''Ne dites plus : illégaux''
05/02/2010 - La Libre Belgique / Belgique
Le Conseil de l’Europe déplore
la criminalisation des migrations. Un rapport expose les effets pervers
de cette politique sur les droits individuels. La façon dont l’Europe
gère, tant bien que mal, l’arrivée et la présence d’un nombre croissant
d’immigrants venus chercher sur son territoire soit l’asile, soit un
avenir meilleur, fait l’objet d’un débat complexe depuis de nombreuses
années. Le Conseil de l’Europe y apporte sa pierre en publiant un
document abordant le sujet sous l’angle des effets néfastes des
politiques migratoires sur le respect des droits de l’homme. Destiné aux
47 Etats membres de l’organisation paneuropéenne, ainsi qu’aux
institutions de l’UE, le rapport expose les observations d’experts,
assorties de recommandations.
Que dit ce rapport en substance
? "La tendance est à la criminalisation de l’immigration", a indiqué le
commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Thomas
Hammarberg, lors de la présentation du texte à la presse, jeudi à
Bruxelles. "Les Etats ont un intérêt légitime à contrôler leurs
frontières, convient le commissaire , mais la criminalisation est une
mesure disproportionnée, qui peut entraîner davantage de stigmatisation
et la marginalisation des migrants."
Cette criminalisation, explique
la rédactrice du rapport, Elspeht Guild, professeur à l’université
Raboud de Nimègue, se traduit déjà au niveau sémantique. "Les
gouvernements mais aussi les institutions de l’UE emploient
régulièrement le terme d’illégaux pour qualifier les migrants en
situation irrégulière. Or c’est leur statut qui est illégal, pas les
personnes elles-mêmes." Les autorités et les médias devraient employer
les termes "étrangers en situation irrégulière" ou "sans-papiers",
plaide la Néerlandaise, plutôt que la stigmatisante appellation "illégaux"
"qui laisse l’impression que les immigrants sont engagés dans des
activités criminelles" . Comme l’a récemment laissé entendre sans nuance
l’Italien Berlusconi (lire ci-contre). "De telle déclaration vont à
l’encontre des statistiques d’Eurostat qui montre une baisse constante
de la criminalité dans l’UE" , rétorque Mme Guild, évoquant les
statistiques publiées par Eurostat.
"De toute façon, les Etats n’ont
aucune excuse pour ne pas respecter les droits de l’homme", enchaîne
Thomas Hammarberg. Le rapport met pourtant en évidence le fait que les
Etats ont de plus en plus souvent recours à des sanctions pénales contre
les personnes en situation irrégulière. Ainsi au Royaume-Uni, en
Allemagne, en Grèce ou en Italie, l’entrée illégale sur le territoire
peut être punie d’une amende et/ou d’une peine d’emprisonnement, avant
l’expulsion.
Quand les Etats n’actionnent pas
le levier pénal, ils usent de sanctions administratives s’apparentant à
des sanctions pénales. Telle la pratique désormais très répandue du
placement prolongé en rétention administrative des sans-papiers et des
demandeurs d’asile, dans des conditions trop souvent critiquables.
Or, pour Elsphet Guild, "il est
difficile de justifier l’usage de lois pénales, puisque les infractions
en matière de franchissement de frontières ne font pas de victimes". Pas
plus que la présence illégale d’un ressortissant étranger dans un pays,
ajoute le rapport. Le Conseil de l’Europe s’émeut également que des
droits sociaux, comme la santé, le logement ou la scolarisation des
mineurs soient souvent bafoués, au fait que les migrants pénètrent ou
résident illégalement dans un pays.
Le rapport pointe également la
tendance à la criminalisation des personnes qui viennent en assistance
aux sans-papiers - on ne parle pas ici des trafiquants d’êtres humains,
des exploiteurs et autres marchands de sommeil. Et de citer l’exemple
d’une Française qui hébergeait un sans-papiers qu’elle comptait épouser
et qui fut accusée d’un délit passible de cinq ans de prison et de 30000
euros d’amendes avant que les charges retenues contre elle soient
abandonnées - entre-temps son fiancé avait déjà été expulsé.
En raison des contradictions
entre les politiques migratoires et le respect des droits individuels,
M. Hammarberg s’attend à ce que la Cour européenne des droits de l’homme
soit saisie d’un nombre croissant de plaintes - "Je m’étonne d’ailleurs
que nous n’en ayons pas encore reçu plus".
Le Suédois se dit encore
favorable "à une harmonisation des politiques migratoires des Etats,
mais pas sur base des standards légaux les plus bas". Selon lui, si
l’Europe privilégie les aspects sécuritaires au détriment des droits
individuels, c’est en raison "d’un fort sentiment de xénophobie".
Sentiment conforté par le fait que "nos politiciens ne parviennent pas à
expliquer aux citoyens que l’Europe est un continent vieillissant et que
nous aurons besoin de cette immigration".
Olivier le Bussy
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