La participation civique et politique des jeunes Roms en Europe
Simona Torotcoi
Pourquoi se concentrer sur la participation des jeunes Roms ?
Comme l’ont montré les militants, les chercheurs et les médias, le racisme anti-Roms (aussi nommé antitsiganisme) est un phénomène courant. Parmi d’autres aspects clés, cette forme particulière de racisme est systématique – largement acceptée par la société – et systémique – institutionnalisée et banalisée par le système. Familles roms, communautés roms, femmes, jeunes et personnes LGBTIQ+ roms, tous sont soumis à différentes formes d’antitsiganisme. Des propos haineux à toutes sortes de violences en passant par des structures sociales discriminantes, ce racisme conduit à l’exclusion et à la reproduction des désavantages structurels.
La participation civique et politique est une manière de lutter contre l’antitsiganisme. Parmi les Roms, le slogan Nothing about us without us (« Rien ne se fera pour nous sans nous ») a commencé à monter pour exprimer le besoin d’une participation des Roms à l’élaboration des politiques, indispensable pour que les Roms ne soient plus constamment écartés de la table des décisions. La participation est un principe démocratique de base. Selon ce principe, dès lors qu’un sujet touche certaines personnes, elles doivent avoir le droit de donner leur avis et de peser sur les actions menées dans ce domaine.
La participation des jeunes Roms est un véritable pilier de la politique de jeunesse comme de la politique à l’égard des Roms. S’agissant des jeunes Roms, le terme « participation » désigne le fait que ces jeunes bénéficient de politiques, programmes, projets et mesures (des programmes éducatifs, par exemple). Les stratégies et les cadres d’action internationaux, européens et nationaux n’inscrivent pas toujours les jeunes Roms parmi leurs groupes cibles. À ce jour, les documents de politique de l’UE évoquent les enfants roms et présentent leur éducation comme une priorité, mais rien n’est prévu pour les jeunes Roms en particulier. Par ailleurs, les jeunes Roms peuvent « participer » de trois grandes manières : comme représentants de la société civile, comme représentants dans les structures européennes ou nationales consacrées aux Roms et à la jeunesse (y compris dans l’administration publique) et au niveau individuel, en tant qu’électeurs et candidats.
Dans toute l’Europe, les actions pour les jeunes Roms constituent une composante importante à la fois des mouvements roms et des mouvements de jeunesse. Par rapport aux jeunes en général, les jeunes Roms sont touchés par une discrimination multiple et leurs droits sont beaucoup plus bafoués, ce qui les empêche d’accéder à d’autres droits. La participation des jeues Roms aux politiques qui les concernent revêt donc une importance cruciale. Associés aux décisions qui les concernent, les jeunes Roms pourront se les approprier, et les services mis à leur disposition correspondront mieux à leurs aspirations et à leurs droits.
Participation des jeunes Roms : recherches sur les besoins, les difficultés et les perspectives
Depuis 2019, dans le cadre de l’initiative Roma Youth Voices, le réseau Phiren Amenca International, le réseau international de jeunes Roms ternYpe et leurs partenaires ont lancé un projet de recherche à l’échelle européenne destiné à mettre en lumière les difficultés, les besoins et les perspectives des Roms qui souhaitent participer à la vie civique et politique. Cet article synthétise les principaux résultats de recherche de ce projet, pour lequel des enquêtes en ligne ont été menées après de jeunes Roms (290 personnes de 16 pays européens différents) et de structures de la société civile travaillant pour/avec des jeunes Roms (33 réponses de différents représentants et acteurs concernés). Cet article résume les principales difficultés rencontrées par les jeunes Roms aujourd’hui en Europe, ainsi que quelques-unes des actions possibles de la part de ceux qui travaillent auprès des jeunes et des Roms.
Le rapport de Phiren Amenca (disponible uniquement en anglais) montre que les sources d’inquiétude les plus fréquentes chez les jeunes Roms sont le racisme et la discrimination, l’accès à l’éducation, à la formation et aux études, l’emploi et la participation à la vie sociale et publique. Quelque 95 % des 290 personnes interrogées affirment avoir observé ou rencontré des propos, des comportements ou des actions discriminatoires envers les Roms. Cela montre que les jeunes Roms sont fortement exposés aux attitudes et aux pratiques racistes. De même, 68 % des jeunes interrogés affirment avoir subi du racisme dans le cadre de leurs études.
Types de soutien aux jeunes Roms
Face à ces préoccupations, qui peut aider ou accompagner les jeunes Roms ? C’est presque exclusivement dans des structures informelles, c’est-à-dire auprès de leur famille et de leurs amis, qu’ils trouvent du soutien. Mais les ONG et les programmes de médiation ou de mentorat arrivent en deuxième place. Les mentors et médiateurs roms représentent d’importants mécanismes de soutien pour les jeunes Roms, comme le montrent les résultats de l’enquête : la plupart des jeunes Roms entrent en contact avec eux au cours de leur scolarité et de leurs études, mais aussi dans le cadre de programmes de jeunesse. D’après le rapport Roma Youth, Building Bridges! (2015), (disponible uniquement en anglais), les médiateurs roms sont envisagés comme des spécialistes de l’égalité des chances, chargés de jeter des ponts entre les communautés roms et les institutions pour faciliter l’accès aux informations et aux services. Pour résoudre leurs problèmes, les jeunes Roms font assez peu confiance aux institutions publiques, et encore moins aux leaders politiques et religieux de leur propre communauté.
Les jeunes Roms sont des citoyens actifs, très impliqués dans la vie civique et politique de leurs communautés. Ils s’engagent dans des activités et dans la promotion des droits des Roms pour de nombreuses raisons, notamment la volonté d’acquérir des compétences, de trouver un réconfort, de nouer des connaissances et d’accéder à des ressources. Les activités auxquelles ils participent le plus fréquemment sont des ateliers, séminaires et autres événements sur des thèmes concernant les Roms, le vote, l’organisation et la signature de pétitions, l’organisation et la participation à des manifestations contre certaines pratiques (comme le racisme ou la ségrégation) ou pour la modification/l’adoption de certaines lois, et enfin le travail associatif.
Au niveau national, de grands espoirs reposent sur les conseils nationaux de la jeunesse et sur les ONG de jeunesse et associations d’étudiants à vocation généraliste. Cependant, les Roms sont peu présents dans ces structures, voire complètement absents. De manière générale, les jeunes Roms et leurs ONG sont rares au sein des structures formelles. Même lorsqu’existent des structures de participation et de représentation destinées à l’ensemble de la population, les jeunes Roms n’ont guère de possibilités d’y participer ; et lorsqu’ils le font, il est rare qu’ils dépassent le stade de la simple figuration. Dans les initiatives en faveur de la participation des jeunes, l’engagement concret des jeunes est généralement faible, et plus faible encore s’agissant des jeunes minoritaires.
Obstacles à la participation
S’agissant de leur participation à la vie sociale et publique, les cinq principaux obstacles mentionnés par les jeunes Roms sont les suivants :
(1) la place insuffisante faite aux jeunes Roms dans les structures de jeunesse généralistes ;
(2) le manque de confiance des jeunes envers l’État et les institutions publiques ;
(3) l’hostilité de la société à l’égard de ces jeunes en général ;
(4) le manque de moyens, et
(5) l’impuissance des jeunes à impulser des changements.
Les intérêts des jeunes Roms sont absents de l’ordre du jour. Les pouvoirs publics ne paraissent pas capables de comprendre les jeunes Roms et de s’adresser à eux. La volonté politique n’est pas seule en cause : il y a aussi un manque de coordination et de coopération entre les pouvoirs publics, la société civile et les jeunes. Les pouvoirs publics ont pourtant le devoir moral et législatif de répondre aux besoins des jeunes Roms. On sait que les gouvernements des États membres de l’UE ont les moyens de le faire, mais ne le souhaitent pas, ou traitent de manière assez superficielle les enjeux de jeunesse en général. Même lorsque les gouvernements nationaux disposent de financements pour répondre aux besoins des jeunes Roms, ils savent rarement comment s’y prendre et comment offrir à ces jeunes des possibilités concrètes et intéressantes de participation à l’élaboration, à la mise en œuvre et au suivi des politiques publiques.
La participation des jeunes Roms : une responsabilité pour qui ?
La plupart des jeunes Roms ne connaissent pas les mécanismes d’élaboration des politiques et ignorent quel rôle ils pourraient y jouer. C’est pourquoi davantage d’efforts s’imposent pour qu’ils acquièrent les savoirs et les compétences nécessaires pour participer à l’élaboration des politiques qui touchent à leur vie et à celle de leurs communautés. Parallèlement, les jeunes Roms devraient avoir les moyens d’influencer les différents processus d’élaboration des politiques.
Les jeunes Roms manquent de possibilités attrayantes de participation au travail des ONG roms ou consacrées aux jeunes. Les ONG se concentrent généralement sur les besoins les plus immédiats des jeunes et des enfants roms, qui sont à leurs yeux l’éducation, l’intégration sociale, la lutte contre les discriminations ou la promotion des droits de l’homme et des droits des minorités. Pourtant, il est nécessaire de diversifier le travail des ONG avec/pour les jeunes Roms et de relever les défis qu’ils rencontrent au XXIe siècle, comme le numérique, la participation en ligne, les questions environnementales, etc.
Le travail des ONG joue un grand rôle dans la mobilisation des jeunes Roms et le soutien à leur développement personnel et professionnel. Les ONG organisent habituellement des activités « à sens unique » (campagnes d’information, possibilités d’apprentissage, mentorat, programmes de volontariat) : très peu d’entre elles signalent offrir aux jeunes Roms la possibilité de mener leurs propres activités. Il n’est pas rare que les projets des ONG partent d’une idée de ce dont le groupe cible a besoin sans réellement consulter les premiers intéressés. Il est recommandé d’associer les jeunes Roms à l’identification des besoins de leurs pairs et des activités et projets qui pourraient répondre à ces besoins.
Améliorer la participation et la représentation des jeunes Roms
Étant donné leur diversité et leur nombre important en Europe, les jeunes Roms devraient être pris en compte à la fois par les structures de jeunesse classiques et par les organisations roms et celles de la société civile, non seulement comme bénéficiaires, mais aussi comme des acteurs à part entière amenés à prendre des décisions, pour pouvoir poursuivre et prolonger le travail déjà réalisé par la société civile rom, faire entendre la voix des Roms et mettre en lumière la pluralité de la jeunesse européenne.
La faible représentation des jeunes Roms au niveau de l’UE n’est un secret pour personne. Les principaux obstacles à leur implication dans les ONG, réseaux et institutions au niveau de l’UE sont le manque d’informations et de possibilités de coopération, les difficultés linguistiques et le fait de ne pas être citoyens de l’UE.
Au sein du mouvement rom, les jeunes Roms et leurs organisations sont tenus à l’écart ou considérés comme non prioritaires par la plupart des ONG et personnalités roms les plus en vue, et n’ont que peu de possibilités de s’engager au sein de leur propre communauté. De manière générale, il n’y a pas assez d’associations accessibles aux jeunes roms. Les parties prenantes intéressées par la situation des jeunes Roms devraient soutenir la création de nouvelles structures et organisations de jeunesse roms (éventuellement informelles) qui permettraient à ces jeunes de s’approprier les enjeux et de s’allier pour peser davantage sur les décisions.
La participation des jeunes Roms aux structures de représentation (administration publique, conseils locaux, etc.) et aux processus décisionnels doit être renforcée et garantie par tous les acteurs concernés à tous les niveaux. Il est nécessaire d’investir dans le renforcement des capacités des jeunes Roms pour qu’ils puissent participer à la vie politique, y compris par des actions spécifiques visant à améliorer la participation des jeunes vivant dans des communautés enclavées et en zone rurale.
Pour conclure
Pour que les jeunes Roms, et notamment les moins favorisés d’entre eux, puissent jouir des mêmes droits et avantages que la plupart des citoyens non roms, il faut insister sur le renforcement de leurs capacités. Une telle action pourrait profiter, en particulier, aux jeunes Roms qui connaissent mal les mobilisations et les cercles militants roms. En résumé, différents acteurs doivent assurer aux jeunes Roms des possibilités de renforcement des capacités à travers des actions d’information et de sensibilisation, des possibilités d’éducation et de formation, des emplois/stages et des financements. Il y a en Europe très peu d’ONG roms « classiques » (c’est-à-dire fondées par des Roms) représentant la jeunesse. En outre, les ONG de jeunesse roms (représentant les jeunes Roms ou dirigées par des jeunes Roms) et celles qui travaillent avec/pour ce public n’ont que de faibles moyens (elles manquent de salariés et de ressources humaines et financières). Ce manque de moyens et ces contraintes financières se répercutent directement sur le nombre de projets mis en œuvre par ces ONG, sur celui des jeunes Roms qui y adhèrent et sur le retentissement global de leur travail.
Bien que certaines de ces ONG disposent de moyens suffisants pour traiter des questions roms en général (éducation, culture), elles en ont beaucoup moins pour aborder les problématiques propres aux femmes et aux jeunes (par manque de connaissances spécifiques, mais aussi de ressources humaines et financières). Or, les ONG peuvent jouer un rôle crucial dans l’offre de différents types de services, d’informations et de compétences personnelles aux jeunes Roms ; il est donc impératif de soutenir la création de nouvelles structures et de faire en sorte qu’elles soient accessibles aux jeunes Roms.
Vu la situation des communautés roms dans toute l’Europe, il est aujourd’hui indispensable que les jeunes Roms prennent part à la vie civique et politique. À travers cette participation, ils acquerront l’expérience et les capacités nécessaires pour traiter des questions qui les concernent et, s’ils le souhaitent, devenir des acteurs politiques, des décisionnaires et des militants capables de défendre leurs intérêts (à la fois comme Roms et comme jeunes) au moment de la définition des politiques relatives à leur communauté.