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A Bakou, les athlètes doivent parler des droits humains

Le Monde, 09/06/2015

Vendredi 12 juin s’ouvriront les premiers Jeux européens à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan. Plus de 6 000 athlètes, venus de 50 pays, s’affronteront lors de diverses compétitions qui se dérouleront jusqu’au 28 juin. Ils seront suivis par des millions d’Européens enthousiastes. Nous espérons que ces athlètes contribueront aussi à faire cesser la répression exercée à l’encontre des défenseurs des droits de l’homme en Azerbaïdjan.

Ces dernières années, et plus particulièrement ces douze derniers mois, il est devenu très dangereux d’exprimer son désaccord ou de mettre en cause les gens de pouvoir en Azerbaïdjan. Nombre de journalistes et de militants des droits de l’homme sont soumis à d’énormes pressions et privés de liberté par un régime politique qui ne tolère aucune critique.

Trois cas peuvent aider à comprendre l’ampleur de la répression. Le plus emblématique est celui de Rasul Jafarov, dirigeant d’une organisation non gouvernementale, il envisageait de lancer une nouvelle campagne intitulée « Le sport pour les droits », avant les Jeux européens, pour soutenir la démocratie au moyen du sport. Au lieu de cela, il a passé ces dix derniers mois en détention, sur le fondement d’accusations totalement invraisemblables. En avril, il a été condamné à six ans et demi de prison pour fraude fiscale, infraction à la législation sur les entreprises et abus d’autorité.

Leyla Yunus – qui figure parmi les défenseurs des droits de l’homme les plus connus d’Azerbaïdjan et a été l’une des trois finalistes de l’édition 2014 du prix Sakharov pour la liberté de pensée, décerné par le Parlement européen – est, elle aussi, en détention provisoire. Elle est inculpée de haute trahison, d’escroquerie, de faux et usage de faux, et de fraude fiscale. Mme Yunus vit une situation très difficile. Son état de santé est préoccupant, car elle souffre notamment de diabète, d’une hépatite C et de problèmes rénaux. Depuis août 2014, son mari, Arif, est également détenu dans une prison du ministère de la sécurité nationale. Les deux conjoints ne sont plus autorisés à se voir depuis leur arrestation.

Le troisième cas est celui de Khadija Ismayilova, journaliste d’investigation renommée, qui s’est vu décerner deux prix prestigieux en avril pour ses articles sur la corruption et sa lutte en faveur de la liberté d’expression. Elle a appris la nouvelle dans la prison de Kurdakhani, où elle est détenue depuis décembre 2014. Alors qu’elle avait été arrêtée pour incitation au suicide, elle a aussi été inculpée, en février, de fraude fiscale, d’infraction à la législation sur les entreprises et d’abus d’autorité. Le 14 mai, sa détention provisoire a encore été prolongée de trois mois.

Arrestations de journalistes

La vague de répression touche aussi les étrangers. Des journalistes, des membres d’organisations non gouvernementales et des fonctionnaires de l’Organisation des Nations unies ont eux-mêmes fait l’expérience de la brutalité des méthodes d’intimidation, de harcèlement et d’obstruction utilisées par les autorités azerbaïdjanaises pour étouffer les critiques. Le gouvernement azerbaïdjanais dément toute motivation politique de la vague d’arrestations de défenseurs des droits de l’homme. Nous ne sommes pas d’accord. Nous avons coopéré avec ces militants et ces journalistes pendant de nombreuses années et nous les connaissons bien. Ce ne sont pas des criminels.

La vérité, c’est que des poursuites pénales ont été engagées contre ceux qui émettaient des critiques, des lois ont été adoptées pour restreindre les activités des organisations non gouvernementales et la police a été utilisée pour réprimer des manifestations pacifiques. Dans leur quasi-totalité, les partenaires des organisations de défense des droits de l’homme ont été placés en détention ou soumis à des pressions. Ces exactions n’ont que trop duré, et le sport peut contribuer à les faire cesser. Au minimum, les athlètes devraient être conscients de la situation sociale et politique du pays dans lequel ils vont participer aux compétitions. Ils voudront peut-être discuter de ces questions avec leurs hôtes ou avec des sportifs azerbaïdjanais et même utiliser leur popularité pour soutenir les personnes injustement privées de liberté. Nous espérons qu’ils feront le bon choix et profiteront de ces Jeux pour tenter d’affaiblir la répression exercée contre ceux dont le seul crime est d’avoir défendu les droits de l’homme.

Michel Forst est rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des défenseurs des droits de l’homme ; Dunja Mijatovic est représentante de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe pour la liberté des médias ; Nils Muiznieks est commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe.

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