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Speech by Alain Berset, Secretary General of the Council of Europe
Monsieur le Recteur de l’Université de Lausanne,
Monsieur le Président de la Fondation Jean Monnet,
Madame la Conseillère d’État,
Mesdames et Messieurs,
Introduction
Quel plaisir de me retrouver sur le campus de l’Université de Lausanne avec vous aujourd’hui. La dernière fois que j’étais ici, c’était en novembre 2023 avec le Président Emmanuel Macron. C’était presque une autre époque pour le continent européen et pour la Suisse, et c’était pour moi dans une autre fonction que celle que j’occupe aujourd’hui. Mais le thème était déjà : « Parlons d’Europe ».
Notre rencontre aujourd’hui intervient alors que je suis Secrétaire général du Conseil de l’Europe depuis un an et demi. Et ce à un moment où l’histoire semble s’accélérer, où le monde semble devenir un endroit plus dangereuse et moins prévisible, au moins si nous le regardons depuis la Suisse. Et où l’enjeu est de savoir reconnaître ces changements pour ce qu’ils sont : évolution, rupture ou cassure.
Je vais commencer par partager avec vous quelques réflexions et expériences que j’ai pu faire ces dix-huit derniers mois, et je me réjouis ensuite de l’échange que nous pourrons avoir ensemble.
Ukraine
Pour commencer cette histoire, je vous propose de revenir il y a exactement quatre ans, jour pour jour, soit le 24 février 2022, quand la Russie lançait une offensive militaire à grande échelle contre l’Ukraine. À la une du Monde, « L’Ukraine sous les bombes russes ». Le quotidien suisse « Le Temps » titrait : « L’Ukraine s’écroule ».
Ce jour-là, les annonces de sanctions économiques se succèdent. Joe Biden veut faire de Vladimir Poutine « un paria sur la scène internationale ». Boris Johnson déclare que « Poutine ne pourra jamais se laver les mains du sang de l’Ukraine ». Au même moment, une réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies s’ouvre à New York, sous présidence russe. En fait, elle commence vingt minutes avant le déclenchement de la guerre. Le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, appelle à donner une chance à la paix. À la fin de la réunion, une journaliste d’ABC révèle un message du Pentagone reçu quelques heures plus tôt : « Vous vivez probablement les toutes dernières heures de paix du continent européen avant longtemps. Faites attention à vous ».
De la « perfect storm » à un tournant géopolitique en trois phases
La succession des crises
Revenons maintenant dans le présent, ce 24 février 2026. Les derniers mois, et surtout les dernières semaines, ont marqué un tournant majeur dans la géopolitique internationale telle que nous la ressentons depuis notre continent. Un tournant de nature à marquer une génération. Certains, dont je fais partie, qualifient ce moment de rupture dans l’ordre mondial.
Cette rupture, l’Europe n’en est pas le catalyseur. Elle en est plutôt la cible, parfois même la victime, dans la mesure où la rupture se produit sur des lignes de force qui ne partent pas de nous mais qui frappent au cœur de notre sécurité, de nos institutions et de notre cohésion. J’ai été de celles et ceux qui ont tiré la sonnette d’alarme depuis longtemps, parce que ce moment n’est pas arrivé du jour au lendemain. Mais au plus tard au moment où le Premier ministre canadien Mark Carney parlait de rupture à Davos, il y a quelques semaines, plus personne ne pouvait encore prétendre que l’ordre international était intact.
Refaisons le film ensemble. Il y a toujours eu des crises et des moments difficiles. Mais quelque chose de nouveau a commencé, à mon sens, avec la crise financière de 2008, dont nous n’en avons pas assez compris la portée globale ni assez imaginé les conséquences.
Puis les chocs se sont enchaînés : la crise de l’endettement des grandes économies, l’explosion des inégalités, la crise de l’euro, la première phase de la guerre en Ukraine en 2014, le retour de formes de populisme que l’on pensait révolues, la pandémie de Covid-19, et pendant tout ce temps, la crise climatique. Nous avons cru à de simples revers, à répétition, mais pas plus. Et puis la Russie a lancé une invasion à grande échelle de l’Ukraine, huit ans seulement après la Crimée.
Tous ces chocs n’étaient pas des chocs séparés. C’étaient des fissures profondes, à divers titres, dans l’architecture de sécurité. C’était une suite ininterrompue de crises qui se sont renforcées mutuellement. Ce que j’ai décrit comme une « perfect storm », une tempête parfaite pour l’ordre international.
L’accélération
Et cela ne s’est pas arrêté après l’invasion de l’Ukraine en 2022, mais cela s’est poursuivi, dans une sorte d’accélération continue. La situation sécuritaire et humanitaire à Gaza a mis à nu la paralysie des institutions multilatérales. Ce qui s’est produit au Venezuela a ressuscité la vieille logique de la guerre froide, celle des sphères d’influence. Mais ce sont finalement les tensions autour du Groenland qui ont mis fin à toute illusion de distance. Car, oui, la menace d’une action militaire contre un territoire faisant partie du Conseil de l’Europe, et ce par l’un de nos alliés les plus proches, a été le point de bascule.
C’est dans ce contexte particulièrement tendu que j’ai pris la parole dans les pages du « New York Times », il y a quelques semaines, pour rappeler, des deux côtés de l’Atlantique, que les alliances reposent sur la prévisibilité, l’attente et l’exigence que la puissance reste liée au droit. Que le droit international ne peut pas être soumis à la moralité de dirigeants quels qu’ils soient.
J’ai donc appelé l’Europe à protéger son cadre juridique. Parce que si nous devions échouer à articuler une vision juridique et politique, alors ce sont d’autres qui vont remplir le vide. Et ne nous faisons aucune illusion : ils feront basculer la sécurité d’une logique fondée sur le droit et sur les règles à une logique fondée sur la force et la puissance.
Au fond, tout se résume à une phrase : le droit international est universel. Ou alors il n’existe pas.
La déconstruction
Nous sommes dans la troisième phase de ce moment de déconstruction du droit international. Je dois faire une confession. Quand j’ai pris mes fonctions il y a un peu plus d’un an, je pensais que le débat en Europe portait sur la manière d’améliorer l’ordre international, non pas sur la question de savoir s’il existait encore.
Cette troisième phase dans laquelle nous sommes nous emmène vers un monde sans règles, où seules les impulsions et le pouvoir des puissants régissent les relations. Ce monde n’a pas de véritable ordre juridique. Il n’a que la force. Et cela ne se limite pas aux relations entre États. Quand le droit est affaibli à l’extérieur, le rapport de force s’immisce au sein même de nos démocraties. Autrement dit, l’affaiblissement du droit international précède l’affaiblissement de l’État de droit au niveau national.
Le moment de bascule
L’après-guerre : quand l’audace a refait l’Europe
Cette troisième phase, que j’ai décrite comme la « déconstruction de l’ordre international fondé sur le droit », est un moment de bascule. C’est une situation qui requiert une vision audacieuse de l’Europe, claire et fondée sur les valeurs.
Notre continent a déjà traversé de telles situations.
Permettez-moi de revenir 80 ans en arrière. Si nous regardons derrière nous, ceux que l’on appelle les pères fondateurs de l’Europe avaient des idées radicales pour le continent. Comment ne pas penser ici à Jean Monnet. Ou bien encore à Churchill et à son discours de Zurich, il y a exactement 80 ans cette année.
C’est là qu’il a appelé à la création d’un Conseil de l’Europe. Il avait compris avant beaucoup d’autres que l’Europe devait se reconstruire par la réconciliation entre anciens ennemis. Et il était lucide sur l’échec de la Société des Nations, qui n’a pas échoué en raison de ses propres principes, mais qui a échoué parce que les États ont cessé de défendre ces principes et que les gouvernements ont refusé de voir et d’agir tant qu’il en était encore temps.
Imaginez la situation en 1950. Jean Monnet a porté des idées comme les États-Unis d’Europe, à l’instar de Churchill d’ailleurs. Et aussi l’idée d’une armée européenne. Sous l’impulsion de Monnet, le plan Pleven avait proposé la création d’une Communauté européenne de défense, avec une armée européenne intégrée. Adenauer y est favorable. En août 1950, Winston Churchill propose devant l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe la création d’une armée européenne unifiée, placée sous contrôle démocratique européen. La motion est adoptée à une très large majorité : 89 voix pour, 5 contre, 27 abstentions.
Munich 2026 : des plans conçus sur le coin d’une table
Revenons en 2026. Nous voilà 80 ans plus tard à débattre des mêmes idées. D’une armée européenne. Ou plutôt d’un effort de réarmement de la part de plusieurs pays européens. Et ce n’est pas la même chose. Mais qu’entendons-nous vraiment de la part des dirigeants de grands pays européens aujourd’hui ?
La récente Conférence de Munich sur la sécurité leur a donné une tribune pour présenter leurs visions de l’Europe. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles n’ont ni l’audace ni l’ambition de celles des générations d’après-guerre. Dans ces plans conçus à la hâte, sur le coin d’une table, se dessinent trois grandes tendances.
La méthode Coué
La première est d’ordre psychologique. Là où les générations d’après-guerre proposaient des structures, des institutions, des politiques concrètes, beaucoup de dirigeants européens parlent aujourd’hui avant tout d’état d’esprit.
Ils appellent à un changement de mentalité. Le chancelier allemand appelle à une transformation mentale. Le président français parle de la nécessité de retrouver la confiance et la fierté. Le Premier ministre britannique évoque lui aussi un changement fondamental de mentalité, rappelant qu’au cours des années 1930, les dirigeants avaient trop tardé à dire la vérité à leurs sociétés.
On ne peut s’empêcher de penser que ce langage relève davantage de la méthode Coué que d’une véritable vision politique de l’Europe. Les transformations auxquelles l’Europe est confrontée ne relèvent pas de l’autosuggestion. Elles exigent des choix politiques, des structures, des stratégies. Elles demandent surtout de rompre avec certains modèles hérités du passé.
De la fierté au populisme, voire au nationalisme, il n’y a qu’un pas. Et quand l’ambition devient de faire de la Bundeswehr « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe », parle-t-on encore de sécurité européenne, ou de puissance nationale ?
La sémantique des sacrifices
La deuxième tendance est sémantique. On y parle de « vérités difficiles » à entendre, de sacrifices à consentir. Derrière cette formule toute faite, il y a pourtant une réalité simple : le réarmement exige des sacrifices budgétaires majeurs.
Cela est devenu explicite lorsque les chefs militaires britannique et allemand ont publié une déclaration conjointe, dans la foulée de Munich, appelant les sociétés européennes à accepter la nécessité du réarmement et à affronter ces « vérités difficiles ». Elles le sont parce que ces sacrifices concernent d’abord les dépenses sociales. Le ministre allemand des Affaires étrangères l’a montré, par tribune interposée dans Le Monde, en jugeant insuffisants les efforts français en matière de défense et en appelant à des économies dans le domaine social.
Une Europe à plusieurs vitesses
La troisième grande tendance qui ressort de Munich, c’est l’idée tenace d’une Europe à plusieurs vitesses. Les références au groupe E3 — France, Royaume-Uni, Allemagne — ont été nombreuses.
Ces formats peuvent se comprendre. Ils permettent parfois d’avancer plus vite sur des sujets sensibles. On le voit avec la coalition des volontaires en Ukraine, bien qu’elle ne dispose ni d’un statut juridique, ni d’un pouvoir de décision, ni même d’un secrétariat.
L’épisode inachevé du Groenland a illustré qu’en temps de crise, l’Europe s’exprime souvent à travers des capitales nationales plutôt que d’une seule voix politique. Mais lorsque cette unité s’efface, le multilatéralisme s’affaiblit. La crédibilité de l’Europe aussi. C’est précisément dans ces moments que des institutions juridiques dotées d’un mandat collectif telles que le Conseil de l’Europe deviennent essentielles.
Quand les valeurs sont à géométrie variable
Encore plus préoccupante est la volonté affichée par certains de faire des compromis sur nos valeurs, au nom d’un pragmatisme qui rejette des politiques extérieures jugées « excessivement normatives », moralisatrices ou idéalistes.
Pour eux, le partenariat n’est plus absolu. Il ne suppose plus un accord sur les valeurs. Cette logique rejoint l’approche des puissances moyennes formulée par le Premier ministre canadien à Davos. Lorsque les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger vous-même. C’est là que l’ordre se reconfigure. On relativise d’abord les principes. Puis les règles cèdent la place aux transactions. Les coopérations se font désormais « à géométrie variable », avant que l’État de droit ne devienne lui-même une variable d’ajustement.
Réarmement et démocratie
À l’épreuve du réarmement
À Munich, comme ces derniers mois, il a été beaucoup question des dépenses de défense. Et c’est bien normal. La Russie est plus agressive. L’Amérique moins présente. L’Europe n’a plus le choix.
Alors l’Europe se réarme comme elle ne l’a plus fait depuis la guerre froide. L’Allemagne engage 650 milliards d’euros sur cinq ans. La France prévoit plus de 400 milliards d’ici 2030. La Pologne consacre déjà 4,5 % de son PIB à la défense, le niveau le plus élevé de l’OTAN. Et la Commission européenne a annoncé un plan de 800 milliards d’euros.
Ces chiffres comptent. Mais ils ne sont pas fondamentaux. La question essentielle est ailleurs : que défendons-nous exactement ?
Posons la question autrement. Que se passerait-il si des institutions fragilisées sur notre continent devenaient autoritaires ? Si ces régimes en venaient à contrôler et à utiliser ces arsenaux massifs d’ici dix ans ?
Ce n’est pas de la fiction. L’Allemagne de Weimar au début des années 1930 et l’ex-Yougoslavie des années 1990 sont là pour nous le rappeler.
Ce que nous défendons, ce sont nos démocraties. La stabilité. Nos libertés. Nos valeurs. Ce sont elles qui nous protègent contre l’arbitraire du pouvoir. Et je tiens à être clair : ce n’est pas un argument contre le réarmement. Il est nécessaire. Il est urgent. Mais la puissance militaire ne protège une démocratie que si la démocratie reste assez forte pour la contrôler.
Ce qui disparaît quand on parle de sécurité
Il existe toutefois d’autres vérités difficiles à entendre dont on parle beaucoup moins, mais qui n’en sont pas moins profondes.
Comme le fait d’écarter lentement le mot démocratie de notre vocabulaire. Je me suis penché de près sur les discours à Munich. Le contraste entre sécurité et démocratie est frappant. Dans le discours du Premier ministre britannique, le mot démocratie n’apparaît qu’une seule fois, contre quinze références à la sécurité. Dans celui du chancelier allemand, quatre mentions de la démocratie, contre plus de vingt références à la sécurité. La hiérarchie des priorités est devenue visible dans les mots eux-mêmes.
Ajoutez à cela les défis que rencontre la démocratie. Les élections deviennent plus faciles à influencer, et leurs résultats plus difficiles à croire. La désinformation, dopée à l’intelligence artificielle, façonne les débats bien avant que les citoyens ne votent. L’espace civique se rétrécit comme une peau de chagrin sous l’effet de nouvelles lois dites « d’influence étrangère ». Les tribunaux sont aspirés dans la politique, y compris la Cour européenne des droits de l’homme. Et les désillusions à l’égard du modèle démocratique sont alimentées par la stagnation des salaires, l’inflation et le coût de la vie.
Après le chaos, éléments de définition d’un nouvel équilibre
Après une série de crises comme celles que nous traversons, un nouvel équilibre doit être trouvé. Mais lequel ? Et sur quoi voulons-nous le fonder ?
C’est là que l’Europe doit reprendre le fil et éviter deux pièges.
Le premier piège, c’est celui de la sentimentalité. Parler de valeurs avec éloquence, multiplier les déclarations, et accepter progressivement un détachement avec la réalité. L’autre piège à éviter, c’est que j’appellerais l’atrophie. S’accrocher à des structures qui ne fonctionnent plus et confondre continuité et force.
Ni l’un ni l’autre ne nous protégera.
Ce dont l’Europe a besoin, c’est de sécurité fondée sur la démocratie et sur des règles établies et prévisibles.
Sécurité démocratique : notre première ligne de défense
Voilà pourquoi nous devons repenser notre conception de la sécurité. L’Europe a besoin d’une approche commune de la sécurité démocratique. Et nous devons y investir avec la même détermination et la même urgence que celles que nous consacrons aujourd’hui à la sécurité militaire.
Pendant trop longtemps, l’Europe a pensé la sécurité comme si la puissance militaire et la solidité démocratique relevaient de mondes séparés. Nous l’avons encore entendu à Munich, où certains ont dit que la puissance dure, sous-entendue la puissance militaire, est la monnaie de notre époque.
Cette distinction entre sécurité « dure » et sécurité « douce » est dépassée. Elle appartient au siècle dernier. Elle ne correspond plus à l’Europe dans laquelle nous vivons.
Aujourd’hui, la sécurité réelle commence par des institutions auxquelles les gens peuvent faire confiance : des tribunaux indépendants, des élections transparentes, des limites claires aux pouvoirs d’exception, des médias libres capables de demander des comptes à ceux qui gouvernent. Mais elle suppose aussi une architecture de sécurité capable de nous protéger des cyberattaques, du terrorisme et des manipulations de l’information venues de l’étranger.
Les lignes de front d’aujourd’hui ne passent plus seulement par les frontières ou les champs de bataille. Elles traversent nos réseaux, nos rues et nos écrans. Et elles font de la sécurité démocratique notre première ligne de défense.
La force des règles, pas les rapports de force
Le Conseil de l’Europe n’est pas né pour les temps faciles de l’histoire. Il a été conçu pour les moments où les règles de l’ordre établi cessent d’aller de soi, y compris pour ceux qui les ont écrites. Pour les moments où les équilibres vacillent. Où c’est la force des règles qui l’emporte, pas celle des rapports de force.
Quelle autre organisation en Europe existe précisément pour faire face à cela ?
Non pas pour garantir la sécurité par la force. Non pas pour organiser la puissance économique ou l’intégration des marchés. Mais pour définir le cadre juridique et démocratique sans lequel aucune sécurité européenne durable ne peut exister.
Cette singularité nous impose une lourde responsabilité.
À l’heure où l’architecture de sécurité européenne se recompose, notre rôle est de tenir ce qui ne peut pas céder : la démocratie, les droits humains et l’État de droit.
Vers un Conseil de sécurité européen
Dans les périodes stables, les organisations multilatérales paraissent secondaires. Dans les moments de rupture, elles disparaissent ou deviennent décisives. Le Conseil de l’Europe a fait un choix clair : rester fidèle à ses principes et agir en conséquence.
Cette clarté tient à sa capacité de décider, sans veto paralysant, sans exigence d’unanimité qui immobilise l’action collective.
Cela se traduit par des fonctions concrètes de sécurité. Juger les violations et encadrer l’usage de la force. Établir la responsabilité juridique après les conflits pour stabiliser les sociétés. Organiser l’après-guerre et reconstruire les institutions. Protéger contre la désinformation et les ingérences étrangères. Donner un cadre juridique commun aux opérations, aux sanctions et à l’action collective, pour que la sécurité européenne puisse tenir.
Toutes ces fonctions reposent sur trois éléments indissociables : un cadre juridique stable, une capacité de décision reconnue et une permanence institutionnelle. Or une grande partie de l’action européenne en matière de sécurité repose encore sur des formats ad hoc, sans base juridique commune, sans autorité décisionnelle permanente, sans structure chargée d’en assurer la continuité.
On peut agir ainsi dans l’urgence. Mais on ne stabilise pas un ordre de sécurité sur cette seule base. L’Europe doit disposer d’un lieu où sa sécurité collective pourra être pensée, décidée et garantie dans le cadre du droit. Un véritable Conseil de sécurité européen, qui doit défendre un territoire et ses valeurs.
L’immobilisme n’est pas une option. L’Europe n’est pas confrontée au choix entre changer ou rester elle-même. Elle doit changer pour rester elle-même.
Conclusion
J’ai commencé avec l’Ukraine, et c’est avec elle que je terminerai. Car c’est là, au cœur d’un pays européen qui se bat pour sa survie, que notre responsabilité prend tout son sens.
Kyiv, quatre ans après : une journée ordinaire dans une ville qui ne dort plus
Quatre ans plus tard, la paix n’est toujours pas revenue en Europe.
La semaine dernière, je me suis rendu à Kyiv. En ce jour anniversaire, je veux partager avec vous ce que j’y ai vu. Car c’est là que se joue concrètement la sécurité européenne.
À Kyiv, on se couche vers 22 ou 23 heures. Mais la journée commence au cœur de la nuit, réveillés par une sirène d’alerte aérienne. On descend au troisième sous-sol de l’hôtel. Quelques minutes pour se mettre à l’abri. Vers sept heures, l’alerte est levée. À neuf heures, nous rencontrons l’ambassadrice des États-Unis. On parle négociations de paix, réformes, soutien international.
Puis nous visitons un point d’invincibilité. Des tentes où l’on vient se réchauffer, recharger son téléphone, faire travailler les enfants au chaud. Ce sont des îlots de survie dans une ville sous pression permanente.
Tout près se trouve une centrale électrique et thermique dont dépend plus de la moitié de Kyiv. Plus de 1 200 civils y travaillent sans interruption. Elle est régulièrement prise pour cible. C’était le cas seulement quatre jours avant notre visite. Entre l’alerte et l’impact, les employés n’ont que deux minutes pour réagir. Quelqu’un doit toujours rester au centre de commandement, avec une minuscule capsule en acier pour seul rempart contre les missiles.
Nous rencontrons plusieurs ministres ukrainiens, dont la Première ministre. Le ministre des Affaires étrangères nous reçoit dans l’entrée du ministère, devenue une exposition d’armes et de drones. Les fenêtres sont bouchées par des sacs de sable. Dans les couloirs, les silhouettes glissent comme des fantômes.
En fin de journée, nous rencontrons le personnel du Conseil de l’Europe, notre plus grande représentation à l’étranger. Chez eux, il fait moins sept degrés. Des sacs de couchage sont installés un peu partout. Ils sont épuisés. Mais déterminés.
Voilà comment vit une capitale européenne aujourd’hui.
Droit et responsabilité
Lorsque la Russie a lancé sa guerre d’agression, le Conseil de l’Europe n’a pas laissé la force prendre le pas sur le droit. Nous avons exclu la Russie. Et depuis, nous n’avons cessé de faire prévaloir la responsabilité là où elle était niée.
Très vite, nous avons documenté la destruction. Le Registre des dommages pour l’Ukraine a été créé en un temps record. Quarante-quatre États et l’Union européenne l’ont déjà rejoint. Plus de cent dix mille demandes ont été enregistrées. Chaque preuve est vérifiée, chaque témoignage examiné, chaque perte consignée.
Ce travail constitue déjà la mémoire juridique de la guerre. Car sans mémoire juridique, il n’y a que l’oubli. Et l’oubli est le premier allié de l’impunité.
En décembre, nous avons franchi une étape décisive avec la création de la Commission internationale des réclamations. Son objectif est clair : transformer les pertes documentées en droits reconnus, et les droits reconnus en réparations réelles. Et nous avançons vite.
En parallèle, nous travaillons à la création du Tribunal spécial pour le crime d’agression. Parce que le droit international doit s’appliquer à tous — sans exception et sans double standard.
Et n’oublions pas la Cour européenne des droits de l’homme. Aujourd’hui, elle est la seule juridiction internationale qui juge les violations des droits humains liées à l’agression russe contre l’Ukraine.
Les équipes du Conseil de l’Europe travaillent sur le terrain à la réforme de la justice, à la préparation des futures élections, à la lutte contre la corruption, et bien au-delà. Ce travail a des conséquences réelles, souvent délicates. Nous sommes loin de la diplomatie de salon. Nous agissons chaque jour, au plus près des administrations locales, là où les institutions doivent tenir le choc.
Dans quel monde voulons-nous vivre ?
En tant qu’Européens et Européennes, nous avons un choix à faire. Il est à faire en Ukraine, mais il est à faire aussi dans chacun des États membres du Conseil de l’Europe. C’est de choisir de vivre dans un monde régi par des règles transparentes et prévisibles, des règles choisies dans le respect des principes démocratiques. Un monde où les relations pacifiques, le dialogue et la responsabilité prévalent sur la force, la violence, la brutalité et l’impunité.
La crise ininterrompue que nous vivons depuis près de vingt ans a fait beaucoup de dégâts et réduit les perspectives. Aujourd’hui, c’est l’ordre international, ce pilier de stabilité, qui est sous pression. Et s’il n’y a qu’une chose à retenir, c’est que ce que nous vivons n’est pas normal. Nous ne devons pas nous y habituer.
Une autre voie que le cynisme, la fragmentation et le chacun pour soi existe. Elle exige de refuser d’être figés dans le passé et de construire ensemble une Europe, fondée sur les valeurs et les principes démocratiques, qui soit à la hauteur des défis de ce siècle.