Est-ce que les migrations y sont vraiment pour quelque chose ?

Alors que l’Europe occidentale se redressait après la seconde guerre mondiale, la pénurie de main-d’œuvre peu qualifiée a entraîné une vague de migration en provenance des pays moins développés de la Méditerranée. Les migrants ont en majorité intégré le marché de l’emploi des pays d’accueil en tant que travailleurs manuels et, d’une manière générale, ils ont reçu un accueil amical, ou du moins « neutre » : ils étaient « nécessaires ». La crise économique de 1973 a changé la donne : les recrutements ont été gelés et les récessions économiques se sont prolongées jusqu’au milieu des années 80. Tous les pays industrialisés ont connu un chômage structurel qui touchait principalement les « plus faibles » du système de production, notamment les travailleurs migrants étrangers. L’accueil amical qui leur avait été réservé se transforma en peur ou en suspicion : « Nous n’avons plus besoin de vous ». Face aux problèmes économiques, les étrangers devenaient les boucs émissaires et se voyaient reprocher de prendre les emplois des populations du pays d’accueil.
La chute du mur de Berlin en 1989 a provoqué une hausse de la migration économique et une augmentation du nombre de demandeurs d’asile cherchant refuge en Europe occidentale. Les pays d’Europe centrale et orientale sont devenus une source importante de migrants pour l’Europe occidentale et méridionale. Dans les premières années qui ont suivi la chute du rideau de fer, la migration a été marquée par le « retour » des ethnies allemandes de l’ancienne Union soviétique en Allemagne (y compris les populations qui avaient été déportées auparavant). Avec le conflit en ex-Yougoslavie, les réfugiés de guerre sont réapparus en Europe. Le conflit a entraîné le départ de quelque 4,6 millions de personnes et, dans la première partie des années 90, quelque 700 000 personnes sont venues chercher refuge en Europe occidentale.
L’élargissement de l’Union européenne a entraîné une mobilité accrue au sein de l’Europe occidentale, et notamment des migrations permanentes ou saisonnières de main-d’œuvre en particulier en provenance des pays d’Europe centrale et orientale. Alors que les frontières intérieures de l’UE s’estompaient lentement avec l’accord de Schengen, les contrôles aux frontières extérieures se sont renforcés à tel point que l’expression de « forteresse Europe », qui exprimait la crainte que l’Union ne ferme ses portes à ses voisins, est devenue une réalité en même temps qu’une demande de certains hommes politiques et d’importants segments de la population.
Suite aux attaques terroristes perpétrées aux États-Unis en septembre 2011, les questions de sécurité et de terrorisme sont venues occuper le devant de la scène internationale. Le lancement de la/des guerre(s) mondiale(s) contre le terrorisme et les interventions en Irak et en Afghanistan ont contribué à légitimer, dans l’espace public, des politiques plus strictes en matière de migration et de restriction des droits humains au nom de la sécurité. Cette évolution s’est accompagnée d’une augmentation du nombre d’attaques terroristes en Europe, qui ont également contribué de manière significative à la montée de la xénophobie, et en particulier de l’islamophobie.

La guerre en Syrie a confronté les pays européens à la détresse des réfugiés et des demandeurs d’asile, conditionnant durablement leurs attitudes envers les réfugiés. Depuis 2014, la Turquie accueille la plus grande population de réfugiés au monde, avec 3,6 millions de réfugiés « enregistrés » en 2019. En 2015, quelque 1,3 million de demandeurs d’asile sont entrés en Europe1. La large couverture médiatique du sort des migrants en 2015 et de leurs pérégrinations à travers les Balkans ou la Hongrie vers l’Europe occidentale a rouvert le débat sur la migration. Parallèlement, de nombreux partis, notamment ceux qui préconisent un renforcement des contrôles aux frontières, ont instrumentalisé à des fins politiques l’exacerbation des sentiments anti-migrants sur le continent. Cela s’est accompagné d’une montée en flèche de la rhétorique nationaliste de la part des partis d’extrême droite, mais aussi de partis se disant plus proches du centre. Il en a découlé des politiques qui bafouent de façon flagrante les droits humains et le droit humanitaire international. Des clôtures ont été érigées aux frontières, et certaines législations incriminent le fait d’aider les demandeurs d’asile. Beaucoup de ces demandeurs d’asile sont aussi des jeunes, notamment des mineurs non accompagnés, qui se retrouvent souvent dans des situations de précarité, d’insécurité et de dénuement total. En 2016, près de 26 000 enfants non accompagnés ou séparés sont arrivés en Italie ; les centres d’accueil des migrants, comme sur l’île de Lampedusa, peinent à gérer les flux migratoires et abritent souvent des populations de migrants plusieurs fois supérieures à leur capacité maximale.
En 2015, le gouvernement hongrois a décidé de construire un mur à sa frontière avec la Serbie pour empêcher les demandeurs d’asile d’entrer sur son territoire, ainsi que d’apporter à la législation nationale des modifications portant atteinte aux droits des demandeurs d’asile à une protection et une étude appropriée de leur dossier. Ces mesures ont été accompagnées d’une campagne d’affichage nationale porteuse de messages tels que : « Savez-vous que, depuis le début de la crise de l’immigration, le harcèlement des femmes a fortement augmenté en Europe ? »
Le Pacte mondial des Nations Unies pour les migrations (2016) est le premier document négocié au niveau intergouvernemental qui couvre de manière globale toutes les dimensions des migrations internationales. Il offre un cadre solide pour améliorer la gestion des migrations, relever les défis liés aux migrations d’aujourd’hui et renforcer la contribution des migrants et des migrations au développement durable.
Les mesures sanitaires et de sécurité adoptées dans le cadre de la pandémie de covid-19 ont mis un frein sans précédent à la mobilité internationale : pour stopper la propagation du virus, la plupart des pays d’Europe et du monde ont hermétiquement fermé leurs frontières extérieures et imposé des confinements sévères à l’intérieur de leurs frontières. Mais ces mesures n’ont pas été appliquées aussi systématiquement qu’il n’y paraît : les confinements ayant entraîné la fermeture d’entreprises, de nombreux travailleurs saisonniers se sont retrouvés sans emploi, confrontés à des violations de la sécurité sociale ou à des environnements de travail dangereux, et beaucoup ont dû retourner dans leur pays d’origine ou y ont été contraints. A l’inverse, étant donné que, dans des pays comme l’Espagne, l’Allemagne et le Royaume-Uni, une grande partie du travail agricole dépend de la main-d’œuvre moins chère fournie par l’Europe centrale et orientale, les frontières sont – à titre exceptionnel et pour éviter que les récoltes ne soient perdues – restées ouvertes aux travailleurs migrants. En Allemagne, par exemple, certains syndicats ont fait état de cas des mauvais traitements extrêmes infligés à des travailleurs roumains contraints de travailler dans des conditions qui ne respectaient pas le droit du travail ou les mesures de sécurité sanitaire2
1 Number of Refugees to Europe Surges to Record 1.3 Million in 2015. Pew research Center. Global Attitudes & Trends (en anglais uniquement).
2 Germany drafts Romanian farm labor for coronavirus pandemic. Deutsche Welle (DW) (en anglais uniquement).