des conséquences importantes pour les activités relatives aux droits humains sur le terrain. Selon divers acteurs de la société civile travaillant en Europe de l’Est et dans les Balkans occidentaux, environ 80 % des ONG ont été directement affectées par le gel de l'USAID et certains ont perdu la quasi-totalité de leur financement. Des partenaires m'ont dit qu'ils pourraient devoir fermer leurs portes car ils ont du mal à payer leur loyer et à assurer un fonctionnement de base. D'autres ont été contraints de licencier du personnel ou d'annuler des activités prévues parce que les fonds promis, bien qu'officiellement approuvés, ne sont plus disponibles. Plusieurs ONG ont indiqué au personnel de mon bureau que leurs projets principaux, tels que ceux visant à protéger les droits des minorités ou à soutenir les victimes de crimes de guerre, disparaîtront si des financements de remplacement ne sont pas trouvés rapidement. Cette situation est extrêmement préoccupante. Les organisations de la société civile sont en effet les piliers de toute société libre et doivent être soutenues.
Les défenseurs des droits humains sont également touchés. Par exemple, ceux qui travaillent dans des environnements où l'hostilité envers les personnes LGBTI reste forte sont aujourd'hui confrontés à une réduction budgétaire qui menace les lignes téléphoniques d'urgence, les programmes d'hébergement et d'autres activités visant à protéger les droits de ces personnes. En l’absence d'alternatives viables, il sera impossible d'éviter une nouvelle intensification de la remise en cause de l'égalité à laquelle nous assistons déjà.
Le secteur des médias indépendants est exposé à un danger sans précédent. Des fonds américains contribuaient à soutenir le journalisme d'investigation qui met au jour la corruption, dénonce les violations des droits humains et lutte contre la désinformation. Plusieurs de ces médias s'efforcent de poursuivre leur travail, tandis que d’autres risquent de devoir cesser toute activité, faute de financement. Cette crise est une occasion en or pour ceux qui sont déterminés à supprimer la vérité ou à étouffer la dissidence, et elle enhardit ceux qui depuis longtemps colportent de faux récits et tentent de s'attaquer au tissu démocratique des sociétés européennes.
Les effets se font également sentir dans le cadre des projets qui soutiennent les droits des minorités, dont les communautés roms, en réduisant les initiatives éducatives et les services sociaux, et même les possibilités d’engager des procédures qui devaient permettre de rendre justice aux victimes de discriminations. Des programmes en faveur des droits sociaux, destinés à renforcer les systèmes de santé ou à prévenir les risques d'épidémie, ont également dû être interrompus. De manière générale, des organisations travaillant sur les droits des femmes, la justice transitionnelle et l'aide aux personnes en situation de handicap sont confrontées à des réductions ou à des gels budgétaires qui pourraient réduire à néant les progrès réalisés ces dernières années.
Pression sur les États et sur les organisations internationales
Les risques pour la durabilité des systèmes démocratiques dans de nombreuses régions sont très réels. Plusieurs États membres situés en Europe de l’Est ou dans les Balkans recevaient des fonds pour moderniser leur système judiciaire, lutter contre la corruption et améliorer l'efficacité de l'administration publique. Après la perte brutale de ce soutien, les réformes sont au point mort.
Le gel des financements touche également les organisations internationales. Certaines agences des Nations Unies dépendent des contributions des Etats-Unis pour près de la moitié de leur budget. Le gel des financements a entraîné une réaction en chaîne, qui a des répercussions pour le personnel, les sous-traitants et les projets. Les ONG qui travaillaient en partenariat avec des agences des Nations Unies et qui recevaient des fonds de leur part en ressentent évidemment aussi les effets. De même, les ONG qui dépendaient d’un cofinancement des Etats-Unis, même si ce n'était que dans une faible proportion, sont désormais aussi privées de leur financement principal provenant d'autres donateurs, quand ceux-ci n’acceptent de verser leur contribution qu’à la condition qu’un cofinancement soit assuré.
La voie à suivre
Les défis actuels requièrent une action collective plus vigoureuse. La crise est grave, mais elle donne aussi l'occasion de renforcer le rôle des États membres, individuellement et collectivement, en tant que leaders dans la défense et la promotion des droits humains, de la démocratie et de l'État de droit.
Les États membres peuvent renforcer leur rôle en restant fermes dans leur défense des principes de l'Organisation. Ils devraient coordonner leurs réponses pour sauver les ONG menacées et leurs programmes, pour préserver les projets essentiels en matière de droits humains et pour éviter ainsi la perte d'importants acquis démocratiques. En mettant en commun leurs ressources, en ajustant les budgets existants et en donnant la priorité aux secteurs les plus durement touchés, les États membres peuvent maintenir le filet de sécurité qui protège les plus vulnérables et l'architecture internationale des droits humains.
Consacrer des fonds au développement international n'est pas un acte de charité. Il s'agit d'un investissement dans les valeurs qui nous unissent : un engagement en faveur de sociétés pacifiques fondées sur les droits humains. Les États membres du Conseil de l'Europe devraient combler le vide en termes de ressources et de leadership afin d'éviter que l'avenir de nos sociétés soit compromis.
