Points de vues Points de vues
Retour

Sakharov, un modèle pour les défenseurs des droits de l'homme européens

Point de vue
Strasbourg 14/12/2009
  • Diminuer la taille du texte
  • Augmenter la taille du texte
  • Imprimer la page
  • Imprimer en PDF

S’il est un homme dont la Russie et l'Europe devraient être fières, c’est bien Andrei Dmitrievich Sakharov, porte-parole de la conscience morale que nul, pas même l’appareil répressif d'une superpuissance, n'a réussi à réduire au silence. Ses prises de position ont été une source d’inspiration pour d’autres et ont contribué aux bouleversements non-violents qui ont marqué le bloc de l’Est à partir de 1989. Il est mort au milieu de cette période « révolutionnaire », mais il a donné l’exemple. Aujourd’hui encore, les actions en faveur de la justice et des droits de l'homme, notamment en Russie et dans d'autres pays de l'ex-URSS, restent inspirées par le souvenir de ce prix Nobel de la paix.

Rien ne prédestinait Andrei Dmitrievitch Sakharov à devenir celui qui, seul contre tous, se battrait contre le non-droit dans son pays. Jeune, il fut un brillant physicien, dont les travaux sur la bombe à hydrogène lui valurent d’être distingué par le gouvernement soviétique.

Sa vie a basculé du jour où il s'est inquiété des dangers des armes nucléaires et a prôné l’interdiction totale des tests nucléaires. Sakharov voulait un débat objectif sur les conséquences de la guerre thermonucléaire, mais personne dans les hautes sphères du pouvoir ne l'a écouté. Ses critiques se sont faites de plus en plus vives – sa lutte pour un retour à la raison commençait ; elle allait durer 30 ans.

S’il avait l’ambition de peser sur les décisions politiques, jamais il n’a eu d’ambition politique pour lui-même. Pourtant, à son retour de sept années d'exil à Gorky, en décembre 1986, il s’est engagé en politique et s’est imposé comme un réformateur soucieux de faire en sorte que la perestroïka ne soit pas une coquille vide.

Dès lors, beaucoup ont vu en Sakharov le chef de file naturel du mouvement démocratique. Elu au Premier Congrès des Députés du peuple, il plaida en faveur de la réforme démocratique, critiquant violemment l'article 6 de la Constitution soviétique qui supprimait toute opposition organisée au gouvernement en donnant tout pouvoir au Parti communiste.

Nommé à la commission chargée de réviser la constitution, il soumit à Mikhaïl Gorbatchev, le Secrétaire général de l’époque, son propre projet, qui contenait des dispositions fortes pour la protection des droits de l'homme.

Bien que l’homme fût considéré comme un fauteur de troubles tant par le gouvernement que par le Parti, il était impossible de faire fi de ses idées. Gorbatchev en a d’ailleurs repris plusieurs lorsqu'il a présenté ses propres objectifs : intégrité et transparence du gouvernement ; participation citoyenne ; vérité sur le passé ; prééminence du droit ; liberté d'association et des médias.

Sakharov, un esprit constructif envers et contre tout. Même lorsqu’il était en résidence surveillée et plus tard, alors qu’il commençait à avoir de sérieux ennuis avec le KGB, il n'a cessé d’expliquer qu’il voulait un dialogue rationnel. Il a envoyé de nombreuses lettres aux responsables soviétiques pour tenter de leur faire entendre raison, se référant souvent aux dispositions du droit.

Ses lettres sont restées sans réponse, mais grâce au système clandestin de diffusion (le samizdat), il réussit à mobiliser l'opinion publique soviétique et internationale et à « faire école ». Sakharov en parle dans ses Mémoires :

« Mes lettres n’ont pas eu de résultats immédiats. Mais il me paraissait utile de prendre position sur des problèmes d’intérêt public pour provoquer le débat, proposer des alternatives à la ligne officielle et attirer l'attention sur certains problèmes. Les appels lancés en faveur de certaines victimes conduisent à faire réagir la justice ou, en brandissant la menace de rendre telle affaire publique, empêchent de nouvelles violations des droits de l'homme. »

Sakharov, militant infatigable. Ses appels demeurant lettre morte, il s'est engagé dans des actions directes, non-violentes, n'hésitant pas à risquer sa santé. Il a parcouru de longues distances pour assister à des procès et, une fois sorti de la salle d'audience, il manifestait dans la rue. Il a fait plusieurs grèves de la faim, la première fois en 1974 pour la libération des prisonniers politiques.

De plus en plus de victimes de la répression ont sollicité l’aide de Sakharov et de sa femme, Elena Bonner. Sakharov est devenu le médiateur officieux des minorités comme les Tartares de Crimée, des baptistes et d'autres victimes de discrimination religieuse, ainsi que des juifs qui voulaient quitter le pays.

Il s’inquiétait aussi des conditions inhumaines dans les prisons soviétiques. Son autre sujet de profonde préoccupation concernait les abus en psychiatrie, les placements forcés en hôpital psychiatrique des dissidents. La méthode était tout sauf légale, et le résultat, souvent, une médicalisation à outrance pour « raisons de santé » ou d'autres formes d’abus. Les rapports sur ces violations ont suscité de vives réactions à l'étranger, ce qui a entraîné un recul du nombre de placements forcés.

Sakharov, une vision universelle d'une société pacifique et progressiste, respectueuse des droits de l’homme. Dans ses écrits, notamment dans le discours qu’il a prononcé lorsqu’il a reçu le prix Nobel de la paix en 1975, il évoque le sens profond des droits de l'homme et leur importance pour la paix et l’édification d'un monde meilleur.

Pour Sakharov, les droits de l'homme sont un bon baromètre de la politique étrangère et sécuritaire d'un pays, afin d’éviter la militarisation et de limiter les risques de guerre. Selon lui, ils ont aussi le mérite de favoriser les échanges d'informations et d’idées entre les peuples, avec pour effet de dissiper la méfiance et donc les risques de conflits.

« J'ai la conviction que la confiance internationale, la compréhension mutuelle, le désarmement et la sécurité internationale sont inconcevables sans une société ouverte et ses corollaires obligés – la liberté d'information et de conscience, le droit de publier, de voyager et de choisir son pays de résidence. De la même manière, je suis persuadé que la liberté de conscience est, avec les autres droits civils, le fondement du progrès scientifique ; en effet, en créant les bases du progrès économique et social, qui lui-même est la garantie politique d’une défense effective des droits sociaux, elle crée les conditions qui empêchent que le progrès ne puisse être utilisé à mauvais escient. Parallèlement, je défends la thèse de l'importance fondamentale et décisive des droits civils et politiques pour écrire le destin de l'humanité. »

A ses yeux, la haine était une menace majeure pour la société et il n’a cessé de militer pour que des mesures soient prises afin de lutter contre les préjugés nationaux et raciaux et contre l’intolérance religieuse. Le fait, pour un pays, d’inciter à la haine de l'« autre » était selon lui particulièrement impardonnable.

Il était contre la peine de mort et regrettait d'avoir été empêché de participer à la conférence d’Amnesty International sur la peine capitale, à Stockholm en 1977. Le message qu'il a envoyé est un plaidoyer pour une abolition totale :

« La peine capitale est à mon sens une institution brutale et immorale qui ébranle les fondements éthiques et juridiques de la société. L'État, en la personne de ses fonctionnaires (qui, comme n’importe qui, sont enclins aux jugements hâtifs et peuvent être influencés par les préjugés ou des motivations égoïstes) pense qu'il a le droit de pratiquer l’acte le plus terrible et irréversible qui soit – ôter la vie à un être humain. Cet État ne peut pas espérer une amélioration de la morale publique. Je réfute l'idée selon laquelle la peine de mort aurait un effet dissuasif sur les criminels potentiels. Je suis convaincu du contraire – la violence engendre la violence. »

Bien que profondément Russe, Sakharov était un citoyen du monde. Pour lui, les destins de tous les êtres humains étaient indivisibles. « Si elle ne veut pas grandir dans la souffrance, l'humanité doit se voir comme une seule entité démographique, comme une seule famille qui ne serait pas divisée en nations, sauf pour des questions d'histoire et de traditions » écrivait-il 1968 dans « Réflexions sur le progrès, la coexistence et la liberté intellectuelle” (The New York Times).

C’est cette vision internationaliste qui l'a conduit à faire part de ses inquiétudes sur la pauvreté dans les pays en développement, sur la guerre en Afghanistan et sur le sort des réfugiés. Il a réclamé une amnistie générale pour les prisonniers d’opinion de tout pays et inspiré à Amnesty International l’idée de lancer une campagne mondiale pour la libération de tous les prisonniers de conscience.

Scientifique doué, il avait très vite compris que nous prenions un risque énorme en ne préservant pas l’environnement (il employait le terme « géo-hygiène »). Il a participé aux manifestations pour sauver le lac Baïkal et interdire aux industries voisines d’y déverser leurs déchets toxiques ; plus tard, il devait parvenir à la conclusion que « pour sauver notre environnement, nous devons surmonter nos divisions et résister aux pressions des intérêts locaux éphémères. »

L'exemple et les pensées d’Andrei Sakharov n'ont rien perdu de leur actualité.

Thomas Hammarberg