Hasti Hamidi
 

Quand on vous dit « gay », à qui pensez-vous ? Peut-être pas à un homme musulman originaire du Moyen-Orient.


Les stéréotypes sont un phénomène insidieux, et qui peut paraître anodin aux yeux de certains. Mais pour d’autres, ils peuvent avoir des conséquences très graves. Les effets des stéréotypes au quotidien sont très variés. Par exemple, beaucoup d’hommes gays originaires du Moyen-Orient racontent ne pas pouvoir entrer dans les boîtes de nuit queers parce que les vigiles ne les identifient pas comme « gays » – des refus répétés à la fois désagréables et sources de stress. Être exclus des lieux de socialisation est déjà un problème ; mais lorsque les autorités ont la même définition de « gay » que les vigiles, que se passe-t-il ? Ce sont des vies qui sont mises en danger.

Des décisions fondées sur la sexualité et la « crédibilité »

L’année 2012 a marqué un tournant pour les demandeurs d’asile queers en Norvège. La Cour suprême a rendu une décision interdisant l’expulsion des demandeurs d’asile queers au motif qu’ils allaient devoir, à leur retour, dissimuler leur orientation sexuelle :

L’UDI (Direction norvégienne de l’immigration) ne peut plus escompter, exiger ou supposer que les demandeurs LGBTI s’adapteront aux normes sociales, culturelles et législatives dans l’espace public ou dissimuleront leur identité sexuelle après leur retour pour éviter la persécution.

Avant ce verdict, plusieurs demandeurs d’asile queers avaient vu leur demande rejetée alors que les autorités les avaient reconnus comme tels. Ils risquaient une expulsion vers des pays à la législation hostile aux personnes homosexuelles. Les autorités ne jugeaient pas la situation dangereuse du moment qu’une fois là-bas, ces personnes « faisaient preuve de discrétion » (Gustavsson 2016).

Les militants ont donc célébré ce verdict comme une importante victoire. Cependant, ils ont vite compris qu’il n’allait pas nécessairement apporter aux demandeurs d’asile queers la protection espérée. Après 2012, dans plusieurs décisions sur l’octroi de l’asile, la rhétorique et les motifs officiels de rejet ont simplement évolué, plaçant au centre la question de la « crédibilité » :

Dès le début, c’est aux demandeurs qu’il appartient de prouver leur appartenance à un groupe social spécifique ou le fait qu’ils soient perçus comme ayant une certaine identité sexuelle dans leur pays d’origine. L’appréciation de la crédibilité doit être concrète, complète et individualisée (Eggebø, Stubberud & Karlstrøm 2018).

Dès lors, plusieurs personnes ayant demandé un titre de séjour en Norvège sur la base de leur orientation sexuelle n’ont plus été reconnues comme queers par les autorités. Par exemple, dans cette « appréciation complète », s’il manque des renseignements sur la famille ou si des informations contradictoires ont été données concernant la voie empruntée pour fuir, la crédibilité globale de la personne est affaiblie – y compris concernant sa « véritable » orientation sexuelle. Or, beaucoup de celles et ceux qui ont fui des pays à la législation homophobe pour demander l’asile en Norvège ressentent, pour leur propre sécurité, le besoin de mentir sur leurs relations familiales et sur le trajet qu’elles ont suivi.
 

L’histoire de Reza

Pour montrer les conséquences possibles d’une telle situation, je vais vous parler d’un demandeur d’asile queer que j’ai eu l’occasion de connaître. « Reza » est gay, et risquait la peine capitale dans son pays natal si son orientation sexuelle venait à être révélée. Il m’a expliqué qu’avant de vivre en Norvège, « il risquait la peine de mort chaque fois qu’il suivait son cœur ».

Reza a vu sa demande d’asile rejetée, alors qu’il avait un compagnon en Norvège, parce qu’il avait donné des informations contradictoires sur son trajet pour arriver dans le pays et que cela avait affaibli sa « crédibilité ». Il a contesté ce refus et s’est trouvé, dans l’intervalle, considéré comme « sans papiers ». Un soir, alors que Reza était de sortie avec son compagnon, il a été passé à tabac par des inconnus qui lui ont crié des insultes homophobes. D’un côté, les autorités ne le croyaient pas quand il se disait gay mais de l’autre, il était bel et bien perçu comme gay ! Je n’ai jamais osé lui demander ce qu’il avait trouvé le plus violent : la violence physique ou le refus des autorités norvégiennes.

Nous – c’est-à-dire un groupe de personnes queers de culture musulmane – avons incité Reza à signaler son agression. Nous lui avons dit que la police tenait des statistiques sur les crimes de haine, et qu’elle nous avait elle-même encouragés à signaler les cas de violence. Il avait peur, mais il nous a écoutés. Il est allé porter plainte au poste de police. La police a enregistré sa plainte, puis l’a placé en détention en vue d’une expulsion.

Nous nous sommes sentis trahis. Nous n’avions pas lu entre les lignes des encouragements de la police, nous n’avions pas compris cette dangereuse exception : le droit à la protection ne s’étend pas aux sans-papiers.

Depuis cet épisode, nous ne conseillons plus aux personnes sans-papiers de signaler les infractions dont elles sont victimes. Nous ne le ferons à nouveau que lorsque la police nous garantira qu’elles bénéficieront des mêmes droits que les personnes ayant un titre de séjour.
 

La « vérité » sur l’orientation sexuelle ?

La position officielle trahit la crainte que certains ne mentent sur leur orientation sexuelle pour obtenir l’asile en Norvège. Pourtant, la politique norvégienne en la matière autorise à retirer rétroactivement le statut de réfugié s’il s’avère que la personne a menti. Plus généralement, cette politique soulève des questions sur ce que signifie « mentir sur son orientation sexuelle ». Par exemple, je suis arrivée en Norvège quand j’étais petite. Ma famille a obtenu un titre de séjour parce que mes parents avaient été prisonniers politiques en Iran. Du fait de cette base juridique, je ne suis pas réduite à ma seule attirance pour les femmes. Je peux vivre mon orientation sexuelle comme je le veux, indépendamment du genre officiellement attribué à mes partenaires. Mais ceux de mes amis qui ont demandé asile et protection parce qu’ils ne pouvaient pas vivre leur sexualité dans leur pays d’origine n’ont pas cette liberté. Leur orientation sexuelle est considérée comme l’une de leurs propriétés ; s’ils ou elles font de nouvelles rencontres, ont des amours différents de ceux affirmés dans leur entretien de demande d’asile, c’est interprété comme le signe qu’ils ou elles ont menti.

La plupart des demandeurs d’asile queers n’osent pas mentionner leur orientation sexuelle, et il est rare qu’une personne obtienne un titre de séjour pour ce motif. Les raisons de ne pas oser signaler son orientation sexuelle aux autorités sont nombreuses. Les jeunes qui viennent de pays aux lois homophobes ou transphobes n’ont aucune raison de se présenter tranquillement comme queers. Beaucoup ne peuvent se figurer, même dans leurs rêves les plus fous, que parler de leur identité sexuelle dans le cadre de la procédure d’asile puisse leur apporter quelque chose :

Les personnes avec lesquelles nous nous sommes entretenus n’ont pas demandé l’asile sur la base de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Elles avaient fui leur pays à cause d’une guerre ou d’un conflit et se sont vues octroyer une protection pour le même type de motif que les autres demandeurs d’asile du même pays. Plusieurs nous ont dit qu’elles n’avaient pas jugé sûr de mentionner leur orientation sexuelle dans leur entretien de demande d’asile (Eggebø, Stubberud & Karlstrøm 2018)

Voici, par exemple, les mots d’une de ces personnes : « Je suis venu comme réfugié. Je n’ai pas déposé ma demande comme personne queer, non non, surtout pas. […] Avec l’interprète [du même pays], je ne pouvais pas parler librement ». Une autre explique qu’il lui a été impossible de s’ouvrir sur son orientation sexuelle lors de l’entretien de demande d’asile de peur que cela vienne aux oreilles de sa famille. Après avoir obtenu un titre de séjour en Norvège, la plupart des nouveaux arrivants suivent un programme d’intégration. Le but est d’apprendre le norvégien pour pouvoir rapidement suivre des études ou trouver un emploi. Les personnes queers qui ont suivi ce programme ces dernières années l’ont vécu comme un endroit dangereux pour elles (ibid.).

Ce n’est donc pas seulement pendant la procédure d’asile que les nouveaux arrivants queers se heurtent à des obstacles. Pour beaucoup d’entre eux, le programme d’intégration est un espace de socialisation, d’autant plus vital qu’on a souvent besoin d’un réseau pour prendre ses repères dans un nouveau pays. Et les participants qui subissent harcèlement et brimades risquent d’avoir du mal à se concentrer, ce qui peut se répercuter sur leurs progrès en norvégien.
 

Quelle confiance dans les institutions ?

La scolarisation joue un rôle au moins aussi important dans l’apprentissage du norvégien, crucial pour la plupart des employés en Norvège et pour la perspective d’un titre de séjour permanent. La faible maîtrise de la langue a des conséquences majeures. En 2017 en effet, la Norvège a adopté des critères de langue et de connaissances pour l’octroi de la nationalité. L’objectif était de « rendre moins attrayants les dépôts de demande d’asile en Norvège ». En clair, l’objectif, c’était l’exclusion, et cela a très bien fonctionné. Entre 2017, avant l’adoption des nouveaux critères, et 2018, le nombre de nouveaux ressortissants a été divisé par deux. Une personne sur trois échoue au test de connaissances. Actuellement, le gouvernement prévoit de renforcer encore les exigences linguistiques, qui vont devenir encore plus difficiles à remplir.

Au cours du processus de détermination, il arrive aussi que les jeunes ne fassent pas confiance aux employés des centres d’accueil pour les protéger. Dans ces centres, ils subissent harcèlement et brimades. Cela vaut aussi pour les foyers destinés aux mineurs non accompagnés, mais la situation est pire pour les personnes de plus de 16 ans, qui sont orientées vers les centres d’accueil pour adultes. Dans un rapport sur l’expérience des demandeurs d’asile mineurs non accompagnés et queers (Stubberud 2018), un jeune homme harcelé du fait de son homosexualité témoigne :

EMA : C’est là que la rumeur a commencé en fait, du style « il est gay », tu vois. C’est là que ça a démarré. À l’époque, je n’étais pas du tout sûr de moi, au fond de moi je savais, mais je n’en avais jamais parlé à personne. Et dans ce centre d’accueil, il y avait plein de gens qui n’avaient pas eu leur titre de séjour, et que moi je l’obtienne alors que j’étais arrivé il y a si peu de temps, ça a surpris tout le monde et ils ont commencé à dire : « C’est pas possible, il doit être gay ! ». Je crois que ça m’aurait aidé de pouvoir en parler à quelqu’un, mais j’ai juste commencé à répondre « Non, je ne suis pas gay », et j’ai dû montrer aux autres garçons tous mes papiers, tous mes entretiens, pour montrer qu’il n’y avait rien sur ma sexualité.
Deniz : Mais à ton avis, qu’est-ce qui a lancé la rumeur ?
EMA : Je suis un peu comme ça des fois… genre, un peu girly, tu vois.
Deniz : La vie était difficile pour toi dans ce centre d’accueil ?
EMA : Oui. J’aurais bien aimé en partir, […] mais on m’a dit qu’il fallait attendre.


Ce jeune homme a dû changer plusieurs fois de ville et de centre d’accueil, pendant plusieurs années, mais le harcèlement ne s’est pas arrêté. Il s’est senti piégé dans un système d’hébergement dont il ne pouvait s’échapper et a développé de graves troubles psychologiques. Lors du même entretien, il confie avoir tenté de mettre fin à ses jours.

Il a compris que sa seule façon de s’en sortir, c’était de fuir – fuir l’État norvégien, qui était censé le protéger. Les choses ont commencé à aller mieux pour lui dès qu’il a coupé les ponts avec les autorités norvégiennes, même si cela supposait de renoncer à tous ses droits.

Comme l’écrivent Stubberud E. et al. (2019), cette histoire montre que les autorités norvégiennes ne mettent pas les jeunes queers à l’abri de la persécution. Au contraire, beaucoup continuent d’être persécutés alors qu’ils sont, soi-disant, sous la protection de l’État norvégien.

Pour le jeune homme évoqué ici, le salut est venu d’une communauté queer d’Oslo. L’une de ces communautés, par exemple, s’appelle Salam ; c’est une organisation fondée par et pour des personnes queers de culture musulmane.
 

Références

Eggebø S. K. (2018), Levekår blant skeive med innvandrerbakgrunn. Nordlandsforskning. NF-rapport.

Gustavsson A. (2016), Fra handling til identitet: Troverdighetsvurderingen i seksualitetsbaserte asylsaker, Universitetet i Oslo.

Stubberud E. et al. (2018), Alene og skeiv: En studie av livssituasjonen for skeive enslige mindreårige asylsøkere i omsorgssentre og asylmottak, KUN rapport.

Stubberud E. et al. (2019), ‘A wager for life: Queer children seeking asylum in Norway’. Nordic Journal of Migration Research, 9(4), pp. 445-460.
 

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Hasti Hamidi

Hasti Hamidi est une militante politique et une observatrice des questions sociales qui s’engage sur les thèmes du racisme, de l’homophobie et du sexisme.

 

Crédit photo : Reidar Engesbak