La Conférence des OING du Conseil de l’Europe
CONF/PRES/SPEECH(2011)7

Intervention du Président de la Conférence des OING du Conseil de l'Europe, Jean-Marie Heydt, au Forum pour le future de la démocratie, 13-14 octobre 2011, Limassol, Chypre

Séance de travail parallèle 1B, vendredi 14 octobre

Favoriser le dialogue civique et la solidarité sociale pour le bien-être de tous

Mesdames, Messieurs,

Il m’a été confié la responsabilité d’animer cette séance de travail et, en préambule, je propose de vous livrer quelques éléments de réflexion pour susciter le débat :

Le thème qui nous est donné de traiter va nous conduire à aborder les notions de dialogue civique et de solidarité sociale alors, qu’au même moment, s’élèvent dans de nombreux pays des voix pour dénoncer l’absence de dialogue… et en appeler à une solidarité sociale. Vous connaissez tous l’importance et la portée du mouvement des "indignés", appelé aussi le "Mouvement 15-M" où plusieurs dizaines de milliers de personnes, nées sur les réseaux sociaux et initiées par le mouvement « Une vraie démocratie, maintenant ! », a déjà obtenu l'appui de plus de 200 associations. Ce mouvement inédit, par son ampleur et ses revendications, renoue avec l’esprit de Robin des bois. Ces "indignés", issus de plusieurs pays d'Europe, réclament « La reconquête de l'espace public »… ! Ils ont fait des émules outre Atlantique avec les « Révoltes anti banksters » aux USA. Mais quelles que soient les motivations diverses et variées qui animent tous ces mouvements, le point commun est l’absence de dialogue civique, et le sentiment de ne pas être entendu, notamment par les décideurs politiques.

La crise, les crises devrions-nous dire, est un prétexte qui permet d'éluder le débat de fond sur l'état de la démocratie. Et ne nous trompons pas, ne confondons pas la crise économique avec la crise démocratique. Il s’agit de crises différentes, mais combien liées entre elles.

Que réclament les "indignés" de tous horizons qui défilent dans les rues ? Que revendiquent les peuples des pays du pourtour méditerranéen lorsqu'ils utilisent le mot de "démocratie" ?

Tous en appellent à être entendus, à être considérés, à être associés aux grandes décisions qui les concernent. Ils constatent qu'un écart abyssal existe entre les choix faits par les leaders politiques et la souffrance de tous ceux qui recherchent du travail, de ceux qui manquent de quoi se nourrir, de quoi loger leur famille… de quoi jouir des besoins les plus élémentaires pour vivre dans nos sociétés….

Jürgen Habermas écrivait : « Des déficits de légitimité démocratique se font sentir chaque fois que le cercle des personnes qui participent aux décisions démocratiques ne recoupe pas le cercle de ceux qui subissent les conséquences de ces décisions ».

Cette crise est d’abord celle de l’absence d’être entendu, crise qui revendique d’être dirigée par des femmes et des hommes à nouveau en capacité de comprendre les citoyens de tous horizons, le commun des mortels...

Cette crise est latente et dénoncée par les ONG depuis bien longtemps. Ces dernières agissent comme des amortisseurs des chocs sociaux et sont en capacités de construire des réponses régulées à condition d'être, elles aussi, entendues !

Or, ce que secrètent réellement ces crises est que des pans entiers de décisions, considérés comme essentiels à la vie quotidienne des personnes, ne relèvent plus directement du pouvoir politique mais du pouvoir économique. Ces domaines décisionnels ont été soustraits aux pouvoirs politiques. Cette situation a aussi pour effet d’affaiblir la légitimité des décideurs politiques et par voies de conséquences, de vider de sa substance la sphère publique. A cela s’ajoute le fait que les hommes et les femmes de la rue sont de plus en plus convaincus qu’il existe une forte collusion entre ces deux pouvoirs. Le corolaire à cela est une grave perte de confiance de l’électorat face aux décideurs.

On aura beau débattre de la notion de participation ; tant que le contenu des principaux objets du débat participatif ne relèvera pas, à nouveau, de la sphère publique, ce ne sera que des débats de salons !

Les acteurs politiques doivent urgemment reprendre la main sur ce sujet, car la société civile organisée est submergée par des attentes non satisfaites, chargées de sens, mais livrées à une démocratie devenue exsangue d’objets vitaux de débats.

On pourra déclarer que nos droits, dans nos vieilles démocraties européennes, n’ont jamais été aussi larges et ouverts aux populations. Certes, mais dans ce cas précis, le problème ne se situe pas vraiment à ce niveau, celui du "droit à participer", ou d’accès à l’espace public, mais le problème trouve sa source dans la limitation des objets sur lesquels les citoyens peuvent se prononcer. Je le redis, les questions qui sont soumises aux choix des électeurs sont de moindres importances et celles qui leur échappent, relèvent d’éléments essentiels puisqu’ils puisent leurs sources dans l’économique.
Alors, que devons-nous faire ? Que pouvons-nous faire ? Faut-il en appeler à agir sur le levier des taxes diverses, telles les transactions financières, comme beaucoup le réclament ? Oui, très certainement, car elles sont sources de revenus incontournables pour l’équilibre public général des besoins de base de la société. Mais ce n’est pas suffisant. Bien plus encore, il va falloir que les acteurs de la société civile organisée fassent pression, notamment sur les failles du pouvoir/système économique, sur ses logiques de marchés, pour le contraindre à revenir en arrière et confier à nouveau aux décideurs politiques ces objets essentiels de la décision.

Pour exemple, appelons nos concitoyens à se passer de nos banques durant une seule semaine, en y retirant simultanément tous nos avoirs…., boycottons tous ensemble, au même moment, l’achat et la consommation de produits repérés comme essentiels à l’économie de marché…, montrons comment la société civile est une réelle force incontournable qui doit être entendue.

La société civile organisée a pu jusqu’à récemment agir et réagir face aux dérives en amont et en aval dans la mesure où elle était en capacité d’identifier les problèmes et les interlocuteurs. Le dialogue civil et civique qu’elle conduisait était de nature à réguler les courbes de Gausse du moral social. Son rôle d’amortisseur social était compris, entendu et avait une portée. Aujourd’hui, l’interlocuteur politique ne possède plus la légitimité suffisante pour entendre les cris de la rue, tout au plus il se limite à juguler les troubles à l’ordre public.

La question qui se pose : comment dans ce cas, élus politiques et société civile organisée peuvent-ils encore agir ensemble auprès de ceux qui détiennent la force décisionnelle et économique ?

Que l’on ne s’y trompe pas, c’est ensemble qu’il nous faut agir. La société civile organisée n’est pas en concurrence avec les gouvernants, au contraire, elle doit justement accompagner les Etats soumis à la tyrannie des marchés à reprendre la main de l’avenir de nos pays. C’est à ces conditions que nous redonnerons sens et vie au dialogue civique, à la délégation de pouvoir et que la démocratie redeviendra un lieu de débat et de choix.

Limassol le 14 octobre 2011.