Alana Lentin
 


S’il faut savoir qui on est, ce n’est pas pour comprendre le monde, c’est pour le changer. Nous n’avons pas besoin d’une identité culturelle en soi. Nous avons besoin que les aspects positifs de notre culture servent à forger les bonnes alliances et à mener les bons combats. Trop d’autonomie nous conduit aux luttes intestines, à une conscience de soi qui touche à l’enfermement et nous ramène, à terme, sur le plan des préjugés et des mentalités.
A. Sivanandan, Challenging Racism : Strategies for the ‘80s’


Ambalavaner Sivanandan, fondateur de l’Institute of Race Relations, a prononcé en 1984 le discours dont cette citation est extraite. Au plus fort de l’ère thatchérienne, qui a vu une lutte antiraciste menée par les Noirs cohabiter avec une offensive anti-immigration institutionnalisée par l’État britannique, il tenait des propos qui sonnent toujours aussi juste aujourd’hui. Que le diagnostic posé par Sivanandan sur les problèmes rencontrés par les antiracistes, et les solutions qu’il propose dans ce discours, conviennent aussi bien à la situation des antiracistes aujourd’hui en Europe et au-delà illustre à la fois l’installation et l’élargissement des racismes d’État et l’échec de ceux qui ont tenté de s’y opposer. En particulier, Sivanandan a compris très tôt que l’antiracisme pouvait être facilement recyclé en lutte pour la reconnaissance des « cultures minoritaires » et, ainsi détaché du politique, servir les intérêts de l’État au détriment des personnes qui subissent le racisme. Mais nous avons des raisons d’espérer : les discussions sur le passé, le présent et l’avenir possible de l’antiracisme sont aussi vives que fructueuses. À notre époque marquée par tant d’urgences – la pandémie mondiale et ses nombreux morts ; la crise climatique ; le fait que le suprémacisme blanc soit jugé acceptable dans les plus hautes sphères de la politique occidentale ; le racisme structurel endémique, mis en avant par les manifestations Black Lives Matter ces cinq dernières années –, une question s’impose : comment réagir ?


Réflexions sur la campagne Tous différents – tous égaux

En 1994, j’avais 21 ans. Je venais de quitter l’université pour entamer mon premier « vrai » travail, au bureau est-européen de l’Union européenne des étudiants juifs, à Budapest, en compagnie de ma collègue d’alors et meilleure amie Yael Ohana. Le Conseil de l’Europe commençait à préparer une nouvelle campagne contre le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie et l’intolérance, sous le slogan « Tous différents – tous égaux ». Yael et moi nous sommes alors attelées à une tâche pharaonique : planifier et coordonner les Trains européens de la jeunesse. Partis de six villes d’Europe différentes en juillet 1995, ils ont rallié en une semaine Strasbourg, où se tenait la Semaine européenne de la jeunesse, accueillant à chaque arrêt des participants à une formation à l’antiracisme organisée à bord.

Mon travail sur la campagne et sur cette formation « ferroviaire », ainsi que les événements organisés à cette occasion, m’ont orientée vers la recherche sur l’antiracisme et par conséquent, bien sûr, sur la race et le racisme. Je suis aujourd’hui chercheuse et enseignante sur les questions de race, de racisme et d’antiracisme. Les faits qui m’ont marquée pendant les deux ans de la campagne, ses préparatifs et ses suites n’avaient rien d’extraordinaire : c’étaient les enjeux, les problèmes et les conflits qu’on trouve toujours au cœur du débat et des désaccords sur la meilleure manière de lutter contre le racisme. Il y avait des dissensions sur des questions de base, par exemple : Qu’est-ce que le racisme ? Quelles sont ses origines ? Peut-on parler de « race » ? Quels sont les liens entre race, culture et ethnicité ? Le racisme est-il un problème de mentalités ? L’antiracisme doit-il être incarné par des personnes dont les corps sont visiblement racialisés, ou tout le monde peut-il parler au nom de la cause antiraciste ? L’État et les pouvoirs publics peuvent-ils offrir des solutions au racisme ou font-ils, au contraire, partie du problème ? En un sens, le fait que ces questions continuent d’animer les discussions sur l’antiracisme ne devrait pas nous surprendre. Pour reprendre une célèbre phrase de Sivanandan, extraite du même discours :

« Le racisme n’arrête pas de bouger ; il change de forme, d’étendue, de contours, de but et de fonction avec les changements qui interviennent dans l’économie, la structure sociale, le système et, par-dessus tout, les défis et la résistance opposés à ce système ».


Les antiracistes avancent d’un pas ; les forces du racisme se mobilisent et contre-attaquent. Renvoyé à la case départ à peine arrivé à mi-parcours, l’antiracisme tourne autour de vieilles questions – et le racisme continue de dicter les règles du jeu.

Réfléchir au racisme dans une perspective supranationale européenne, comme le secteur Jeunesse du Conseil de l’Europe s’attache à le faire depuis le début des années 1990, a été une tâche aussi difficile que nécessaire. Les rencontres entre représentants d’organisations de jeunesse et de gouvernements aux traditions nationales différentes ont suscité des débats toujours imprégnés de l’appareil idéologique du pays où ils se tenaient, et mis en relief les questions polémiques que j’ai brièvement résumées plus haut. Le clivage typique se situait entre le modèle britannique, multiculturel, et le modèle français, assimilationniste. Mais il y avait des variantes ; les pays nordiques, par exemple, se percevaient comme culturellement homogènes, et l’arrivée de migrants les confrontait pour la première fois au problème du racisme.


Penser le racisme dans l’histoire

Cette vision des choses élude l’existence des peuples roms et indigènes, sans parler du fait que l’homogénéité de l’Europe moderne a toujours été et reste largement fictive. Le modèle allemand, pour sa part, érige en « canon » du racisme l’Holocauste perpétré par les nazis contre six millions de Juifs, catastrophe à l’aune de laquelle on devrait mesurer tous les autres cas. Cette « exception allemande » convient aux autres pays qui, quoique non exempts de racisme, peuvent se targuer de ne pas en être arrivés à ce stade. Cette version « figée » de l’histoire du racisme permet de détourner les yeux d’une réalité plus complexe : la race, en tant que mécanisme ou ensemble de règles, émerge dans les contextes de colonialisme et d’esclavage et dans des systèmes tels que les politiques migratoires et frontalières d’aujourd’hui. Présenter la race comme un mécanisme, c’est souligner qu’il faut toujours s’abstenir d’accepter la race en soi, comme une forme d’identité fixe et héréditaire. Nous devons au contraire montrer comment la race, en tant que moyen d’organiser et de gérer la diversité humaine, fonctionne au sein des structures de pouvoir de l’État et du capital. C’est pourquoi toute véritable analyse de la place de l’Holocauste doit s’inscrire dans un contexte historique plus vaste, celui des lois raciales des États coloniaux, de l’extermination et de l’exploitation des peuples indigènes, de la réduction des Africains en esclavage et du déplacement des sujets colonisés à travers le monde pour enrichir les Européens.

On entend souvent dire que l’antiracisme devrait refléter les réalités du terrain au lieu d’importer ses idées et ses pratiques d’ailleurs – un ailleurs qui s’appelle surtout, vu l’hégémonie politique et culturelle qu’ils exercent sur le monde, les États-Unis. Il n’en reste pas moins important d’élaborer une lecture européenne globale de la race et du racisme, et un projet antiraciste européen. Au cœur de la race se trouve, en effet, une logique naturaliste qui crée une distinction entre européanité et non-européanité dans le but de légitimer la violence contre quiconque ne correspond pas aux critères. Les limites de l’intégration européenne se sont élargies et contractées en fonction des demandes politiques et économiques : selon les époques, les pays du sud et de l’est de l’Europe se sont trouvés tantôt « dedans », tantôt « dehors ». Comme la race, l’Europe est un concept élastique, qu’il faut remplir de significations. Berceau des Lumières ou de la domination ? Pour répondre, les Européens peuvent choisir de nier le rôle de la race et du colonialisme. Mais nous pouvons aussi opter en conscience pour l’antiracisme, et nous efforcer de renverser les hiérarchies racialisées qui ont été mises en place au nom de l’Europe.

En réalité, la structure même au sein de laquelle les organisations de jeunesse européennes s’efforcent d’agir contre le racisme est née de la vision racialisée que l’Europe d’après-guerre avait d’elle-même. Il fallait surmonter coûte que coûte les différences culturelles pour atteindre l’unité politique. Ce compromis instable a été violemment ébranlé par le Brexit et par les autres nationalismes anti-intégration européenne sur tout le continent. La diversité européenne, envisagée aujourd’hui sous l’angle des particularités culturelles, était autrefois ouvertement dépeinte comme raciale – chaque nation correspondant à un « peuple naturel ». Le chevauchement et le caractère mutuellement constitutif de la culture et de la race comme moyens d’expression des différences humaines font qu’aujourd’hui encore, les extraire l’une de l’autre n’a rien d’évident. Pour plaider sa cause, la race, en tant qu’outil de fixation des différences humaines destiné à faciliter l’hégémonie européenne, s’est toujours fondée sur des aspects culturels, religieux et géographiques autant que biologiques et génétiques. Cependant, l’approche de la race la plus répandue en Europe après l’Holocauste a consisté à en faire un mot tabou et à promouvoir la « culture » ou l’« appartenance ethnique », jugées plus adaptées pour parler de notre diversité. Le problème, c’est que le silence s’est fait sur ce que la race, en tant que mécanisme, avait imposé à la majorité de la population mondiale et sur les effets nocifs que les visions raciales du monde avaient eus sur l’existence de tous ceux qui avaient émigré en Europe. Aucune pirouette sémantique ne supprimera les effets que la discrimination systématique, l’exploitation, l’incarcération ou les perspectives d’éducation et d’emploi réduites exercent sur ceux qui, longtemps après l’abandon officiel du mot « race », subissent encore le racisme.


Racisme et antiracisme : quelles relations ?

Vingt-cinq ans après le lancement de la campagne Tous différents – tous égaux, l’heure est venue de s’interroger sur l’intérêt pédagogique, pour les initiatives antiracistes européennes « décidées d’en haut », de placer la culture au centre en mettant de côté l’héritage de la race. Cette critique s’exprimait déjà à l’époque. En particulier, les participants noirs à la Semaine européenne de la jeunesse de 1995 – par ailleurs singulièrement peu nombreux – dénonçaient les approches racistes et la reproduction d’idées racistes au sein même des institutions qui leur avaient confié la tâche de lutter contre le racisme. Cet avertissement résonnait avec une autre inquiétude : se focaliser sur la communication interculturelle comme moyen d’en finir avec le racisme et d’aller vers plus de compréhension, de coopération et – selon les espoirs de l’époque – de tolérance, n’était-ce pas universaliser le racisme ? C’est-à-dire le présenter comme une mentalité, qui pouvait exister dans toutes les populations ? En opérant ce choix, on s’empêche d’étudier le fonctionnement spécifique du phénomène : racisme anti-Noirs, islamophobie, racisme anti-Roms, etc.

En outre, construire le racisme comme un problème de manque de connaissances culturelles, et s’y opposer en encourageant une plus grande empathie, revenait à ignorer les racines des mentalités et des comportements racistes. Le problème, mais aussi ses solutions, étaient considérés comme relevant de l’individu, et leurs aspects structurels passés sous silence. L’incarnation de l’antiracisme, c’était donc le résistant, quelqu’un qui défendait vaillamment des valeurs morales, une figure à laquelle tous les Européens étaient encouragés à s’identifier. Cela s’inscrivait dans le continuum d’une approche consistant à pointer le racisme comme une aberration au sein de la culture européenne et à concevoir l’antiracisme comme un projet avant tout moral, bien plus que politique. Aujourd’hui, être raciste, selon l’acception courante, c’est être immoral, irrationnel et extrémiste. De ce point de vue, il y a un raciste en puissance en chacun de nous. On s’éloigne donc beaucoup de ce que la sociologue Miri Song nomme « le fondement historique, la gravité et la puissance » du racisme (2014 : 125). Si vous affirmez que le racisme sous-tend toute une série de pratiques institutionnelles, de lois, de politiques et de façons de penser, on vous reprochera très vite d’exagérer – de « voir du racisme partout », comme le déplorent tant d’élus de gauche comme de droite. Or, retracer l’apparition du racisme dans les règles, les pratiques et les systèmes de pensée qui se sont développés au fil de l’histoire moderne européenne revient à refuser de voir du racisme partout. En réalité, ce sont ceux qui croient pouvoir détacher le racisme de ces histoires, pour l’attribuer aux mentalités et aux comportements de « monsieur et madame tout-le-monde », qui transforment le racisme en un concept flou et inopérant. Toute approche de l’action antiraciste doit donc partir d’une présentation du racisme réaliste et historicisée, tenant compte de la centralité de la race dans l’idée d’Europe. Elle doit aussi prendre en compte les réalités locales et leurs évolutions dans le temps, souvent en réaction à des contextes et à des tendances d’ampleur mondiale.


Pour conclure

Aujourd’hui, alors que la crise de la covid-19 amplifie les inégalités structurelles liées au racisme – non seulement la pandémie elle-même a des effets disproportionnés, mais la violence policière contre les Noirs se poursuit aux États-Unis, provoquant un écho mondial qui a déclenché des manifestations Black Lives Matter locales à l’été 2020 –, les interrogations sur la mission de l’antiracisme se renouvellent. Des concepts comme le « racisme structurel » ou la « suprématie blanche », présents mais très peu évoqués lors de la campagne Tous différents – tous égaux, sont devenus courants. Parallèlement, la volonté des États et des institutions internationales de s’attaquer urgemment au racisme est moins apparente, et la poussée du racisme nativiste et du populisme a redoublé de vigueur à mesure que le racisme devenait un sujet de débat, ouvert aussi bien au déni qu’aux redéfinitions. Dans une certaine mesure, les militants antiracistes ont réussi : le racisme est reconnu comme une structure source d’exploitation, et non uniquement comme un problème moral. Vu la conséquence logique – lutter concrètement contre le racisme éroderait l’avantage, largement impensé, que les Européens blancs ont sur les autres –, il n’est pas surprenant que les antiracistes et les antifascistes qui appellent, en priorité, à reconnaître l’héritage du colonialisme racial européen et ses répercussions actuelles soient décriés comme des extrémistes. Dans le même temps, on observe un important déploiement d’efforts visant à aligner le « véritable antiracisme » sur un centrisme libéral qui détache le racisme de cette histoire et en fait le problème de chacun, avec pour conséquence majeure l’idée que le « racisme anti-Blanc » menacerait aujourd’hui de remplacer l’« ancien racisme ».

Comme le souligne Sivanandan dans le discours que j’ai cité, insister sur l’identité culturelle comme premier vecteur de résistance au racisme déplace vers la sphère individuelle ce qui devrait rester une lutte politique. Comme il l’a dit par ailleurs, « le personnel n’est pas le politique, le politique est personnel ». La pédagogie antiraciste européenne, par conséquent, peut tout à fait intégrer la compréhension interculturelle, fondée sur le respect mutuel entre personnes aux points de vue divergents ; mais elle ne peut ignorer que les degrés de valeur accordés à ces points de vue sont entièrement façonnés par les manifestations d’un pouvoir racialisé qui sous-tend la réalité politique, sociale et économique dans laquelle nous vivons aujourd’hui en Europe. En d’autres mots, il est exclu qu’un projet antiraciste choisisse pour acteur type une personne blanche et issue de la classe moyenne, autour de laquelle ceux toujours pensés comme « les autres » devraient se positionner. Il est tout aussi exclu, cependant, que le projet interculturel se voie remplacé par un repli vers l’« authenticité culturelle ». Au contraire, le projet antiraciste européen peut être repensé, en regardant en face le passé racio-colonial de l’Europe, comme un projet de désapprentissage/apprentissage qui éviterait à la fois le déni du racisme et son universalisation anhistorique et insisterait sur les préoccupations matérielles spécifiques des personnes les plus touchées par la persistance des pratiques racistes. Elles sont aujourd’hui flagrantes aux frontières du continent, notamment en Méditerranée ; dans la violence des interventions policières et des systèmes carcéraux ; dans les inégalités au niveau de l’éducation, de l’emploi, de la santé et du logement, et dans la hausse de l’acceptabilité et de la popularité de politiques racistes ciblant les musulmans, les Noirs, les Juifs, les Roms et les migrants et demandeurs d’asile.

La justice est une pratique autant qu’une aspiration. Et nous sommes peut-être tous différents, mais en pratique, nous ne sommes pas tous égaux. Le but est là : dépasser l’aspiration, passer à l’action.


Références

Sivanandan A. (2019), ‘Challenging Racism: Strategies for the 1980s’, Communities of resistance: writings on black struggles for socialism, Londres, Verso.

Song M. (2014), ‘Challenging a Culture of Racial Equivalence’, British Journal of Sociology, 65(1), pp. 107–29.
 

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Alana Lentin

Alana Lentin est professeure associée d’analyse culturelle et sociale à l’université de Sydney Ouest (Australie). Elle est enseignante-chercheuse et travaille sur les questions de la race, du racisme et de l’antiracisme.

En 1995, elle a coordonné, avec Yael Ohana, l’organisation de l’événement intitulé « Trains européens de la jeunesse ». Elle a également effectué des travaux de recherche et organisé des manifestations sur les questions de la race et de la culture au sein de la Direction européenne de la jeunesse.

Parmi ses ouvrages, on peut citer Racism and Antiracism in Europe (2004), The Crises of Multiculturalism: racism in a neoliberal age (2011) et Why Race Still Matters (2020). De plus amples informations sont disponibles sur son site.