Au cours de l’histoire, notre monde a fait l’objet de multiples divisions. Les Romains ont divisé le monde entre l’Empire romain et le monde des Barbares ; des expéditions de Christophe Colomb sont nés le Nouveau Monde et l’Ancien Monde ; à la fin de la seconde guerre mondiale, un « rideau de fer » est venu séparer l’Europe de l’Est de l’Europe de l’Ouest. Aujourd’hui, on parle de pays membres de l’UE et de pays non membres, et d’un monde divisé entre le Nord et le Sud.


Cette opposition entre le Nord et le Sud ne fait pas référence à la situation géographique des pays par rapport à l’équateur (l’Australie est économiquement au nord !), mais à des données économiques et politiques beaucoup plus complexes.

Seule une petite minorité des habitants de notre planète profite des avantages de ce monde « plus petit » auquel nous venons de faire allusion : une large avance technologique et un niveau de consommation qui dépasse de loin les besoins fondamentaux. Les termes de « Nord » et de « Sud » sont des généralisations et il existe des différences significatives entre les pays de chacun de ces groupes. Mais, indéniablement, la véritable frontière qui sépare le Nord du Sud est la pauvreté.

Ce qui est souvent commun à certains pays du « Sud » et du « Nord », c’est l’histoire partagée d’un passé colonial, d’une exploitation économique et d’accords commerciaux internationaux inéquitables en échange de la reconnaissance de l’indépendance d’un pays.

Dans le premier quart du XXIe siècle, le « Nord » abritait 25 % de la population mondiale et disposait des quatre cinquièmes du revenu mondial, tout en produisant 90 % des biens manufacturés[i]. Pendant ce temps, le « Sud » accueillait les trois quarts de la population mondiale et ne disposait que d’un cinquième du revenu mondial. L’accès aux vaccins contre la covid-19 illustre bien cette situation : en janvier 2021, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a indiqué que, alors que 39 millions de doses de vaccins avaient été administrées dans près de 50 pays riches, une nation parmi les plus pauvres n’en avait reçu que 25. Malgré le pilier COVAX cogéré par l’OMS, qui vise à garantir à tous les pays un accès juste et équitable aux vaccins, le directeur de l’OMS a évoqué à ce sujet « une nouvelle brique dans le mur de l’inégalité entre les nantis et les démunis de la planète » et « un échec moral catastrophique ».
 

Le monde est au bord d’un échec moral catastrophique et le prix de cet échec sera payé en vies et par les moyens de subsistance des pays les plus pauvres du monde.
Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, Directeur général de l’OMS,18 janvier 2021


Les causes du phénomène de pauvreté ne sont pas naturelles : bien des pays pauvres possèdent davantage de ressources que les pays développés et, dans le passé, leurs économies étaient même florissantes. Alors, quelles sont les raisons de cette situation d’inégalités et d’injustices ? Au risque de tomber dans la simplification extrême, on peut dire que la situation de ces pays s’explique par le système international qui prévaut sur le plan politique, mais surtout économique, dans notre monde.

En 1791, dans la colonie française de Saint-Domingue, les esclaves ont organisé une révolte inspirée des idéaux de la Révolution française de 1789 et des principes des droits humains. Après des années de lutte entre les esclaves et les armées françaises et britanniques, l’indépendance d’Haïti est proclamée en 1801 ; c’est la seule révolte d’esclaves à avoir débouché sur la création d’un État indépendant. Cependant, le nouveau pays peine à être reconnu par les « grandes puissances » et se trouve dans l’impossibilité d’accéder au marché mondial. La France finit par reconnaître le pays, en 1821, en échange d’une indemnité de 150 millions de francs-or qui obligera le gouvernement haïtien à contracter auprès des banques occidentales des emprunts à des taux d’intérêt pénalisants. La dette ne sera finalement réglée qu’en 1947. Haïti est actuellement le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental, se classant au 169e rang sur 189 selon l’indice de développement humain.
 

Un déséquilibre que chacun d’entre nous contribue à maintenir

À la suite de la seconde guerre mondiale, un petit nombre de pays du « Nord » ont dicté l’ordre économique international, qui s’avère toujours en place aujourd’hui. Ces pays ont imposé des règles et créé des structures qui reflétaient leurs propres intérêts (comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale) et ont utilisé des ressources qui ne leur appartenaient pas. En bref : ils ont conçu un système selon lequel le développement de quelques-uns était permis par la pauvreté d’une majorité.

D’autres formes de dépendance plus subtiles sont devenues la règle, dont la principale expression est la dette extérieure qui accable la majorité des pays en voie de développement. Les pays du Sud se sont retrouvés pris au piège, contraints d’exploiter et de vendre leurs matières premières pour payer les équipements et la technologie qui leur faisaient défaut.

Depuis la fin des années 1990, le concept politique de « Sud » a perdu de son attrait et d’autres récits sur la pauvreté ont pris le relais. À cette époque, le Programme des Nations Unies pour le développement a entrepris de développer un modèle de pauvreté en vertu duquel la pauvreté se mesure en référence à trois domaines : l’éducation, la santé et le niveau de vie. Ce modèle reconnaît l’interconnexion des droits humains et la manière dont le non-respect d’un droit entraîne des violations d’autres droits ou entrave la capacité à y accéder et à les exercer.

L’inégalité fondamentale du système économique, les guerres civiles, les catastrophes écologiques (désertification, tremblements de terre), la famine, les épidémies et le fort accroissement de la population (notamment en Afrique), tous ces facteurs s’additionnent pour produire des situations dramatiques. Un nombre croissant de personnes ont été contraintes de prendre une décision pénible, voire traumatisante : quitter leur maison, émigrer ou demander l’asile. Elles agissent dans l’unique objectif de survivre, conscientes malgré tout des difficultés inhérentes au fait de vivre dans un pays étranger.

En 2020, le nombre de personnes « relevant de la compétence » du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés s’élevait à 79,5 millions (en 1974, ce chiffre était de 2,4 millions), dont 26 millions de réfugiés, 4,2 millions de demandeurs d’asile et 45,7 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays. La plupart des réfugiés viennent de cinq pays : la Syrie, le Venezuela, l’Afghanistan, le Soudan du Sud et le Myanmar, et 82 % sont accueillis dans des pays en développement. Pouvez-vous vous imaginer ce que représentent réellement ces chiffres en termes de tragédie humaine ?

 

1 Ollie Tait, The North-South Divide, July 2016 (en anglais uniquement).