Les Journées européennes du Patrimoine 2004 

Cérémonie de lancement des Journées européennes du Patrimoine

Discours de la Secrétaire Générale Adjointe

(Barcelone, 4 septembre 2004)

"Madame la ministre, autorités, mesdames, messieurs:

Je souhaite commencer mon intervention en demandant pardon à nos enfants. Car, malgré toutes nos promesses, nous n'avons pas encore réussi à leur offrire un monde meilleur. Ayant à l'esprit les enfants de l'école de Beslan et tous les enfants victimes de souffrances, je vous propose de garder qualques instants de silence. Un silence pour trouver un geste. Un geste qui fasse sourire un enfant. (…). Merci."

Au treizième siècle, l'empereur d'Allemagne Frédéric II a réalisé une expérience pour essayer de découvrir quelle pouvait être la langue maternelle innée de l'être humain. Il eut l'idée terrible de séparer de leur mère des bébés et de les faire élever par des gardiens sourds et muets. Ces gardiens avaient comme consigne de ne leur donner aucune tendresse et de ne leur fournir que des soins d'hygiène et d'alimentation, mais les meilleurs possibles. Non seulement les bébés ne parlèrent aucune langue mais rapidement ils dépérirent et moururent.

Quelques siècles plus tard, nous sommes convaincus du fait que l’être humain a un besoin inné de communiquer. Le langage est probablement le meilleur allié de notre espèce, mais notre créativité a su trouver bien d’autres moyens d’expression que les mots. Car, au-delà de la transmission de connaissances ou d’informations, nous sollicitons notre talent pour exprimer des idéaux, des valeurs et des sentiments. Notre patrimoine est à la fois fruit et semence de ce besoin et ce talent.

Notre patrimoine culturel est le fruit de notre passé, l’image parfois d’une seconde de génialité, parfois de quelques décennies de création obstinée. Le fruit cueilli par nos enfants devient une semence de merveilles potentielles. Nous, les générations du présent, sommes les gardiens du fruit et devons veiller à la fertilité de la semence. Une semence dont la génétique s’enrichit du croissement de cultures et qui porte nos signes d’identité au-delà des toutes les frontières de l’espace et du temps.

Le Conseil de l’Europe fête cette année les 50 ans de la convention culturelle européenne. En soufflant ces bougies, nous renouvelons notre voeu pour la co-opération culturelle et la sauvegarde et la promotion du patrimoine commun européen. A travers les journées européennes du patrimoine, chaque année notre voeu devient davantage réalité.

Mesdames et Messieurs,

L’Espagne, et en particulier la Catalogne, ont contribué aux premiers pas des Journées Européennes du Patrimoine lancées par le Conseil de l’Europe en 1991. Pour cette raison, mais aussi parce que la richesse culturelle, le dynamisme et la créativité de la Catalogne et de Barcelone s’imposent aux yeux de tous –et le Forum des cultures en est un excellent exemple-, il aurait été difficile de trouver lieu plus symbolique et plus approprié pour le lancement officiel des JEP 2004.

Un thème majeur de ce lancement 2004 à Barcelone est «les jeunes et le patrimoine ». Le concept de « pédagogie du patrimoine » a été développé dès son origine par le Conseil de l’Europe, il y a une quinzaine d’années. Il a fait prendre conscience aux décideurs et aux professionnels du rôle du patrimoine en tant que vecteur privilégié d’éveil des jeunes à leur environnement, à la conscience d’une histoire partagée et à la compréhension des valeurs respectives des communautés culturelles coexistant sur ce continent.

Les résultats de projets pédagogiques pilotes initiés ou soutenus par le Conseil de l’Europe sont présentés à l’occasion de cette manifestation. Je voudrais, ici à Barcelone, saluer notamment l’expérience de l’EPIM, concours international de « jeunes photographes du patrimoine » imaginé en Catalogne dans le cadre des JEP et progressivement développé dans une trentaine de pays de l’Europe et de la méditerranée. Il faudrait souligner aussi l’apport original du projet « l’Europe, d’une rue à l’autre » ayant associé 35 écoles de 22 pays. Notre objectif est d’éduquer le regard des enfants en les rendant sensibles à ce qui les entoure afin qu’ils perçoivent les avantages d’une société multiculturelle.

Aujourd’hui, la réflexion sur l’éthique et les méthodes d’interprétation du patrimoine culturel, liée aux activités de pédagogie et de sensibilisation, s’avère d’autant plus importante que l’on souhaite faire du patrimoine culturel un outil de découverte mutuelle et non pas un enjeu de discorde. Les destructions de biens culturels intervenues encore récemment sur le sol de ce continent, dans le cadre de conflits, appellent à la vigilance. C’est pourquoi notre programme « patrimoine » vise particulièrement la promotion des valeurs du Conseil de l’Europe.

Mesdames et Messieurs,

Je suis convaincue que, à l’image des bébés de la terrible expérience de Frédéric II, notre société ne peut pas survivre longtemps si l’on se limite à couvrir ses besoins purement « physiques » en négligeant les besoins spirituels, affectifs et culturels. Notre patrimoine est donc un élément indispensable pour notre survie : un pont entre l’individualité et l’universalité, entre le passé et le futur.

C’est pour cette raison que nous préparons au Conseil de l’Europe une nouvelle convention relative aux « valeurs du patrimoine culturel pour la société » et qui reconnaît le patrimoine sa qualité de ressource de développement. C’est une approche innovante de l’idée de développement qui ne se limite pas aux aspects économiques et à l’apport des biens culturels à la prospérité locale et à la création d’emplois. Ces travaux soulignent, en effet, la notion de « développement humain » et visent un ensemble de valeurs immatérielles telles que le dialogue interculturel, l’accès du plus grand nombre à la culture, la préservation des diversités culturelles et la sauvegarde d’identités plurielles faisant la richesse de l’Europe.

Forte de son expérience acquise en matière de coopération culturelle, notre Organisation est bien placée pour faire progresser une conception du développement durable intégrant à l’avenir des dimensions culturelles indispensables au progrès global de société.

Nos travaux innovent sur plusieurs autres points, comme la notion du « droit au patrimoine » des citoyens ou encore l’idée que toute personne ou communauté a l’obligation de respecter aussi bien son patrimoine culturel que celui des autres. De même est affirmé le principe que les pouvoirs publics se doivent non seulement de favoriser l’accès aux patrimoines culturels, notamment des personnes les moins favorisées, mais d’organiser l’implication du plus grand nombre dans les processus d’identification et de conservation des biens culturels.

Dans la réflexion en cours sur la nature et le sens du patrimoine dans l’Europe actuelle, notre Organisation suggère une conception transversale du patrimoine reposant sur un ensemble de « ressources matérielles et immatérielles » expression de « valeurs, croyances, savoirs et traditions » dans lesquels se reconnaissent des individus et des groupes.

A cet égard, le lieu d’accueil de la présente manifestation est particulièrement significatif :

Le « Palau de la Musica Catalana » constitue à la fois un chef d’oeuvre d’architecture figurant sur la liste du patrimoine mondial et un haut lieu de la musique. Le spectacle « son et lumière », monté en la circonstance par un célèbre architecte catalan, témoigne également du potentiel vivant de créativité du lieu.

L’architecture, la musique, la scénographie, les traditions du spectacle et aujourd’hui les arts de l’image et du son qui s’expriment dans les divers pays d’Europe, forment autant de facettes de ce qui est, ou de ce qui deviendra avec le temps, notre « patrimoine » commun.

Je voudrais me faire l’interprète du Conseil l’Europe et de tous les participants des pays européens et remercier nos hôtes pour avoir rendu possible l’organisation de cette brillante manifestation. Un remerciement particulier va au Musée de l’Histoire de la Catalogne qui a joué un rôle moteur dans ce programme.

Mesdames, messieurs

2004 est une année importante pour l’Europe puisqu’elle a été marquée par l’extension de l’Union Européenne à 10 nouveaux pays qui sont également membres du Conseil de l’Europe. Mais, au lendemain de cet élargissement historique, notre ambition doit aller au-delà des désormais bien connues « quatre libertés fondamentales » (la libre circulation des personnes, des services, des marchandises et des capitaux).

En effet, le Conseil de l’Europe est très heureux de partager avec vous et nos collègues de la Commission Européenne la fête de ce qui devrait être la plus importante des libertés en Europe : la libre circulation de l’esprit.

Je suis convaincue que les JEP 2004 auront tout l’éclat qu’un lancement aussi prestigieux laisse espérer et que ce beau projet européen continuera à se développer dans l’extraordinaire richesse qui le caractérise, partagé chaque année par quarante-huit pays et liant de manière admirable nos passés différents et notre avenir commun.