Des sociétés multiculturelles et inégales

Avant la pandémie de covid-19, les frontières nationales et géopolitiques s’étaient estompées pour permettre la circulation transnationale des biens, des services et des capitaux. Qui plus est, nous avions davantage la possibilité de voyager et d’explorer le monde, et ce, même si, globalement, les distances qui nous séparent tendent à augmenter. Quoi qu’il en soit, nous ne profitons pas tous de la même manière des avantages de la mondialisation. Alors que le monde semble se rétrécir, le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser. Certes, nous pouvons communiquer plus rapidement et sur de multiples canaux, mais nous semblons hurler plus que dialoguer. La cote grandissante des partis et des récits populistes traduit les niveaux croissants de division et de polarisation sociales. Et, tandis que la mobilité planétaire a augmenté, la mobilité sociale reste un rêve inaccessible pour beaucoup de jeunes.
La communication à l’échelle mondiale n’accroît pas nécessairement notre efficacité en matière de coopération et de résolution de problèmes ; parfois, elle nous rend même plus égocentriques, comme en témoignent les bulles de filtres, les fausses nouvelles et les biais liés à l’attention sélective. Elle crée également de nouveaux clivages, amplifie les discours de haine et semble diminuer notre capacité à dialoguer. En tous cas, force est de constater qu’elle n’a pas permis de réduire et encore moins d’éradiquer le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie.
En Allemagne, c’est en 2020 qu’a été enregistré le plus grand nombre de crimes de haine antisémites (2 275), soit le chiffre le plus élevé depuis les premières statistiques établies en 2001. Le président du Conseil central des Juifs en Allemagne, Josef Schuster, a fait de ce chiffre la lecture suivante : « la radicalisation de la société progresse et le respect des minorités diminue ». Ce phénomène n’est pas propre à l’Allemagne : une enquête de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne sur les expériences et les perceptions des juifs en matière de discrimination a révélé que 46 % des personnes interrogées craignaient d’être insultées ou harcelées dans un lieu public parce qu’elles sont juives, et que 33 % craignaient d’être agressées physiquement dans le pays où elles vivent3.
Dans le même temps, nous sommes confrontés à une remise en cause des idéaux d’égalité, de dignité et de coexistence pacifique dans nos sociétés multiculturelles par des appels populistes, nationalistes et xénophobes émanant de l’ensemble du spectre politique. Malgré des progrès significatifs en termes de lois anti-discrimination, on observe de plus en plus de racisme dans les interventions des forces de police, dans les procédures des institutions, dans les médias et dans le comportement quotidien des individus.

L’enquête de l’UE sur les minorités et la discrimination indique que 24 % des personnes interrogées ont été victimes de harcèlement motivé par la haine et 3 % d’attaques physiques motivées par la haine, les chiffres les plus élevés concernant des membres des communautés roms, alors que la plupart des incidents ne sont pas signalés. Le profilage racial reste une pratique policière répandue dans toute l’Europe. D’après un rapport du Centre européen pour les droits des Roms, la pandémie de covid-19 a affecté les communautés roms de manière disproportionnée, faisant de celles-ci les cibles privilégiées de violences racistes4. Par exemple, en Bulgarie, des membres de la coalition gouvernementale ont qualifié les quartiers roms de « foyers de contagion » et demandé un renforcement des mesures de quarantaine. Le pire des scénarios s’est déroulé à Yambol, où la communauté rom tout entière a été mise en quarantaine et bloquée pendant 14 jours ; le 14 mai 2020, un hélicoptère a pulvérisé près de 3 000 litres de détergent pour « désinfecter » le quartier5.
Pour les minorités de nos sociétés, anciennes ou plus récentes, qu’elles soient ethniques, religieuses, linguistiques ou sexuelles/de genre, la discrimination n’est pas nouvelle. Mais sa prévalence et son ampleur prennent des proportions plus menaçantes, tandis qu’elle infiltre tous les secteurs de la vie : la fourniture des services publics, les possibilités d’emploi, les pratiques policières, le logement, la représentation et l’organisation politiques, et l’accès à l’éducation.
Les principes mêmes de droits humains et d’égalité dans la dignité sont remis en cause et, pour les jeunes, le fait de les défendre et de défendre la diversité peut leur être préjudiciable. Dans les États membres du Conseil de l’Europe, le nombre de défenseurs des droits humains, de militants et d’éducateurs qui sont persécutés ou craignent de l’être est alarmant. Cette situation peut s’expliquer par le racisme historique qui sévit dans nos sociétés, par une réaction à la rapidité des changements ou comme une conséquence du terrorisme et des guerres contre le terrorisme. Mais c’est aussi, forcément, le résultat d’efforts insuffisants en matière de sensibilisation et d’éducation contre le racisme et pour les droits humains. S’il est vrai que nous ne naissons pas racistes mais que nous apprenons à le devenir, personne ne naît non plus bon citoyen : c’est le résultat d’un long processus d’apprentissage et de développement personnel.
Le discours de haine, y compris sous sa forme virtuelle, est peut-être la partie la plus visible du phénomène de radicalisation et de banalisation d’un populisme et d’un nationalisme agressifs. L’escalade de l’intolérance conduit souvent à la violence et, dans les cas les plus extrêmes, au conflit armé. Pour reprendre la définition donnée par le Conflict Data project de l’Université d’Uppsala : « un conflit armé est un différend conflictuel qui concerne un État et/ou un territoire, et où l’utilisation de la force armée entre deux parties, dont l’une d’elles au moins est un État, est la cause d’au moins 25 décès ». Le projet faisait état en 2019 de 54 conflits « actifs » concernant des gouvernements et/ou des territoires, soit le nombre le plus élevé depuis 1946. Parmi ceux-ci, seuls deux opposaient des États, les autres se déroulant au sein même d’États. Plus intéressant encore, sur les 52 conflits intraétatiques, 22 s’étaient internationalisés d’une manière ou d’une autre, les États-Unis étant le pays impliqué dans le plus grand nombre de conflits (10) en tant que partie belligérante secondaire6. Les conflits en cours en Syrie et au Yémen sont des exemples de conflits intraétatiques fortement internationalisés.

Les conflits au Rwanda et en ex-Yougoslavie dans les années 90 et les conflits actuels en Syrie et au Yémen, auxquels il faut ajouter les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité dont sont victimes les Rohingyas du Myanmar, ont réveillé les souvenirs de tragédies que sont le génocide et le nettoyage ethnique, et soulevé à nouveau la question du devoir d’intervention de la communauté internationale face à des violations flagrantes des droits fondamentaux. La communauté internationale devrait-elle se faire davantage entendre concernant la discrimination et le déplacement des musulmans en Inde ? Faut-il exercer davantage de pression sur la Chine à propos de ses camps de « rééducation » destinés aux communautés ouïgoures dans la province du Xinjiang ? Les récents conflits dans l’est de l’Ukraine et dans le Caucase nous rappellent également avec force que l’Europe n’est pas épargnée, et illustrent la façon dont le discours de haine et les conflits armés se nourrissent mutuellement.
Toutes les sociétés se sont construites par l’intégration de personnes issues de milieux géographiques et culturels différents. Il y a vingt-cinq ans, les auteurs de ce manuel mentionnaient l’Islande comme la seule société principalement monoculturelle d’Europe, en précisant : « Et même dans ce pays, les choses changent ! » Aujourd’hui, nous pouvons en effet affirmer que les choses ont changé : selon les données de 2020, 14 % de la population résidant en Islande est désormais de nationalité étrangère.
Si la diversité est la norme au sein de nos sociétés, pourquoi manifestons-nous tant d’intolérance à l’égard de ceux que nous jugeons différents ? Il est clair qu’il n’existe pas une seule réponse à cette question et que, pour en développer tous les aspects à prendre en considération, ce site web ne suffirait pas.
1 Global digital population as of January 2021 (en anglais uniquement)
2 The Sustainable Development Goals Report 2020 - Goal 9 (en anglais uniquement)
3 Report: Discrimination and hate crime against Jews in EU Member States: experiences and perceptions of antisemitism. FRA – European Union Agency for Fundamental Rights. (en anglais uniquement)
4 European Roma Rights Centre (2020), Roma Rights in Times of Covid, Brussels. (en anglais uniquement)
5 Article in Bulgarian about a helicopter which sprayed nearly 3,000 litres of detergent to “disinfect” the Romani neighbourhood (en anglais uniquement)
6 Pettersson T. and Öberg M. (2020), ‘Organised Violence, 1989-2019’, Journal of Peace Research, 57 (4), pp. 597-613. The Uppsala Conflict Data Program. (en anglais uniquement)