Face au racisme : résistance et déni
Quand, à l’été 2020, le mouvement Black Lives Matter s’est répandu en Europe, il a suscité de curieuses réactions politiques. Lorsque les manifestants dénonçaient la mort de George Floyd et exprimaient leur solidarité avec le mouvement aux États-Unis, la classe politique européenne se joignait à eux pour condamner le racisme et inviter les États-Unis à s’améliorer.

Lors de la table ronde avec les travailleurs de jeunesse, les débats ont porté sur le coût personnel et politique du déni et sur les difficultés qu’il crée pour le militantisme et l’éducation. D’une part, pour les jeunes eux-mêmes visés par le racisme, militer contre ce phénomène peut s’avérer très risqué. Comme l’a remarqué une personne qui aidait des demandeurs d’asile à s’organiser : « Là où il y a un racisme flagrant, les jeunes avec qui nous travaillons hésitent à s’exposer, à se rendre visibles. Les projets qui leur donnent assez de temps et d’espace pour s’engager sont, en fait, les plus difficiles à monter ». D’autres ont souligné que le déni du racisme aidait à perpétuer certaines formes d’exclusion. Les jeunes « migrants » et de couleur se voient sommés, de manière formelle ou informelle, de prouver la légitimité de leur présence et de leur appartenance à la société : « Si on essaie de s’« intégrer » complètement à la société, on se sent parfois poussé à rejeter certaines parties de soi-même, et ça crée des problèmes d’identité, de confiance en soi, de santé mentale. Mais si on ne le fait pas, on entend toujours la même rengaine : s’il y a du racisme, c’est de leur faute, ils n’ont qu’à s’intégrer ! ». Sans compter que dans de nombreux contextes, l’idée même de « racisme » est considérée comme un concept étranger (ou importé des États-Unis), qui accuserait « à tort » la société, la culture ou l’État de mal faire : « C’est difficile d’aborder la notion de racisme. Le terme n’est pas accepté, et si vous donnez l’impression de critiquer certaines valeurs, vous pouvez vous attirer de vrais problèmes ».
Racisme et politique du déni
Il est important de comprendre à quel point le déni est central dans le fonctionnement des formes actuelles de racisme. Ce déni n’est pas un simple désaccord sur la définition du racisme, ou une confusion sur ce qu’il signifie. Si, comme nous l’avons vu, le racisme est un phénomène historique et politique, le déni doit être compris comme un aspect du racisme contemporain ; et ses raisons sont multiples. Depuis la seconde guerre mondiale et l’Holocauste des peuples juif et rom, les acteurs politiques ont fermement répudié le racisme sur lequel s’appuyaient les fascismes et les projets d’extermination européens. Or, ce racisme découlait de pseudosciences qui s’étaient mises au service de la domination coloniale en classant les populations à l’aide d’une hiérarchie des civilisations et du « développement racial ». Les nationalismes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe avaient « ramené ce racisme à la maison », donnant naissance à l’idée de « race nationale » : chaque pays était « naturellement » plus ou moins apte à survivre et à s’agrandir. Historiquement, l’architecture des droits de l’homme, l’engagement international à les respecter et le travail de jeunesse interculturel et antiraciste sont des réponses aux horreurs et aux traumatismes de cette époque.

L’entretien avec Rokhaya Diallo, journaliste, autrice et militante, met en lumière certaines de ces conséquences politiques dans le contexte français. La plupart des pays européens aiment se raconter comment le racisme a été surmonté « chez eux ». La France ne fait pas exception, et a son histoire singulière : la République ne devrait connaître ni ethnie ni identité « raciale », et ce serait la seule voie possible vers l’égalité et l’unité. Les réflexions du Rokhaya montrent en quoi cet « refus officiel de voir les couleurs » entre en conflit avec le traitement racialisé des personnes originaires d’Afrique du Nord ou centrale, et souligne l’importance des luttes communes pour la quête de justice et d’égalité. Dans le premier essai du chapitre, Domenica Ghidei Biidu étudie les répercussions du passé colonial sur la façon dont les institutions européennes envisagent les inégalités d’accès et de réussite chez les jeunes Européens d’aujourd’hui.