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La promotion des droits des Roms passe par leur scolarisation dès l'enfance dans des classes ordinaires

Point de vue
Strasbourg 31/03/2008
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ême aujourd’hui, les Roms ne bénéficient pas encore des droits fondamentaux dans les pays européens. Ils sont largement désavantagés en matière d’éducation, d’emploi, de logement et de santé et ne sont pratiquement pas représentés au niveau politique. De nombreux Roms vivent dans un grand dénuement et n’ont guère de chances d’accéder à une vie meilleure et à une véritable intégration sociale. Leur exclusion les incite à s’isoler, ce qui à son tour favorise l’antitsiganisme chez les xénophobes. Il faut absolument redoubler d’efforts pour briser ce cercle vicieux.

Les Roms ont subi une répression et des violences atroces en Europe. Ces épisodes affreux ont évidemment laissé des traces dans les communautés roms. Les plaies tardent d’autant plus à se refermer que les exactions commises n’ont guère été reconnues officiellement et que les Roms n’ont eu droit qu’à une maigre réparation et à quelques excuses. La décision récente de construire à Berlin un monument à la mémoire des Roms victimes du régime nazi est une exception qu’il convient de saluer.

Cette histoire sanglante, combinée à une discrimination qui persiste au quotidien (discours de haine et parfois agressions physiques par des extrémistes racistes), n’aide pas les Roms à se sentir acceptés dans la collectivité. Il faut que les responsables politiques comprennent ce manque de confiance.

A cause de l’antitsiganisme, de nombreux Roms n’osent même pas faire état de leur identité rom. C’est l’une des raisons pour lesquelles les statistiques officielles issues des recensements nationaux ne rendent pas compte du nombre réel de Roms, qui est généralement bien supérieur. Il faut combattre les stéréotypes qui donnent une fausse image des Roms et empêchent de les entendre, pour reconnaître enfin tout ce qu’ils ont apporté aux sociétés européennes. C’est l’un des objectifs de la campagne intitulée Dosta! (Assez ! en romani) que mène actuellement le Conseil de l'Europe.

Heureusement, la marginalisation sociale des Roms commence à être prise en compte. Le problème fait désormais partie des préoccupations politiques dans toute l’Europe et plusieurs organisations internationales ont conçu des programmes pour les Roms. Ainsi, le Conseil de l'Europe a favorisé la création d’un forum spécial pour les Roms et les Sintés, et le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l'homme (BIDDH) de l’OSCE, à Varsovie, aide les Etats participants à mettre en œuvre des programmes de développement concrets.

Une organisation non gouvernementale, l’« Open Society Institute », mène une action particulièrement constructive par le biais de son programme en faveur de l’égalité d’accès à un enseignement de qualité pour les Roms, qui s’inscrit dans le cadre de la Décennie pour l’intégration des Roms (2005-2015). Quant au Centre européen pour les droits des Roms (ERRC) de Budapest, il apporte une contribution précieuse en élaborant des rapports critiques sur l’évolution de la situation.

Les résultats obtenus jusqu’ici sont décevants. Certains programmes d’aide ont été mal conçus ; parfois, on a négligé de collaborer avec les Roms eux-mêmes, ce qui est pourtant indispensable. Cela dit, il faut aussi reconnaître que les problèmes ont des causes très profondes et ne peuvent donc être réglés en l’espace de quelques années.

Il n’y a pas de solution miracle. Si l’antitsiganisme risque de compromettre tous les efforts visant à faire en sorte que les Roms puissent exercer leurs droits, les problèmes sociaux, nombreux et bien réels, constituent eux aussi un obstacle majeur, d’autant plus qu’un problème en entraîne généralement un autre. Si vous n’avez pas de travail, vous ne pouvez pas améliorer vos conditions de logement. Or, le mal-logement a des répercussions sur votre santé et sur la scolarité de vos enfants. Si ceux-ci ne reçoivent pas de formation, ils seront désavantagés sur le marché du travail. Et la boucle est bouclée.

En d’autres termes, il est nécessaire d’élaborer un programme complet qui permette de traiter tous ces problèmes simultanément. Toutefois, si l’on veut briser ce cercle vicieux, il y a un aspect qu’il ne faut surtout oublier : un enseignement de qualité.

De nombreux enfants roms ne sont pas du tout scolarisés ; parmi ceux qui le sont, beaucoup ne terminent pas leurs études, et les élèves d’origine rom n’ont généralement pas de très bons résultats. Cela s’explique évidemment en partie par le taux d’illettrisme élevé des parents.

C’est précisément ce problème qui doit faire l’objet d’une analyse plus approfondie et mieux documentée, d’une politique plus claire et de mesures plus énergiques. Il semble important de reconnaître l’utilité de l’enseignement pré-élémentaire, qui permet notamment de faire entrer plus tôt dans le système éducatif les enfants qui viennent d’un milieu peu familiarisé avec l’école.

Malheureusement, l’enseignement pré-élémentaire n’est pas toujours gratuit. De plus, il n’y a peut-être pas d’établissement proposant cet enseignement à proximité de l’endroit où vivent les Roms, ce qui pose le problème du transport ; amener les enfants à l’école risque d’être coûteux et peu pratique pour les familles. Les gouvernements devraient mener des actions concertées pour lever ces obstacles.

Le programme national sur les Roms en Lettonie (2007-2009) souligne la nécessité de sensibiliser les parents à l’importance de l’enseignement pré-élémentaire pour leurs enfants :

« Bien qu’en Lettonie l’enseignement pré-élémentaire soit obligatoire pour les enfants de 5 et 6 ans depuis 2003, nombre de parents roms n’en sont toujours pas informés. Par rapport aux autres élèves, les enfants roms sont donc désavantagés dès le tout début de leur scolarité, puisqu’ils ne sont pas suffisamment préparés à entrer à l’école primaire. »

Un autre problème majeur est la mauvaise orientation des enfants roms vers des écoles spéciales ou des classes destinées aux enfants atteints de déficiences intellectuelles. C'est un sujet auquel je prête, dans le cadre de mes activités de Commissaire, une attention particulière. J’ai visité des écoles où l’on mettait presque automatiquement les enfants roms dans des classes destinées aux élèves ayant des difficultés d’apprentissage , même si ces enfants étaient manifestement tout à fait capables de suivre un enseignement « normal », malgré le peu d’encouragement qu’ils recevaient de leur famille. On ne peut tolérer cette discrimination. Mes rapports recommandent aux gouvernements de prendre les mesures appropriées pour inverser cette situation, et mon Bureau s'implique dans un suivi permanent des évolutions dans ce sens.


Dans l’affaire D.H. et autres c. République tchèque, le Centre européen pour les droits des Roms a indiqué à la Cour qu’un enfant rom avait 27 fois plus de chances de se retrouver dans une école spéciale qu'un enfant non rom. La Cour a estimé que cette situation de ségrégation raciale emportait violation de la Convention européenne (précisément de l’article 14 sur l’interdiction de la discrimination et de l’article 2 du Protocole n° 1 sur le droit à l’instruction).

Fait intéressant, la Cour a aussi noté que cette pratique ne s’observait pas seulement en République tchèque et que les enfants roms étaient victimes de discrimination en matière d’éducation dans plusieurs pays européens. Cela est indéniable.

Pour pouvoir donner un enseignement de qualité aux élèves roms, il faut aussi disposer de matériels éducatifs dans la langue maternelle des enfants. Cela n’est pas facile, compte tenu des nombreuses variantes du romani, mais c’est un droit pour les enfants roms et il doit devenir une réalité.

Les enseignants qui travaillent dans des établissements ordinaires peuvent avoir besoin d’une formation spéciale pour s’occuper de classes d’une grande diversité. Aujourd’hui, rares sont les enseignants roms ; il est indispensable que leur nombre augmente. Des mesures pourraient aussi être prises en vue de recruter des personnes d’origine rom pour occuper d’autres postes dans le système éducatif. Par exemple, la présence d’aides éducateurs roms dans certaines écoles a donné de bons résultats.

On ne saurait trop insister sur l’importance des contacts entre l’école et les parents roms. La tâche est souvent difficile, mais il faut s’efforcer d’établir le dialogue. Le système éducatif doit aussi accueillir les adultes : ceux qui le souhaitent doivent pouvoir bénéficier d’une seconde chance de suivre un enseignement de base.

Thomas Hammarberg