Seul le prononcé fait foi.
Allocution de M. Alain Berset, Secrétaire Général du Conseil de l’Europe
Merci Monsieur l’Ambassadeur de France, cher Pap Ndiaye, de nous réunir ici ce soir pour célébrer le 14 juillet — une date ô combien symbolique pour toutes celles et tous ceux qui chérissent la liberté. Cette liberté qui comme l’écrivait Albert Camus est la « seule valeur impérissable de l’histoire. »
L’histoire, justement. Peu de pays en ont autant donné à la liberté que la France. Et peu de dates en disent autant que ce 14 juillet 1789. Alors ce soir, permettez-moi un raccourci : imaginons que toute cette histoire tienne en une seule journée.
Une journée qui commence à l’aube du 14 juillet avec une forteresse qui tombe et, avec elle, des siècles de pouvoir absolu. Le matin a à peine commencé que la France a déjà écrit que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Un texte de dix-sept articles qui allait tout changer.
Dans la matinée, la France abolit l’esclavage.
À midi, le suffrage universel. En début d’après-midi, la presse est libre, l’école est ouverte, et un écrivain fait vaciller l’État avec deux mots : « J’accuse ».
Puis l’après-midi bascule : deux guerres, l’Occupation, la nuit en plein jour. Mais la France se libère. Elle se relève. Et fait un choix aussi inattendu qu’audacieux : la paix par la réconciliation.
Robert Schuman tend la main à l’ennemi d’hier. Pour Jean Monnet, « Tout est possible dans les moments exceptionnels, à condition que l’on soit prêt, que l’on ait un projet clair à l’instant où tout est confus. » Ni l’un ni l’autre ne verront Helmut Kohl et François Mitterrand, à Verdun, main dans la main.
Mais grâce à Schuman, Monnet et à tant d’autres, une nouvelle Europe commence à prendre forme.
Une Europe fondée sur le droit. Celle de l’espace juridique commun du Conseil de l’Europe, qui n’a cessé de s’élargir et de se renforcer, comme nous l’avons vu encore récemment à Chișinău.
En fin de soirée, Simone Veil donne aux femmes le droit à l’avortement. Robert Badinter abolit la peine de mort, lui pour qui : « La France est grande par l’éclat des idées, des causes, de la générosité qui les ont emportées aux moments privilégiés de son histoire. »
Et dans les dernières heures de cette journée, lorsque le mur tombe à Berlin, l’Europe redécouvre le sens du 14 juillet 1789 : aucune forteresse ne résiste à un peuple qui veut être libre.
La nuit est tombée dans notre journée. On parle même de rupture. Cette heure-là, c’est la nôtre.
Et elle nous trouve ici, à Strasbourg, cette ville où l’Histoire et l’Europe ne font qu’un.
La ville de René Cassin, l’un des pères de la Déclaration universelle des droits de l’homme et président de la Cour européenne des droits de l’homme, qui s’est nourri des récits alsaciens de sa famille.
Strasbourg dont les fonds alsatiques conservent la mémoire écrite d’une terre cent fois disputée, jamais résignée.
Une ville qu’un pays fondateur du Conseil de l’Europe a choisi d’offrir à tout un continent.
Car la France n’a pas seulement écrit la liberté un matin de 1789. Elle continue de la défendre ce soir même. En Ukraine et partout contre ceux qui croient encore que la force fait le droit.
Comment ne pas y voir cette morale de Jean de La Fontaine, né un 8 juillet comme aujourd’hui.
Celle du Loup et de l’Agneau, que l’on récite avec résignation : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. »
Toute cette journée dit le contraire. Et cela, nous le devons à toutes les générations qui nous ont précédés. La suite nous appartient.
Alors vive la France. Vive l’Europe. Et vive la liberté.