Culture, patrimoine et diversité

 

Des antennes paraboliques dessinent des constellations en couleur sur les façades grisâtres d’un quartier de Stockholm

 

"Satellitstaden" est un projet artistique mis en œuvre dans le quartier de logements sociaux de Fittja (commune de Botkyrka), à 30 kilomètres au sud de Stockholm. L’idée est de réaliser une installation artistique avec les antennes paraboliques du lotissement. Egalement orienté vers la recherche, ce projet vise à étudier, sur une année entière, l’importance des médias dans la vie des familles immigrées et à poser la problématique de l’intégration culturelle. Il consiste essentiellement à colorer des antennes paraboliques avec la participation active des habitants du quartier. Isabel Löfgren, artiste suédoise et brésilienne, pilote le projet avec la collaboration de l’artiste suédois Erik Krikortz et en partenariat avec plusieurs associations locales, notamment la résidence d’artistes Botkyrka.

  

Des connections "médiatiques" entre pays d’accueil et pays d’origine


Fittja compte 7500 habitants, dont plus des deux tiers sont d’origine étrangère. Au moins 50 pays et toutes les religions du monde sont représentés, et les rues résonnent de dizaines de langues et de dialectes. Des centaines d’antennes paraboliques constellent les façades de béton, comme autant de voies de communication essentielles entre le pays d’accueil et les pays d’origine, traduisant l’importance des médias transnationaux dans le quotidien des habitants du quartier.

 

Mais partout dans le pays, des municipalités condamnent l’utilisation des paraboles au motif qu’elles portent atteinte aux codes de la construction pour des raisons esthétiques. De toute manière, elles devraient peu à peu disparaître avec l’avènement de la télévision numérique. A Fittja, ces antennes sont tolérées en attendant que l’on trouve une solution technique plus esthétique, mais néanmoins compatible avec la nécessité de répondre aux besoins culturels et de divertissement de la collectivité. La tâche est ardue, car aucun bouquet commercial ne peut, à lui seul, offrir toutes les chaînes nécessaires pour couvrir l’ensemble des pays d’origine et des langues des habitants du quartier.

 

Et surtout, les antennes paraboliques sont devenues, pour le public, un marqueur de ségrégation ethnoculturelle, les populations immigrées étant de plus en plus souvent poussées en périphérie des métropoles. Dans le climat politique de plus en plus conservateur qui règne en Suède, comme dans d’autres pays, les médias voient souvent dans les paraboles un obstacle à l’intégration culturelle. Depuis des années, ils donnent de Fittja l’image fausse d’un quartier rongé par la délinquance. Les habitants en souffrent, telle cette Libanaise, participant au projet, qui déclare au cours d’un entretien : "L’image de Fittja est peut-être négative, mais la vie ici ne l’est pas."

 

La motivation première des artistes était précisément de permettre aux habitants de renvoyer, par des moyens artistiques certes simples mais efficaces, une image positive de leur quartier.

 

Autobiographie d’une ville [ségréguée]


Le projet "Satellitstaden" comporte trois volets : une installation sur site, une présentation interactive en ligne et des visites scénarisées du quartier.

 

Pour l’installation sur site, nous invitons les habitants à choisir la couleur de leur parabole parmi neuf teintes fluorescentes. En fait, les paraboles ne sont pas peintes, mais recouvertes d’un tissu de couleur imperméable. L’installation est gratuite et, en contrepartie, les participants acceptent de nous accorder un court entretien et de recommander le projet à un proche, à un ami ou à un voisin. Ils peuvent choisir l’extrait qui sera publié en ligne et matérialisé par un point de couleur sur le plan interactif du quartier (en cours d’élaboration à l’adresse www.satellitstaden.org). Pris collectivement, ces courts enregistrements donneront une image auditive des opinions des habitants du quartier sur divers sujets, notamment sur l’importance des médias par satellite dans leur vie, leur souhait de conserver leur antenne parabolique, ce qu’ils pensent de la vie à Fittja et les raisons qui ont motivé le choix de telle ou telle couleur. L’installation aura aussi une dimension "performance". En effet, lors de visites scénarisées du quartier, des jeunes liront, à voix haute, l’ensemble de ces messages.

 

La constitution du réseau


Dans ce projet, la dimension participative s’inspire de la dynamique des médias sociaux numériques : "j’aime" une idée et je la "partage" avec mes amis. Au fur et à mesure des recommandations, des réseaux sociaux se forment au niveau local, comme autant de "constellations" qui rendent visibles les liens durables d’amitié, d’affinité ou de proximité qui existent dans la vraie vie.

 

Une des difficultés est de trouver des personnes acceptant de participer à un tel projet, qui exige un investissement personnel important. Pour obtenir l’adhésion des habitants, il faut trouver les bons moyens de communication, comprendre la structure sociale du quartier, passer du temps sur place et gagner leur confiance. Dans un premier temps, les artistes ont été invités par l’administrateur local, Botkyrkabyggen, à présenter le projet lors d’une "réunion de quartier". D’abord sceptiques, les habitants ont posé de nombreuses questions, puis, réalisant que les antennes paraboliques sont à la fois un objet qu’ils possèdent tous et un élément caractéristique de leur environnement, ils se sont finalement ralliés à l’idée. Les organisateurs ont aussi envoyé des lettres aux habitants, accroché des affiches dans les parties communes, animé des ateliers au centre de jeunesse et créé un site internet.

 

Certaines personnes ont rejoint le projet soit après avoir lu un article dans un journal local, soit après y avoir été invitées par des proches. Ainsi, le réseau de points colorés a commencé à se développer, essentiellement par le bouche à oreille ; il compte aujourd’hui 65 personnes. Attirés par les couleurs, ce sont parfois les enfants qui ont persuadé leurs parents de nous contacter.

 

Nous avons aussi étroitement travaillé avec des organisations locales, ce qui s’est révélé très efficace. Une couturière du quartier a confectionné les revêtements en tissu et tous les membres de son association pour femmes sans emploi ont rejoint l’initiative et l’ont recommandé à leur famille. Il était par ailleurs important d’utiliser au maximum des ressources locales. Nous avons donc fait appel à l’atelier de reprographie et aux restaurateurs du quartier et fait produire sur place le matériel nécessaire.

 

Notre présence dans le quartier pendant toute la réalisation était essentielle. Cette proximité a permis de renforcer la confiance vis-à-vis du projet, de rendre les artistes visibles et disponibles pour des réunions informelles dans la rue et favoriser ainsi leur pleine intégration à la vie ordinaire du quartier.

 

Energie positive


Finalement, l’installation est devenue une entreprise collective où chacun joue un rôle essentiel, révélant ainsi la capacité de tout un quartier à s’inscrire activement dans une démarche artistique pour transformer son cadre de vie en intervenant sur le paysage. De l’avis de certains participants, les quelques touches de couleur qui se détachent sur le gris terne et le marron du béton ont sur le quartier un effet vivifiant. Il était essentiel que les artistes et les participants partagent les mêmes objectifs autour d’un projet simple, facile à comprendre et à expliquer : faire de Fittja un endroit aussi coloré que possible, le raviver après des années de dégradation des façades, changer la façon dont le quartier est perçu de l’intérieur comme de l’extérieur, et encourager une démarche participative émanant de la base.

 

Pour en savoir plus, consultez le site www.satellitstaden.org

 

Contact: isabel.lofgren@gmail.com 

 

par Isabel Löfgren