Domenica Ghidei Biidu (ECRI)
 

Ylva Johansson, actuelle commissaire européenne aux Affaires intérieures, a déclaré récemment que les Européens étaient perçus comme blancs, mais que c’était un mythe. Elle a raison. Les échanges commerciaux, le colonialisme ou l’exil, par exemple, relient depuis des millénaires l’Europe à d’autres continents dont l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Nord et du Sud. Ces liens ont créé des sociétés hétérogènes ; les personnes à la peau noire ou foncée et celles d’origine asiatique représentent la majorité de la population mondiale et une très grande part de celle des sociétés européennes dans de nombreux pays.

Parallèlement, il est clair que la Commission européenne elle-même a besoin d’un personnel représentatif de l’ensemble de la société. Cet objectif figure, sans surprise, dans un plan d’action 2020-2025 récemment adopté et publié par l’UE. On pourrait noter le même besoin dans les ministères, les administrations publiques, les municipalités, les rutilants quartiers d’affaires de Londres ou de Francfort et les sièges d’entreprises dans toute l’Europe. Au sommet de la société, dans ce qu’on pourrait appeler les gratte-ciels du pouvoir, il n’y a toujours que des Blancs. Par métaphore, on pourrait parler de « Mont-Blanc » ! Je travaille depuis 35 ans à la co-création d’espaces professionnels diversifiés. Changer la composition des lieux de pouvoir, démonter des hégémonies et des privilèges anciens, n’est pas chose facile. Il est pourtant nécessaire de « décoloniser » nos institutions, pour qu’elles reflètent mieux les personnes qu’on croise dans les rues européennes. Les appels à plus de diversité et d’inclusion dans les institutions ne manquent pas, mais il reste encore beaucoup à faire pour que nos actes suivent nos paroles.
 

 

Penser le colonialisme aujourd’hui

Cette publication parle de la jeunesse, d’où une première question : qu’est-ce que les jeunes ont à voir avec le colonialisme ? Étudier les questions de colonialisme et de décolonisation ne présente pas d’intérêt que pour les populations colonisées : nous sommes tous concernés. Nous avons un passé, un présent et un avenir communs. Nous sommes tous auteurs aussi bien que victimes. Lorsque l’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé la Déclaration universelle des droits de l’homme, le 10 décembre 1948 à Paris, la plupart des pays africains et beaucoup d’autres pays du monde étaient toujours colonisés par des États européens – et par les populations européennes. Nos actes ne coïncidaient pas avec nos paroles. Les valeurs affirmées par la Déclaration universelle n’en sont pas moins « universelles » ; aujourd’hui encore, elles nous servent de boussole. Les privilèges et les réseaux de pouvoir de beaucoup d’États européens et de leurs ressortissants ont perduré après l’indépendance des anciens pays colonisés et jusqu’à nos jours. Non seulement des Européens blancs sont allés s’installer dans des pays du Sud (en Afrique, en Asie et en Amérique latine), mais des membres de ces populations colonisées ont sacrifié leur vie en combattant pendant les deux guerres mondiales, et dans d’autres guerres, au nom de leurs colonisateurs, même si la propagande des puissances coloniales disait « pour la patrie ». Remémorons-nous, par exemple, les régiments d’infanterie spéciaux comme les célèbres « tirailleurs sénégalais », qui ont combattu dans les rangs de l’armée française pendant les deux guerres mondiales, mais aussi pendant la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. N’oublions pas non plus les askaris d’Érythrée, qui se sont battus pour l’armée italienne en Libye, en Éthiopie et en Somalie, ni l’Armée royale des Indes orientales néerlandaises (KNIL), au service des Pays-Bas dans ce qui est aujourd’hui l’Indonésie. Tous les jeunes Européens d’aujourd’hui ont cette histoire en héritage.

Parmi les legs du passé figure la déshumanisation de populations entières par les élites européennes. Les mythes que nous nous sommes racontés et que nous avons enseignés ont rendu possibles, par exemple, l’esclavage, la persécution des Roms et l’Holocauste. C’est pourquoi il est si important que nous tous et plus encore les jeunes, parce qu’ils sont l’avenir, ayons conscience du poids du passé sur notre pensée et sur nos actes, sur notre vie sociale, sur les personnes avec lesquelles nous nous sentons tout de suite à l’aise et sur l’inconfort que nous ressentons quand nous sommes confrontés à l’« autre ».
 


Diversité et décolonisation ?

Il nous appartient, ainsi qu’à la prochaine génération d’Européens, de trouver un terrain commun pour œuvrer ensemble à assumer la responsabilité de cet héritage, déconstruire les structures de pouvoir injustes et décoloniser nos institutions. Plus concrètement, nous devons créer des institutions équitables, diverses et inclusives ; décoloniser les systèmes éducatifs et les programmes scolaires ; enseigner l’histoire de notre passé commun, y compris ses pages sombres, sans exclure personne ; conclure des accords commerciaux justes et équitables et lutter contre l’esclavage moderne ; appliquer des politiques migratoires résolument justes et équitables ; avoir conscience du prix environnemental à payer ailleurs (par exemple en Afrique, en Asie ou en Amérique latine) pour que les Européens jouissent de produits qui protègent l’environnement chez eux, comme la voiture électrique. Enfin et surtout, nous devons rendre des comptes et mesurer nos progrès vers la réalisation d’une société juste et équitable.

Sur un autre plan, les jeunes de la deuxième, troisième ou quatrième génération, dont la famille a émigré en Europe, ont à juste titre le sentiment qu’on leur doit quelque chose – pas des privilèges, mais l’égalité et l’équité. Ce ne sont pas eux, mais leurs parents, grands-parents ou arrière-grands-parents qui ont pris la décision d’émigrer ou de fuir en Europe ou qui, dans certains cas, y ont été amenés parce que les pays européens avaient besoin de main-d’œuvre bon marché. Beaucoup de ces jeunes n’ont presque aucun lien avec le pays d’origine de leur famille, mis à part la couleur de leur peau et les valeurs qui leur ont été transmises. Ils sont allés à l’école dans les villes et les banlieues d’Europe occidentale. Ils ont joué de la musique et fait du sport avec leurs camarades blancs, ils ont travaillé comme bénévoles ; mais ils ne se sont pas sentis traités comme appartenant au pays dont ils avaient la nationalité.

On a different level, second, third and fourth generation youngsters whose parents have migrated to Europe harbour justified feelings of entitlement, not entitlement to privilege, but entitlement to equity and equality. It was not they, but their parents, grandparents or great-grandparents who took the decision to emigrate or flee to Europe, or who, in some instances, were simply brought to Europe because of the economic needs we had in Europe for cheap labour. Many of these youngsters have almost no links to the countries from which their parents, grandparents or great-grandparents came, except their skin colour and the values that have been passed on to them. They have gone to school in western European capitals and their suburbs. They have played music and participated in sports competitions with their white peers, and they have done volunteer work, but they are not, they experience, treated as if they belong to the country they are citizens of.

La prochaine fois que nous ferons le point sur les résultats de la campagne Tous différents – tous égaux, dans 10 ans peut-être, j’espère qu’un changement décisif sera intervenu dans les chances offertes aux jeunes à la peau noire ou foncée, ainsi qu’aux jeunes d’origine asiatique, au sein des sociétés européennes, et dans leur sentiment d’appartenance.
 

Les leçons de Black Lives Matter

Le mouvement Black Lives Matter a montré l’existence dans nos sociétés d’un important potentiel de solidarité. Il semble que les jeunes, y compris les jeunes Européens blancs, soient plus ouverts et tolérants que les générations précédentes. Ils ont cependant besoin d’un peu d’aide, de campagnes comme Tous différents – tous égaux par exemple, pour conserver cet état d’esprit et inscrire dans la durée les belles alliances qu’ils ont su créer. Être exposés à la diversité, avoir l’occasion de travailler ensemble indépendamment de leurs origines, constater qu’ils dépendent les uns des autres et mener des discussions (parfois) difficiles, tout cela aide généralement les jeunes à conserver et à promouvoir des liens de solidarité.

Il est vital que les institutions européennes, mais aussi les ministères nationaux, les organismes publics et les municipalités montrent la voie. Pour cela, l’UE, le Conseil de l’Europe, les ministères, les administrations et les municipalités devraient peut-être encourager les jeunes exclus du fait de leur race à prétendre à des stages ou à d’autres expériences de ce type. Mais d’abord, toutes ces institutions doivent se pencher sur les biais qui constituent des obstacles et les éliminer. Par ailleurs, lorsqu’elles entreprennent de favoriser la diversité, elles doivent tenir compte de ce que ces jeunes peuvent leur apporter : ils ont des connaissances et des expériences qui peuvent être utiles à tous. Autre aspect crucial, pour que ces jeunes et tous les autres employés puissent s’y épanouir, les lieux de travail doivent être préparés à les accueillir. Il convient d’envisager, si nécessaire, la mise en place de quotas. Les critères officiels ou factuels existants, la détention d’un double master par exemple, doivent être réexaminés, car ils peuvent créer des barrières. Pour encourager les jeunes à demander un stage quelle que soit la situation économique de leurs parents, nous devons aussi proposer des bourses à nos stagiaires. Ces mesures atténueraient les désavantages éducatifs dont les jeunes à la peau noire ou foncée, ainsi que ceux d’origine asiatique, souffrent trop souvent au sein des sociétés européennes.
 


Pour conclure

Je suis membre de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI), mise en place par le Conseil de l’Europe. Je suis fière des travaux de cette commission, qui doivent absolument se poursuivre. L’ECRI s’attache à faire évoluer la législation et les procédures, évolution nécessaire pour favoriser la tolérance. Plus près du terrain, l’ECRI porte une attention particulière à la lutte contre le racisme et l’intolérance dans et à travers l’enseignement scolaire, comme en témoigne sa Recommandation de politique générale n° 10.

Cependant, il faut agir davantage pour les personnes racialisées, car non blanches, dans les sociétés européennes. Pour employer un terme non chargé d’émotion, nos sociétés ont besoin de plus de « cohésion sociale ». Pour employer un terme simple et chargé d’émotion, tous les jeunes, quel que soit le lieu de naissance de leurs parents ou de leurs grands-parents, ont besoin de « se sentir aimés » par la société qui les entoure.

Il n’y a pas d’appartenance sans confiance. Les jeunes doivent pouvoir faire confiance aux autorités, dont la police, le parquet et les juges. Ils doivent constater que leurs plaintes sont prises au sérieux et que les institutions sont aussi faites pour eux. C’est extrêmement important pour combattre le sous-signalement, la discrimination et, en définitive, la criminalité.

Belonging is closely linked to trust. Young people must be able to trust the authorities, including the police, prosecution services and judiciaries. They need to experience that their complaints are taken seriously and trust that the institutions are also there for them. This is very important for combating underreporting, discrimination and outright crimes.

S’agissant des jeunes enfin, il ne faut pas oublier que pour le pire et pour le meilleur, une bonne part de leur vie se joue sur internet, qui n’est pas toujours un lieu de grande tolérance. Ceux qui, d’habitude, cachent leurs idées racistes dans les discussions en face-à-face n’hésitent plus à les exprimer dès qu’ils sont en ligne. L’ECRI en a pris acte en adoptant sa Recommandation de politique générale n° 6 sur la lutte contre la diffusion de matériels racistes, xénophobes et antisémites par l’internet. Autre instrument utile : le Protocole additionnel à la Convention du Conseil de l’Europe sur la cybercriminalité, relatif à l’incrimination d’actes de nature raciste et xénophobe commis par le biais de systèmes informatiques. Néanmoins, le cyberespace reste un lieu insuffisamment surveillé et protégé contre les injures racistes, dont les jeunes à la peau noire ou foncée et ceux d’origine asiatique sont victimes en Europe tout autant qu’ailleurs.

Au sujet des institutions, des nouvelles technologies et du vécu des jeunes, l’utilisation d’algorithmes d’intelligence artificielle dans la police s’est avérée source de partis pris hostiles aux Européens à la peau noire ou foncée. Tous les biais (qu’ils soient conscients ou non) des concepteurs des algorithmes se répercutent sur les nouvelles technologies, avec tous les effets qu’on peut imaginer. Notre lutte contre le racisme doit aussi porter sur ce phénomène.

Bien qu’il reste encore beaucoup à faire pour rendre la société européenne plus égalitaire, équitable et inclusive, la campagne Tous différents – tous égaux doit être saluée pour son inscription dans la durée et pour ses effets positifs à long terme. Reste, cependant, un sentiment d’urgence. Je le vois chez mes enfants et chez leurs amis. Les jeunes Européens à la peau noire ou foncée et les jeunes migrants qui vivent en Europe n’ont plus le temps d’attendre que leurs vies comptent. Soyons à leurs côtés !

Domenica Ghidei Biidu

Domenica Ghidei Biidu est une conseillère stratégique, coach et formatrice indépendante dans les domaines de l’équité, de l’inclusion et de la diversité. À l’heure actuelle, elle exerce les fonctions de vice-présidente de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) et de membre de l’ECRI au titre des Pays-Bas.

Elle a été commissaire à l’égalité de traitement et commissaire aux droits de l’homme (2005-2017) au sein de l’Institut néerlandais pour les droits de l’homme et de l’organisme qui l’a précédé, la Commission néerlandaise pour l’égalité de traitement.