La nature de l’islamophobie contemporaine et ses effets particuliers sur la vie politique et associative des jeunes musulmans
Hande Taner
Considérations relatives à l’islamophobie
L’islamophobie est une forme particulière de racisme qui trouve son origine dans les préjugés ou la peur à l’égard des musulmans et/ou de l’islam. Les musulmans, ou les personnes perçues comme tels, font l’objet de discriminations, de stigmatisations et d’exclusions dans tous les domaines de la vie, qu’il s’agisse de l’éducation, de l’emploi, de la formation professionnelle, des services ou de la participation politique. Ils sont également la cible directe d’actes de violence raciste et de discours de haine en ligne et hors ligne[1]. L’islamophobie peut prendre diverses formes, qui vont du fait de considérer que les musulmans sont rétrogrades, que ce sont des chevaux de Troie et que l’islam est contraire aux valeurs « occidentales » et démocratiques, au fait d’adopter des politiques et des lois qui visent ouvertement les femmes musulmanes voilées et les organisations musulmanes de la société civile.
La raison pour laquelle l’islamophobie constitue une forme de racisme est qu’« elle résulte d’une construction sociale d’un groupe en tant que race, que l’on associe à des stéréotypes et auquel on attribue des spécificités, l’appartenance religieuse réelle ou perçue se substituant en l’occurrence à la race » (ENAR). Qu’elle prenne la forme d’actes ciblés contre des individus ou d’une discrimination institutionnelle, il s’agit d’une atteinte aux droits de l’homme, et plus particulièrement à l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH).
Dans une époque marquée par les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis et par la « guerre contre le terrorisme » qui s’est ensuivie, ainsi que par les vagues migratoires en direction de l’Europe, notre continent a connu une hausse significative des incidents islamophobes. Des infractions motivées par la haine et des agressions racistes contre la communauté musulmane ont été observées dans divers pays, tels que la Belgique, l’Allemagne, l’Italie et la France. Cependant, la majorité de ces incidents ne sont pas signalés aux autorités en raison d’un manque de confiance et, lorsqu’ils le sont, celles-ci ne leur accordent pas l’attention nécessaire[2]. Les médias sociaux et grand public amplifient le discours de haine à cause de l’anonymat qu’ils offrent et par la diffusion d’accusations infondées et de théories du complot concernant les communautés et les organisations musulmanes.
L’islamophobie peut se manifester sous la forme d’une haine dirigée contre les musulmans ou d’infractions motivées par la haine entre individus, ou prendre une dimension institutionnelle ou structurelle, dans laquelle les musulmans et les personnes perçues comme tels se trouvent privées de l’accès à l’emploi, à l’éducation et à d’autres services ; leurs progrès dans ces domaines peuvent également être considérablement limités. On parle de forme institutionnalisée de l’islamophobie parce qu’elle repose sur des règles : en Belgique, par exemple, les établissements d’enseignement ont été récemment habilités à ne pas accepter les élèves arborant un signe religieux, y compris le foulard islamique. Cette situation illustre la nature disproportionnée et injuste des lois de ce type, qui visent les femmes musulmanes.
Cependant, on constate aujourd’hui que l’institutionnalisation de l’islamophobie a lieu à haut niveau, les musulmans et les organisations musulmanes étant plus limités dans leurs pratiques religieuses individuelles ou collectives respectivement, et aussi plus souvent ciblés par les services de sécurité, qui les accusent de radicalisation, de terrorisme ou de participation à un mouvement relevant de l’« islamisme » ou de l’« islam politique ». Il a été établi que les attaques contre les organisations musulmanes, notamment la dissolution forcée, en novembre 2020, d’une organisation de défense des droits de l’homme luttant contre les infractions islamophobes motivées par la haine en France, reposaient sur des motifs politiques et des accusations sans fondement qui ont été facilement réfutées. Les organisations internationales de défense des droits de l’homme, telles qu’Amnesty International, ont fermement condamné cette chasse aux sorcières politique[3]. Cette manœuvre est un exemple clair d’islamophobie institutionnalisée qui se manifeste par une atteinte directe à la liberté de réunion et d’association (article 11 de la CEDH).
Malgré la montée de l’islamophobie, aucune réponse politique cohérente n’a jusqu’à présent été apportée à ce phénomène. Des groupes racistes profitent donc de ce vide politique pour rediriger leur haine vers les musulmans. Toutefois, il est aussi comblé par des dirigeants qui essaient d’y imprimer leur propre marque et d’instaurer un contrôle ferme sur ces questions en donnant aux pratiques islamiques et aux pratiques des musulmans un caractère d’enjeu de sécurité. Pour beaucoup, l’islamophobie est devenue l’expression du racisme sous un jour acceptable.
Les répercussions de l’islamophobie sur les jeunes et les institutions musulmanes
L’islamophobie a de profondes répercussions sur la vie des jeunes musulmans. Cependant, les effets de l’islamophobie sur les organisations de jeunesse peuvent souvent être sous-estimés et ignorés par les institutions et les militants qui s’efforcent de lutter contre ce type de discrimination.
Les manifestations d’islamophobie à l’encontre de certaines organisations peuvent conduire à ce que celles-ci soient délégitimées et dénigrées et peut les rendre incapables de mener à bien leurs activités en faveur des jeunes musulmans, ce qui permet à l’islamophobie à tous les niveaux de se propager librement dans la société.
Les exemples ci-après constituent divers modes d’expression de cette islamophobie :
Le fait de qualifier ces organisations d’agents étrangers, ce qui est une projection de la perspective raciale selon laquelle les communautés musulmanes sont perçues par certaines personnes.
Le fait de considérer des personnes qui font partie d’une organisation musulmane comme des séparatistes qui ne sont pas disposés à contribuer à la société dans son ensemble – toute forme d’organisation autonome au sein d’un groupe confessionnel étant considérée comme l’expression d’un particularisme ou d’un séparatisme.
Les attaques publiques ou en ligne contre des personnes qui sont des citoyens musulmans actifs, en les humiliant et en les déshonorant par de fausses accusations et en suscitant la peur et le désarroi chez elles, leurs familles et leurs proches.
La dissolution de ces organisations et l’interruption des activités qu’elles mènent pour nouer un dialogue entre leur communauté et la société dans son ensemble.
Les attaques violentes contre les locaux de ces organisations et les lieux de culte, par exemple les mosquées[4].
Depuis le début de la montée de l’islamophobie, il apparaît clairement qu’il n’y a pas eu de réaction visant à établir une stratégie cohérente pour prévenir de nouvelles attaques et éviter la déshumanisation des personnes de confession musulmane. Les problèmes et l’hostilité que l’on constate aujourd’hui à l’égard des musulmans ne feront que prendre de l’ampleur si aucune mesure constructive n’est prise conjointement par l’ensemble de la société. Les travaux qui doivent être réalisés ne peuvent pas être menés à bien par ceux qui sont opprimés. Il s’agit plutôt d’une responsabilité collective qui nécessite le concours de chacun. Si nous n’y parvenons pas, ce phénomène continuera de nous empêcher de progresser en tant que société européenne, une société qui se targue de défendre l’égalité des droits et la liberté d’expression.
Nous devons réfléchir aux incidences que cette situation a, et continuera d’avoir, sur les citoyens musulmans actifs et sur la société dans son ensemble, ainsi qu’au message que nous envoyons aux jeunes si nous ne faisons pas échec à cette forme de racisme qui prend pour cible une minorité religieuse. Sur la base de notre socle commun de valeurs et de notre culture des droits de l’homme, de la démocratie et de l’État de droit, qui rassemblent 47 États membres du Conseil de l’Europe, nous devons nous demander comment l’islamophobie affectera la vie future des jeunes musulmans et ce que cela pourrait signifier pour l’avenir de l’Europe.
La dimension de genre de l’islamophobie
Les femmes et les filles musulmanes en Europe subissent une discrimination intersectionnelle qui se fonde sur différents motifs : la religion, le sexe et l’origine ethnique. L’intersectionnalité est donc une combinaison d’identités qui fait de certaines personnes des cibles idéales. En effet, la majorité des manifestations d’islamophobie sont dirigées contre des femmes, en raison de leur tenue vestimentaire et de l’idée selon laquelle les femmes musulmanes sont opprimées et doivent être libérées. Ces attaques revêtent un fort caractère personnel, car elles supposent que des individus identifient des femmes musulmanes et les punissent en raison de leur identité.
Les données sur la discrimination et le discours de haine raciste ne sont pas ventilées par religion ; l’indicateur indirect pris en compte dans les statistiques est donc le pays d’origine ou l’origine ethnique, qui ne sont pas des éléments complètement fiables. Néanmoins, l’Agence des droits fondamentaux (FRA) indique dans ses conclusions que les femmes musulmanes sont plus susceptibles de faire l’objet d’actes de discrimination et de harcèlement, en particulier si elles arborent des symboles religieux : plus d’un tiers des femmes interrogées portant un foulard ou un niqab ont été victimes de harcèlement à cause de leur identité. La Commissaire européenne à la Justice, aux Consommateurs et à l’Égalité des genres s’est également déclarée vivement préoccupée par les résultats de l’enquête de la FRA.
D’autres exemples de discrimination reposent sur l’image stéréotypée des femmes musulmanes, qui sont représentées dans les médias et perçues par le grand public comme des personnes soumises, ce qui perpétue en même temps une conception conservatrice des femmes. La chercheuse Laura Navarro, de l’université Paris 8, affirme que les femmes musulmanes sont représentées comme « des victimes de leur propre culture et une menace pour la nôtre »[5]. La discrimination que subissent les femmes musulmanes se développe dans un contexte plus large d’inégalité entre les femmes et les hommes en Europe, où les femmes sont encore sous-représentées dans les médias et dans les instances décisionnelles, alors que les écarts en matière de rémunération et de perspectives professionnelles n’ont pas encore été comblés.
L’islamophobie genrée se caractérise par :
le fait que les femmes musulmanes se trouvent à l’intersection de plusieurs identités : leur sexe, leur religion et leur origine ethnique ;
la déshumanisation des femmes musulmanes et l’érosion de leur droit à exister dans la sphère publique ;
le débat concernant le choix vestimentaire des femmes musulmanes qui est entretenu dans des conversations à l’échelle nationale sans qu’elles soient présentes, ce qui donne au citoyen ordinaire une légitimité non fondée pour juger, contrôler et surveiller la manière dont les femmes musulmanes s’habillent ;
l’objectif consistant à convaincre les femmes musulmanes que leur corps ne leur appartient pas et qu’il revient à des tiers de le libérer ;
les médias diffusant des représentations binaires des femmes musulmanes : des études montrent que la majorité des sujets traitant des femmes musulmanes se concentrent sur des images négatives ;
le message qui est véhiculé, selon lequel les femmes musulmanes sont soit opprimées, soit complices de leur propre oppression, mais qu’elles ont toujours besoin d’être libérées.
Cela montre une fois encore que l’islamophobie ne peut pas être réduite à de simples infractions motivées par la haine, mais qu’il s’agit d’un processus structuré dans lequel les musulmans sont constamment diabolisés.
La nécessité de faire face à l’islamophobie
L’islamophobie, qu’elle soit implicite ou explicite, crée une aliénation qui peut entraîner une perte de confiance en soi et un état dépressif, et qui creuse le fossé entre les membres de la société dès le plus jeune âge. On recense de nombreux cas de jeunes harcelés verbalement ou physiquement par leurs camarades parce qu’ils sont musulmans ou perçus comme tels. Il est donc essentiel de prendre des mesures concrètes pour faire face à l’islamophobie et informer les jeunes à ce sujet.
Les enfants et les étudiants passent beaucoup de temps dans les établissements d’enseignement. C’est dans ce cadre qu’ils acquièrent des schémas de pensée et des comportements en interagissant avec les autres. C’est aussi le principal lieu d’enseignement du respect de la diversité. Les écoles et les universités ont donc l’obligation et la responsabilité de veiller à cet apprentissage, car la manière dont l’école traite la question de la diversité envoie un message fort aux enfants, à leur famille et à l’ensemble de la société sur l’importance que celle-ci accorde à la diversité.
Tout d’abord, les établissements scolaires et universitaires doivent s’assurer qu’ils appliquent des politiques effectives pour lutter contre tous les types de discrimination. Ils doivent tout d’abord reconnaître que la discrimination prend de nombreuses formes, parmi lesquelles la discrimination religieuse/l’islamophobie est celle qui connaît la plus forte progression parce qu’elle est devenue acceptable, entrant dans la norme. L’islamophobie doit être signalée comme une forme particulière de discrimination et inscrite en tant que catégorie distincte dans les politiques de lutte contre la discrimination. Ainsi, lorsque les élèves s’adressent aux enseignants pour leur dire qu’ils ont été victimes de brimades ou de harcèlement en raison de leur appartenance religieuse, les enseignants ne peuvent s’abstenir de prendre des mesures ni manquer de reconnaître comme une discrimination les actes subis par leurs élèves au motif que ces incidents ne correspondent pas au cadre de lutte contre la discrimination en vigueur.
Cependant, outre l’éducation formelle, l’éducation non formelle est tout aussi importante. Les programmes pédagogiques menés en dehors des établissements scolaires et universitaires sont également fondamentaux pour lutter contre la discrimination et l’intolérance. Une enquête récemment réalisée par la FRA, le rapport EU-MIDIS II, montre que lorsque des personnes d’une certaine appartenance religieuse rejoignent une organisation confessionnelle qui promeut l’engagement civique, elles renforcent leur participation à la société, sont plus tolérantes et ont davantage confiance dans les institutions publiques. Grâce à cette implication, en créant des espaces dans lesquels les gens sont à l’aise et où ils peuvent développer leur identité, les jeunes deviennent de meilleurs citoyens ayant davantage d’aptitudes sociales, notamment pour lutter contre la discrimination et l’intolérance.[6]
Si l’on ne prend pas de mesures contre l’islamophobie, le risque qu’elle se normalise encore plus aux niveaux sociétal et institutionnel s’accroît. Étant donné qu’il est facile de tomber dans le piège de l’islamophobie inconsciente, cela peut, encore une fois, entraîner des tensions et des fractures sociétales supplémentaires. C’est pourquoi il est essentiel que les organisations de la société civile et les décideurs politiques prennent conscience de la gravité de l’islamophobie et qu’ils adoptent des mesures concrètes, par exemple en l’inscrivant dans des politiques de lutte contre la discrimination et en sensibilisant leurs membres à ce sujet.
Le Kit pédagogique est un outil important pour la manière dont il nomme et aborde toute une série de types de racisme et de discrimination et dont il établit les liens qui existent entre eux. L’éducation contre le racisme et l’éducation aux droits de l’homme doivent aujourd’hui appréhender l’islamophobie comme une forme de racisme néfaste et répandue que nous pouvons nous efforcer de combattre ensemble.
Il convient toutefois de noter qu’un travail considérable a été accompli en Europe, à la fois par les organisations de la société civile et par les institutions gouvernementales, pour lutter contre l’islamophobie. Les organisations de jeunes et d’étudiants musulmans, en particulier, sont à l’avant-garde pour combattre ce mal qui ronge la société tout en bâtissant des ponts et en enregistrant des avancées positives. En améliorant le partage de bonnes pratiques et en investissant dans les organisations de jeunesse musulmanes, il sera possible de s’attaquer efficacement à l’islamophobie.
[5] Navarro L. (2010), ‘Islamophobia and Sexism: Muslim Women in the Western Mass Media’,)] in Human Architecture: Journal of the Sociology of Self-Knowledge. Omar Khayyam Center for Integrative Research
Hande Taner est la représentante du Forum des organisations européennes de jeunes et d’étudiants musulmans au sein du Conseil consultatif pour la jeunesse (2020-2021).
Elle est aussi la première coordinatrice antiracisme du Conseil mixte pour la jeunesse.