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Le multiculturalisme est une dimension importante de nos identités nationales

Point de vue
Strasbourg 30/11/2009
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Le racisme, la xénophobie, l’islamophobie, l’antitsiganisme, l’antisémitisme, l’homophobie et autres formes de peur de l’autre perdurent en Europe. Les minorités sont la cible de propos haineux, de violences et de discriminations systématiques, surtout sur le marché du travail. Les responsables politiques doivent prendre plus au sérieux ces tendances néfastes. Il est nécessaire d’analyser et de traiter les causes profondes de cet échec politique et humain.

Avec la crise économique, l’intolérance a gagné du terrain. J’ai observé au cours de mes missions que les groupes et les partis extrémistes étaient plus actifs et plus menaçants qu’auparavant, et qu’ils avaient réussi à rallier de nouveaux partisans, surtout de jeunes hommes sans emploi.

Les groupes comme les Roms, déjà marginalisés, sont de plus en plus visés et subissent des attaques particulièrement violentes auxquelles les grands partis politiques et autres représentants de la population majoritaire opposent une réaction faible et confuse.

La mondialisation serait l’une des explications de ces problèmes. L’augmentation des mouvements de population à l’intérieur et entre les pays, tout comme la révolution informatique, ont contribué à la propagation d’un sentiment d’insécurité. Il semble que de plus en plus de gens ressentent le besoin de définir leur propre identité dans un monde en mutation rapide.

En France, le Président Sarkozy a lancé un grand débat sur la question de l’identité nationale. Dans d’autres pays d’Europe, des voix s’élèvent pour demander de définir l’identité.

Ce débat peut être utile à condition de ne pas tomber dans le piège qui consisterait à privilégier une identité unique spécifiant qui est inclus et, par extension, qui est exclu. Bien que son histoire soit marquée par la discrimination et l’oppression des minorités et des groupes vulnérables, l’Europe a toujours bénéficié de son caractère intrinsèquement plurielle et à multiples facettes. Notre aptitude à l’échange aura des conséquences pour l’avenir du continent. Le multiculturalisme est une valeur qu’il faut protéger.

J’espère que parmi ceux qui prennent part aux débats sur l’identité nationale, certains liront deux livres d’un très grand intérêt : Identité et violence d’Amartya Sen et Cet autre de Ryszard Kapuscinski.

Selon le professeur Sen, on considère de plus en plus le monde comme une fédération de religions ou de civilisations, sans tenir compte de toutes les autres appartenances individuelles. Il met en cause l’idée qu’il est possible de catégoriser les personnes dans un seul grand système cloisonné.

Il a effectivement raison. Nous appartenons tous à plusieurs catégories qui ne se limitent pas à notre appartenance ethnique, à notre nationalité ou à nos convictions religieuses. Chacun se définit aussi par rapport à son origine géographique, à son genre, à son orientation sexuelle, à sa condition de parent, à la langue qu’il parle, à son éducation, à sa profession, classe sociale, opinions politiques, génération, santé, loisirs, engagement associatif, etc.

L’individu est le seul à même de déterminer l’importance relative de son identité particulière ou de son appartenance à un groupe donné. Si la nationalité ou la religion sont cruciales pour certains, ce n’est pas vrai pour tout le monde. Par exemple, il est aussi faux de penser que la plupart des musulmans vont à la mosquée le vendredi que d’imaginer que tous les chrétiens sont pratiquants.

L’expérience a montré que lorsque le pouvoir étatique ou autre impose une identité prétendument unique – une civilisation ou religion particulière, par exemple –, il crée les conditions d’un affrontement sectaire.

M. Sen souligne le fait que l’exacerbation du sentiment identitaire dans un seul groupe peut être transformée en arme puissante contre un autre groupe. La solidarité à l’intérieur d’un groupe peut nourrir l’opposition à d’autres groupes.

M. Kapuscinski, journaliste et écrivain polonais, note que presque toutes les civilisations ont eu une tendance au narcissisme qui a conduit à l’arrogance et au mépris envers les Autres. Nous devrions tirer les leçons de l’histoire. Selon lui, l’identité individuelle dépend fortement du regard de l’Autre, d’où l’importance des échanges entre les différents groupes.

Tout en plaidant pour le multiculturalisme, il souligne que l’aptitude à vivre dans un monde multiculturel exige une conception solide et réfléchie de sa propre identité. C’est précisément à cet égard que la perte de confiance dans le système politique et les conséquences de la crise économique pourraient faire le plus de dégâts.

Le chômage de masse est une véritable menace, qui empêche la création de liens et le respect de l’autre dans sa différence. Il crée chez les sans-emploi un sentiment de dévalorisation facile à exploiter pour des groupes extrémistes qui offrent de l’« identité » en s’en prenant aux Autres, en particulier aux plus vulnérables.

Face à ce problème, qu’attend-on concrètement des politiques nationales en matière de droits de l’homme ?

  • Les Etats devraient se mobiliser pour promouvoir les grands principes de pluralisme, de tolérance et d’ouverture d’esprit sur lesquels est en fait fondée la démocratie.
  • Dans le respect de ces valeurs essentielles, ils devraient se montrer plus sensibles à la diversité qui existe dans la société et prendre des mesures pour permettre aux membres des groupes minoritaires de déterminer leur identité et de l’exprimer.
  • Les Etats devraient créer, aux échelons national, régional et local, des mécanismes consultatifs qui institutionnaliseraient la tenue d’un dialogue franc, ouvert et permanent avec des représentants de tous les groupes non dominants comme les minorités. Ces organes consultatifs, en plus d’être inclusifs et représentatifs, devraient avoir un statut juridique clair.
  • Les droits sociaux sont absolument cruciaux pour éviter de creuser les inégalités et d’aggraver les injustices. En effet, les minorités défavorisées, qui se heurtent à des difficultés disproportionnées, deviennent souvent en plus les boucs émissaires d’autres franges de la population elles-mêmes déçues.
  • D’autres mesures concrètes sont nécessaires pour lutter contre la discrimination latente dans les politiques de recrutement, tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Il importe notamment de recruter davantage de représentants des minorités dans les professions à forte symbolique sociale comme l’enseignement et la police, ainsi qu’aux postes politiques.
  • Le système scolaire devrait être davantage traité comme une priorité politique pour instaurer une éducation primaire et secondaire véritablement inclusive. Le respect de l’Autre devrait être inscrit dans les programmes, comme le préconise la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant.
  • Les droits de l’homme devraient être au cœur des politiques migratoires.
  • Il faut mettre fin aux propos haineux et aux discriminations envers les Roms. Ce problème demeure scandaleux et montre que les gouvernements européens ne font pas tout ce qu’ils devraient pour garantir les mêmes droits à tous. Pour commencer, il serait bon qu’ils présentent leurs excuses pour les atteintes aux droits de l’homme auxquelles on a assisté jusqu’à présent.
  • Une législation antidiscriminatoire complète devrait être adoptée et des organes de suivi créés afin de garantir l’égalité pour tous.
  • Les mesures en faveur de l’égalité des chances devraient être renforcées, même si de bons résultats ont été obtenus jusqu’à présent dans ce domaine. Il faut en outre mettre en évidence les liens d’interdépendance qui existent, y compris avec les migrants.
  • Les différents groupes devraient pouvoir s’intégrer pleinement dans la société et, avec le temps, montrer ce qu’eux-mêmes et leur culture peuvent apporter. Il convient d’encourager la curiosité et l’ouverture d’esprit et de prendre l’avenir en main plutôt que céder à la peur et à la suspicion.

Concluons avec Kapuscinski : « Jeter des ponts de compréhension n’est pas seulement un devoir éthique, c’est aussi une mission urgente de notre temps dans un monde où tout est si fragile et où règnent la démagogie, la perte de repères, le fanatisme et la mauvaise volonté ».

Thomas Hammarberg