Dans nos sociétés plurielles, le racisme, les inégalités et la discrimination ont mille visages. Ces phénomènes sociaux obéissent à des facteurs entremêlés et variés qui façonnent le vécu des individus et des groupes. Au niveau individuel, les êtres humains s’identifient par de nombreuses caractéristiques personnelles, ont des affiliations et appartenances multiples et jouent plusieurs rôles dans la société. Ces identités ne sont pas fixes ; l’auto-identification peut changer au fil du temps, selon les contextes et les événements de la vie. Les groupes qui semblent homogènes vus de l’extérieur ont, en réalité, de multiples facettes.
C’est encore plus vrai pour la jeunesse, qui est en elle-même une catégorie floue, « une catégorie juridique sans définition » (Mahidi 2010) : elle désigne les jeunes à différents stades de leur transition vers l’âge adulte et de la planification de leurs projets de vie, donc de l’adolescence à 40 ans, selon le contexte (Bello 2 020). Par ailleurs, cette catégorie traverse les situations socio-économiques, identités de genre, orientations sexuelles, appartenances ethniques, états de santé et situation(s) de handicap. Cela signifie que de nombreux jeunes peuvent connaître le racisme, les inégalités et la discrimination par l’intersection de plusieurs motifs. Par conséquent, les lois, les politiques, les institutions et les ONG qui adoptent une approche « à taille unique » laissent inévitablement de nombreuses personnes sur le côté.
Pourquoi l’intersectionnalité compte (aussi) dans le domaine de la jeunesse
Depuis la fin des années 1990, il est de plus en plus reconnu que les lois, les politiques et les activités visant à lutter contre la discrimination en Europe devaient intégrer une perspective intersectionnelle. La question est : pourquoi ?
Pour répondre à cette question, mettre l’intersectionnalité en pratique et éviter qu’elle ne devienne un simple mot à la mode, il faut y regarder de plus près. Le terme d’« intersectionnalité » a été proposé pour la première fois par Kimberé W. Crenshaw, qui cherchait alors à mettre fin à l’invisibilité des expériences spécifiques de discrimination des femmes noires devant les tribunaux étasuniens. Les décisions judiciaires tendaient à examiner à part la discrimination fondée sur la race et celle fondée sur le genre, et non l’intersection entre race et genre. Crenshaw dénonçait cette approche du « ou bien/ou bien ». Toutefois, son but était plus ambitieux que la création d’une nouvelle catégorie – celle des femmes noires – devant la justice. Elle critiquait aussi la tendance dominante à « mono-catégoriser », à considérer que les différents motifs de discrimination s’excluaient mutuellement. Selon elle, il y avait racisme intersectionnel lorsque deux caractéristiques ou plus interagissaient d’une façon qui rendait les expériences individuelles « qualitativement différentes de celles liées à un seul motif de discrimination » (1991 : 1245).
La métaphore utilisée par Crenshaw pour illustrer le concept d’intersectionnalité est celle d’un accident de la route provoqué, à un carrefour, par des véhicules venant chacun d’une direction différente (et représentant chacun un aspect différent de l’identité[2]. Ce n’est qu’en observant le croisement des « véhicules » qu’on peut connaître la dynamique qui a provoqué l’« accident » et les « dommages » spécifiques subis par la victime. Réfléchir ainsi, du point de vue des personnes au carrefour des marginalisations, permet de dévoiler les lacunes des lois, des politiques, des activités associatives et des pratiques sociales. En identifiant les « angles morts », comme le dit Nina Lykke, et en diffusant l’idée d’intersectionnalité, on peut déjà combler certaines lacunes. Mais des actions restent nécessaires pour identifier et corriger les dynamiques individuelles, sociétales et structurelles qui créent et reproduisent le racisme, les inégalités et la discrimination.
Mari Matsuda propose deux méthodes utiles pour mettre l’intersectionnalité en pratique. La première consiste à adopter un point de vue critique :
« Pour essayer de comprendre l’interconnexion entre toutes les formes de subordination, j’applique une méthode que j’appelle « poser l’autre question ». Quand je vois quelque chose qui a l’air raciste, je me demande quel rôle joue le patriarcat ; quand je vois quelque chose qui a l’air sexiste, je me demande où est l’hétérosexisme ; et quand je vois quelque chose qui a l’air homophobe, je me demande où sont les intérêts de classe » (1991 : 1189)
« Poser l’autre question », c’est admettre que si aucun système de subordination ne fonctionne isolément, il faut travailler ensemble. La seconde méthode consiste à se demander « qui manque dans la pièce et pourquoi il/elle n’est pas là » (Matsuda 1990 : 1765). La « pièce » est le lieu de pouvoir – production de connaissances, recherche, élaboration des politiques, prises de décisions, etc. – et le « manque » est plus qu’une absence physique : c’est aussi l’apport intellectuel et le point de vue qui viendraient enrichir le débat si tout le monde y participait.
Intersectionnalité structurelle, politique et représentationnelle
Sur les questions de pouvoir et de discrimination, l’individuel et le structurel sont liés et ne cessent d’interagir aux différents niveaux de la vie sociale et politique. Pour examiner la nature systémique des racismes, des inégalités et des discriminations, on peut appliquer, comme Crenshaw, les notions d’intersectionnalité structurelle, politique et représentationnelle.
Intersectionnalité structurelle
L’intersectionnalité structurelle décrit la différence « qualitative » que notre situation sociale et les aspects intersectionnels de notre identité introduisent dans notre expérience. S’agissant des jeunes, les situations sont très variées, et il est rare que les politiques, les législations, les programmes et les services qui leur sont destinés tiennent compte des particularités de leurs besoins. L’exemple des jeunes au chômage en Italie peut aider à illustrer ce concept d’intersectionnalité structurelle.
En lançant en 2013 la « Garantie pour la jeunesse », les États membres de l’UE se sont engagés à « veiller à ce que tous les jeunes âgés de moins de 30 ans bénéficient d’une offre de qualité pour un emploi, une formation continue, un apprentissage ou un stage[3] ». Cette politique insiste davantage sur l’accès des jeunes au marché du travail que sur leur maintien dans l’emploi. En outre, la mise en œuvre nationale de ce type de politique générale de lutte contre le chômage des jeunes dépend du système de protection sociale de chaque pays et de sa législation dans les domaines du travail, de l’immigration et de l’anti-discrimination. En pratique, de nombreux jeunes au chômage peuvent s’en trouver discriminés.
En Italie, la Garantie pour la jeunesse a été utilisée pour tenter de tendre la main aux jeunes. Le problème est qu’en 2014 et 2015, le même gouvernement a aussi adopté le « Jobs Act ». Présenté comme un instrument législatif de lutte contre le chômage, il a en fait affaibli la protection contre les licenciements dans le secteur privé pour les employés récemment embauchés. Le texte a créé une norme à double vitesse : les personnes embauchées avant mars 2015 risquent moins le licenciement que celles embauchées après cette date, ce qui a entraîné de nombreux jeunes dans un cercle vicieux de précarité. Les jeunes migrants, dont le titre de séjour dépend d’un emploi stable, sont encore plus touchés par ces effets, dans l’un des pays d’Europe qui connaît le plus fort taux de chômage des jeunes.
Intersectionnalité politique
L’intersectionnalité politique désigne le phénomène par lequel les priorités politiques ou associatives sur un problème ou une revendication en particulier finissent par marginaliser les besoins et les voix de ceux qui se trouvent à l’intersection de différentes formes d’oppression. Crenshaw propose un exemple parlant, celui du manque de représentation des femmes noires dans les mouvements pour les droits civils aux États-Unis :
« Le racisme vécu par les personnes de couleur d’un genre en particulier – le genre masculin – a tendance à dicter les paramètres des stratégies antiracistes, tout comme le mouvement féministe a tendance à se fonder sur le sexisme vécu par les femmes d’une race en particulier – les femmes blanches » (1991 : 1252).
C’est ce qui a poussé les femmes noires à fonder leurs propres mouvements et collectifs, comme le Black and lesbian Combahee River Collective à Boston en 1974. Son manifeste, publié en 1977, est devenu une référence pour beaucoup de femmes noires qui se trouvaient en marge à la fois des mouvements antiracistes, dominés par des hommes, et des mouvements féministes, dominés par des Blanches. Revenons au kaléidoscope des jeunes européens : dans certains pays, les jeunes Roms LGBTQI+ ont du mal à accéder aux associations qui soutiennent les Roms du fait de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, et à celles qui soutiennent les personnes LGBTQI+ du fait de leur origine rom (Fremlova & Georgescu 2014). Cela peut arriver à beaucoup d’autres jeunes : ainsi des jeunes LGBTQI+ réfugiés, handicapés ou appartenant à des minorités religieuses, ou des jeunes réfugiés handicapés. D’autres facteurs, comme une situation socio-économique défavorisée ou le fait de vivre en zone rurale ou périphérique, peuvent encore contribuer à empêcher de nombreux jeunes d’être représentés au sein des ONG et des différents mouvements ; et la participation en ligne ne suffit pas à remplacer l’engagement dans le monde physique.
Comme le relève Matsuda, forger des alliances expose aussi à « une expérience frustrante, celle d’essayer d’expliquer les aspects les plus importants de sa vie et de ses croyances à des auditeurs qui sont mal préparés à les comprendre » (1991 : 1187). Malgré les difficultés qui peuvent survenir, « travailler ensemble […], c’est pouvoir comparer les luttes et remettre mutuellement en question nos idées de départ. On apprend de ses propres lacunes et des manques dans ses connaissances. […] On apprend que bien que toutes les formes d’oppression ne soient pas identiques, quelques motifs prévisibles s’en dégagent » (ibid.). Dans le travail de jeunesse, c’est aussi un appel à réfléchir à l’entrelacement des différentes formes de subordination et à sortir des « cases identitaires » pour construire une société plus juste.
Intersectionnalité représentationnelle
L’intersectionnalité représentationnelle porte sur la construction sociale des individus, au croisement de deux aspects ou plus de leur identité. Les stéréotypes et les préjugés associés à certaines catégories d’identité peuvent conduire, par exemple, à une « hypervisibilité » de nombreux jeunes, reproduite et même banalisée par les institutions et les médias, dans les discours et dans les pratiques quotidiennes. Cette hypervisibilité peut les conduire à devenir la cible de discours de haine.
L’éventail des représentations stéréotypées est large, et beaucoup d’elles tirent leurs racines de l’histoire. Prenons par exemple les femmes noires : depuis l’époque de l’esclavage, elles sont soit « hypersexualisées » et dépeintes comme aguichantes et lascives, soit, au contraire, représentées comme des « créatures sous-humaines masculinisées » (Hooks 1982). Parmi les jeunes en Europe, la construction sociale de l’« homme musulman terroriste » et le profilage racial hostile aux jeunes musulmans se sont accrus depuis la « guerre contre le terrorisme » déclarée à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Le point d’intersection entre (jeune) âge, genre (masculin), religion musulmane et origine nationale a joué un rôle dans la définition de ces politiques d’étiquetage et de profilage. Parmi les stéréotypes récemment ravivés, en particulier après l’arrivée importante de personnes demandant l’asile en 2015, figure la présentation des jeunes hommes migrants ou réfugiés comme des « violeurs » de jeunes femmes (blanches). Des contre-récits et un travail de déconstruction s’imposent pour lutter contre ces formes, et toutes les autres formes, d’« intersectionnalité représentationnelle ».
Conclusion : chaque voix compte, n’oublions personne !
L’intersectionnalité peut être très intéressante pour concevoir des politiques, des programmes et des projets de jeunesse pour tous les jeunes. Pour la mettre en pratique, il faut prêter attention « aux rapports de domination évidents et non évidents […], pour nous aider à comprendre qu’aucune forme de subordination ne se produit seule » (Matsuda 1991 : 1189). Il faut donc se demander « qui manque » dans un projet, depuis sa conception jusqu’à son évaluation. Il faut aussi, enfin, éviter que des jeunes ne soient contraints de « se débarrasser d’un aspect d’eux-mêmes » pour être pris en compte, comme nous l’a enseigné Audre Lorde (1984b : 120), qui s’affirmait « noire, lesbienne, mère, guerrière et poétesse ».
Intersectionality can be a powerful perspective to make youth policies, programmes and projects work for all young people. To take intersectionality seriously requires paying attention to “the obvious and non-obvious relationships of domination… helping us to realize that no form of subordination ever stands alone”; (Matsuda 1991: 1189) it means asking “who is missing” from a project, from its design to its evaluation. It ultimately means preventing young people from needing to “pluck out some one aspect of [themselves]” in order to be considered, as Audre Lorde taught us (1984b: 120), by defining herself as “black, lesbian, mother, warrior, poet”.
Références
Bello B.G. (2020), ‘European Youth Policy and Young People: So Far, So Close?’, Materiales de filosofía del derecho, (5) pp. 1-94.
hooks, bell, (1982), Ain’t I a Woman. Black Women and Feminism, Londres, Pluto Press.
Lorde A. (1984), ‘Age, Race, Class, and Sex: Women Redefining Difference’, Lorde, A. Sister Outsider: Essays and Speeches, Berkeley, CA, Crossing Press.
Matsuda, M. J. (1990), ‘Pragmatism Modified and the False Consciousness Problem’, Southern California Law Review, 63, pp. 1763-1782.
Matsuda M. J. (1991), ‘Beside My Sister, Facing the Enemy: Legal Theory Out of Coalition’, Stanford Law Review, 43, (6), pp. 1183-1192.
[1] La métaphore du kaléidoscope a été proposée pour la première fois par Joan Z. Spade et Catherine G. Valentine, à propos du genre. Mais elle peut aussi s’appliquer à d’autres aspects de l’identité (comme la jeunesse) pour saisir la complexité et la fluidité des interactions entre catégories sociales et les « motifs complexes » qu’elles ne cessent de créer. Chaque prisme du kaléidoscope représente une catégorie sociale, que les reflets font interagir avec les autres prismes.