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Vers des systèmes de santé inclusifs et résilients accessibles à tous : où en sommes-nous ?

Déclaration à l'occasion de la Journée mondiale de la santé
Strasbourg 06/04/2022
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Cela fait plus d’un an que j’ai publié mon document thématique sur la protection du droit à la santé. En février 2021, alors que l’Europe était aux prises avec les multiples conséquences de la covid-19, j’ai adressé des recommandations aux États membres sur la manière de garantir à toute personne le droit de jouir du meilleur état de santé physique et mentale qu’elle soit capable d’atteindre, grâce à des systèmes de santé inclusifs et résilients.

Aujourd’hui, toute notre attention se concentre sur une guerre qui fait rage au cœur de l’Europe et qui créé des situations d’urgence sanitaire pour les blessés, pour les personnes bloquées dans les zones de conflit, pour celles qui fuient la guerre et pour les sociétés qui les accueillent. Pourtant, nous ne devrions pas oublier la covid-19, qui continue à faire partie de notre quotidien. Certes, des progrès importants ont été enregistrés dans la lutte contre la pandémie, plusieurs vaccins sont maintenant disponibles, des traitements plus efficaces ont été mis au point et, surtout, on enregistre une baisse globale des cas graves et des décès causés par le virus. Mais le nombre de contaminations est de nouveau en hausse à l’échelle mondiale et d’autres variants risquent toujours d’apparaître. Les sociétés européennes restent profondément divisées sur les stratégies à adopter en prévision de l’hiver prochain et sur la manière de sortir de la phase pandémique tout en protégeant pleinement le droit à la santé.

La mise en œuvre effective de mes 12 recommandations garde donc toute son importance. Pour devenir plus résilients face aux pandémies et aux autres crises sanitaires, les États membres doivent réduire les inégalités en matière de santé et pour ce faire ils doivent, notamment, investir dans des systèmes de santé publique durables, accorder la priorité à la dignité et aux droits des patients, et traiter les professionnels de santé en tenant compte des services essentiels qu’ils rendent à la collectivité.

À l’occasion de la Journée mondiale de la santé, je souhaite mettre en lumière les enseignements que nous pouvons tirer de ces deux ans de pandémie, de nos réussites et de nos erreurs, en insistant sur trois grands domaines.

Premièrement, nous avons appris qu’il est indispensable de disposer rapidement d’informations fiables pour gérer une crise sanitaire. Les États membres doivent s’attacher à rétablir la confiance à l’égard de la recherche scientifique et des politiques de santé publique, grâce à des stratégies de communication sur la santé inclusives et adaptables. Un libre accès à l’information et un débat pluraliste sur le sujet, y compris dans les médias, contribuent beaucoup à apaiser les inquiétudes de la population et sont bien plus efficaces contre « l’infodémie » que des mises en garde non fondées ou un excès de zèle administratif. Il importe tout particulièrement que les autorités soient honnêtes  au sujet du caractère évolutif des connaissances scientifiques et des incertitudes qui demeurent lorsqu’elles imposent des mesures pour limiter la propagation du virus. Balayer d’un revers de main les questions sur la nécessité et la proportionnalité de certaines mesures, sans les avoir dûment examinées, ne fait qu’alimenter les doutes et les soupçons ; en conséquence, la population n’adhère pas aux mesures, qui perdent ainsi de leur efficacité. Des recherches menées récemment pour tenter de comprendre pourquoi certains pays s’en sortent mieux face à la pandémie mettent en évidence une corrélation frappante entre la confiance à l’égard du gouvernement et de plus faibles taux de mortalité. L’empathie et la persuasion s’avèrent aussi plus efficaces que l’obligation vaccinale pour faire augmenter les taux de vaccination.

Deuxièmement, il est essentiel de s’adresser en temps utile et de manière ciblée aux groupes particulièrement vulnérables ; cela contribue bien davantage à faire baisser la mortalité que des mesures générales. Des données officielles concernant la surmortalité en Europe montrent que les personnes de plus de 65 ans représentaient 91 % des décès excédentaires en 2020 et 84 % en 2021. Parmi toutes les personnes décédées de la covid-19, 40 % séjournaient dans des établissements de soins de longue durée, et les pensionnaires de ces établissements sont aujourd’hui encore particulièrement vulnérables. Il importe d’accorder la priorité aux besoins sanitaires spécifiques de groupes souvent oubliés, tels que les personnes âgées, les personnes handicapées, les personnes détenues, les personnes placées en institution et les migrants ; cela suppose de tenir dûment compte des risques accrus auxquels ces groupes sont exposés, notamment en période de transition, lors de l’allègement des mesures de confinement générales. Si l’on veut concevoir des mesures de protection ciblées et efficaces à l’intention des groupes particulièrement vulnérables, il faut déployer des efforts soutenus pour améliorer les mécanismes de suivi et de collecte de données ventilées, qui doivent être prospectifs et permettre de repérer les nouveaux besoins et les lacunes en matière de santé. Des recherches interdisciplinaires sont indispensables pour relever les défis qui nous attendent : par exemple, l’impact du vieillissement de la population sur la demande de services de santé et sur l’accès à ces services en Europe, l’augmentation rapide du nombre de personnes, dont beaucoup d’enfants, qui ont des problèmes de santé mentale, et évidemment les besoins sanitaires immédiats et à plus long terme des personnes qui sont prises au piège en Ukraine ou qui fuient la guerre.

Troisièmement, l’objectif de ne laisser personne de côté ne s’applique pas seulement aux États membres du Conseil de l'Europe. Ces deux dernières années, nous avons commis l’erreur de vouloir combattre une menace mondiale, non pas en y apportant une réponse commune, mais au moyen d’un patchwork d’approches parfois contradictoires, qui ont souvent semé la confusion et la division. Le projet de campagne de vaccination mondiale ne s’est pas réalisé, malgré les efforts louables déployés par certains acteurs pour promouvoir la fabrication et la distribution de vaccins et de traitements. Nous avons tous pris conscience de la nécessité d’adopter une stratégie globale pour « une seule santé », fondée sur le leadership multilatéral, sur la coopération et sur le transfert scientifique et technologique. La rivalité internationale ne fait qu’aggraver les risques et les inégalités en matière de santé. Les États membres du Conseil de l'Europe devraient favoriser des partenariats inclusifs dans ce domaine. Un soutien accru  à l’initiative COVAX et à d’autres initiatives destinées à créer des mécanismes mondiaux de partage des risques sanitaires sera un bon indicateur du niveau d’attachement de l’Europe à la solidarité universelle et démontrera qu’elle reconnaît que les moyens de dépistage, les traitements et les vaccins doivent être disponibles partout pour que chacun soit en sécurité.

Nous devons profiter de la dynamique créée par la pandémie et par ses conséquences pour attirer l’attention sur le fait que la santé joue un rôle central dans l’accès de tous à l’exercice des droits de l'homme, en Europe et ailleurs. Si nous voulons être plus résilients face aux menaces sanitaires actuelles et futures, nous devons étendre notre solidarité à l’échelle du monde.