Colloque et séminaire ministériel « Enseignement de la Shoah et création artistique  - Strasbourg, 17-18 octobre 2002 

Discours de Simone Veil, Présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah : Quel enseignement de la Shoah au XXIe siècle

Le 18 octobre 2002

Monsieur le Secrétaire général du Conseil de l’Europe, Mesdames et Messieurs les Ministres, Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames et Messieurs,

Le séminaire ministériel qui se tient aujourd’hui à Strasbourg, auquel je suis très honorée d’avoir été invitée, éveille en moi un grand intérêt, mais aussi une vive émotion. C’est en effet la première fois que, dans cet hémicycle où j’ai naguère animé tant de discussions et débattu de tant de questions concernant notre avenir, je m’adresse à vous sur le sujet qui m’obsède, comme il obsède tous mes camarades, tous ceux d’entre nous qui sont revenus vivants d’Auschwitz en faisant le serment de témoigner.

Comment n’être pas sensible aux symboles dont ce colloque est chargé ? Je suis émue à l’idée qu’on évoque la mémoire de la Shoah dans une ville qui symbolise la réconciliation franco-allemande, et aujourd’hui, par ma voix, dans l’hémicycle du Conseil de l’Europe où siègent, à côté des pays de l’Europe de l’Ouest, ceux de l’Europe centrale et de l’Est.

Mesdames et Messieurs, vous avez en charge l’éducation des jeunes générations d’Europe. La mission qui est la vôtre est l’une des plus exaltantes, mais aussi l’une des plus ardues. Vous avez accepté de vous réunir aujourd’hui pour réfléchir à la manière d’enseigner, non l’histoire en général, mais une période spécifique de notre passé commun, un âge de plomb, de cendres et de larmes qui n’a pas cessé de nous hanter depuis soixante ans : la destruction des Juifs d’Europe et des Tziganes par l’Allemagne nazie.

C’est en tant que présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah que je m’adresse à vous aujourd’hui ; mais c’est aussi comme témoin que je me permets de vous livrer, avec simplicité et modestie, mes réflexions sur l’enseignement de la Shoah au XXIe siècle.

Témoignage, mémoire, enseignement, histoire : il arrive, dans le débat public, qu’entre ces mots les frontières s’effacent. Cette situation reflète l’importance que les rescapés des camps ont peu à peu acquise dans l’activité historiographique.

La mémoire et l’enseignement de la Shoah ont été assumés d’abord par les survivants. La Shoah ne devait avoir ni témoin, ni histoire. Le projet nazi consistait à effacer un peuple de l’histoire et de la mémoire du monde.

Tout était conçu, pensé, organisé pour ne laisser aucune trace. Nous ne devions pas survivre. La machine de mort nazie devait faire disparaître non seulement les Juifs et les Tziganes en tant que peuples, mais jusqu’aux preuves de leur mise à mort. L’existence des chambres à gaz était gardée comme un secret d’Etat.

L’angoisse de l’anéantissement total, ainsi que l’énormité du crime à l’œuvre, a fait naître dès le début un irrépressible besoin de témoigner. Assassiné à Riga en 1941, Simon Doubnov éprouvait au plus haut degré cette urgence de raconter, de parler, de communiquer, cette impérieuse nécessité d’“écrire et consigner”. La création clandestine du Centre de documentation juive contemporaine en 1943, les dessins des enfants du camp de Terezin, les chroniques des ghettos, les journaux individuels répondent à ce besoin viscéral de dire, avant de mourir, que cela fut.

La fin de la guerre est arrivée, trop vite sans doute pour laisser aux SS le temps de nous exterminer jusqu’au dernier et d’effacer leurs crimes. Mais notre retour fut douloureux. Nous avions perdu notre famille, des êtres proches, des amis. L’accueil n’a pas ressemblé à ce que nous imaginions. Nous avons subi l’indifférence, le mépris parfois. Personne ne comprenait ce que nous avions vécu. Peut-être gênions-nous : l’expérience que nous avions à transmettre était sans commune mesure avec celle de l’homme ordinaire.

Il a fallu des années pour que, dans nos pays respectifs, selon les circonstances, on accepte de nous entendre. Le procès Eichmann, au début des années soixante, a libéré la parole des témoins et créé, en Israël, en Europe de l’Ouest, aux Etats-Unis, une demande de témoignage. Dans les pays d’Europe centrale et de l’Est, l’occultation communiste ne s’est dissipée que récemment. L’attribution du prix Nobel de littérature 2002 à Imre Kertész, l’auteur de Etre sans destin, encourage de manière éclatante cette évolution. La figure du rescapé a fini par s’imposer sur la scène publique. Le témoignage apparaît désormais comme un impératif social, notamment dans les écoles. Livres de souvenirs, enregistrements, archives vidéo, témoignages spontanés, interviews constituent aujourd’hui les facettes de notre mémoire commune.

L’histoire de la Shoah s’est donc construite avec la mémoire des survivants. Mais de même que le XXe siècle a vu l’anéantissement de nos parents et de nos amis, le début du XXIe siècle verra la disparition des derniers témoins oculaires. Ces fantômes qui, réduits à une carcasse d’os et à un souffle de vie, n’espéraient plus rien, avant la mort, que notre fidélité à leur mémoire, ces fantômes n’auront bientôt plus le soutien de notre souvenir et de notre amour.

Nous sommes devenus grands-parents et même arrière-grands-parents. La plupart d’entre nous ont disparu. Bientôt s’éteindra complètement cette génération qui ne devait pas survivre. Le temps viendra aussi où ceux qui nous ont interrogés de vive voix disparaîtront à leur tour. Les livres seront alors les seuls dépositaires de nos mémoires. Ce n’est pas l’information qui fera défaut, mais le contact unique, irremplaçable, bouleversant, de celui qui dit : j’y étais et cela fut. Quelque irréparable que soit cette perte pour l’enseignement de la Shoah, il faut s’y préparer.

L’ère des témoins s’achève. Quel en sera l’effet sur la commémoration et la transmission de la Shoah aux jeunes générations ?

Cette question me conduit à évoquer devant vous les enjeux et les écueils que comporte l’enseignement de la Shoah. Cette question me tient particulièrement à cœur et je regrette qu’on l’ait abordée si peu jusqu’ici, s’il est vrai que la mémoire familiale, communautaire et commémorative a pris toute sa dimension grâce à quelques-uns, je pense notamment à Serge Klarsfeld, aux déportés eux-mêmes et maintenant aux enfants cachés, l’école en tant que telle est restée prudente, voire réticente ou timorée. Or elle joue un rôle primordial dans la formation des jeunes générations. Il ne suffit pas pour lutter contre l’oubli, contre le négationnisme et la banalisation de la Shoah, des seules cérémonies du souvenir, aussi nécessaires soient-elles.

Notre mission, nous survivants, est accomplie : nous avons témoigné. Il est maintenant de notre devoir d’envisager la manière dont on enseignera la Shoah demain ; il est de notre devoir de penser la transmission de cet événement sans ses témoins rescapés, l’enseignement de l’histoire dans toute sa diversité, la forme et le contenu des recherches à venir.

Plusieurs questions se posent à nous, et d’abord la plus crue : faut-il enseigner la Shoah ? Si oui, par quelles voies et quels vecteurs ? Enfin, que doit-on enseigner de la Shoah, de cette cruauté, de cet univers absurde et monstrueux au sein duquel toute humanité était, a priori, bannie.

Je souhaiterais, par ma contribution à ces journées, aider à définir une pédagogie de la Shoah.

Comment être certain qu’il faille continuer d’enseigner la Shoah aux générations futures ? La nécessité de sa transmission est-elle donc une évidence pour tous ?

Certains affirment qu’elle doit en priorité être conçue pour tirer des leçons de la Shoah et œuvrer pour lutter contre l’antisémitisme, la haine raciale, l’intolérance, voire la guerre. Mais quelles sont ces leçons que nous n’aurions pas déjà adoptées, nous qui sommes profondément épris des valeurs démocratiques et des traditions de l’Etat de droit ? N’y a-t-il pas une certaine fatuité dans l’affirmation que l’étude de la Shoah pourrait prévenir guerres et massacres dans le futur ?

Il ne s’agit pas de porter un regard détaché sur cet événement, ni de s’abstenir de tout jugement moral. Mais s’il est des leçons à tirer du passé, cela ne peut se faire qu’en l’examinant dans sa complexité et dans toutes ses dimensions. Le passé doit d’abord être compris, non façonné et retouché pour des leçons édifiantes.

Et pourtant, je suis intimement persuadée que l’enseignement de la Shoah est une nécessité absolue. Pourquoi ?

L’enseignement de la Shoah est d’abord une exigence à l’égard des victimes. L’entreprise nazie reposait sur le mensonge, le retournement des valeurs. La porte d’entrée du camp d’Auschwitz portait cette devise : “ Le travail rend libre ”. Je me souviens que les parterres de fleurs ne manquaient pas sur le chemin des SS. Les déportés entraient dans les chambres à gaz en croyant aller à la douche. C’est parce que le mensonge fut l’outil de leur mort que la vérité historique leur est due.

Nous sommes en dette avec les disparus, non seulement parce qu’ils furent nos parents, nos proches, nos amis et qu’ils n’ont d’autre sépulture que nos cœurs et nos livres, mais aussi – et c’est une idée douloureuse – parce que la course au rendement, le fonctionnement étatique, la ramification bureaucratique qui les ont broyés par millions ressortissent toujours à notre monde actuel. En ce sens, l’enseignement de la Shoah entre dans la compréhension de notre modernité.

La Shoah fait partie intégrante de notre identité nationale et européenne. A certains égards, elle constitue même l’événement le plus européen de toute l’histoire du XXe siècle.

Qu'on le veuille ou non, la Shoah a marqué au fer rouge l'histoire de tous les pays d'Europe. En Allemagne, la querelle des historiens, au cours de laquelle en 1986 Nolte et Habermas s'étaient opposés sur la question de la postérité de la Shoah, a montré que celle-ci engageait l'identité collective de la nation tout entière. La thèse de Nolte, selon laquelle l'élimination des Juifs n'était qu'une réplique à la menace bolchévique, n'a heureusement pas convaincu.

Au delà, le génocide des Juifs et des Tziganes constitue un événement unique dans l’histoire de l’humanité. Comment qualifier autrement l’extermination systématique d’un peuple – hommes, femmes, vieillards, bébés – dispersé à travers toute l’Europe, raflé depuis la plus petite bourgade hongroise, la plus petite île grecque, puis rassemblé dans des ghettos et des camps pour être assassiné à Auschwitz, Treblinka, Maïdanek, Belzec, Sobibor, ou dans ces fosses communes aujourd’hui effacées ? Ce furent d’abord une idéologie raciste, une série de fichages, de discriminations, d’humiliations, de spoliations, d’exclusions, puis la planification de l’extermination, enfin la déportation vers des terminaux ferroviaires, centres industriels de mise à mort par gazage. A l’issue de ce processus, les corps eux-mêmes étaient utilisés comme matière première.

C’est bien ce qui explique le questionnement d’ordre métaphysique et moral que ces faits ont provoqué. Certains ont écrit que la destruction des Juifs d’Europe et des Tziganes représentait une rupture dans l’histoire de l’humanité. Auschwitz est devenu la référence du mal absolu et la Shoah le paradigme auquel on se réfère et qui fournit en abondance concepts et critères moraux. Je ne peux que reprendre à mon compte les réflexions d’Elie Wiesel sur les “implications universelles” de la Shoah.

Qu’on me comprenne bien. L’affirmation de la singularité de la Shoah ne correspond en rien à une démonstration de la différence juive, du destin juif, de l’exception d’un peuple qu’on dit élu. Cet événement dépasse de loin les seuls Juifs et Tziganes. Reflétant l’image du dénuement absolu, d’un processus de déshumanisation mené à son terme, la Shoah inspire une réflexion inépuisable sur la conscience et la dignité des hommes.

Pour toutes ces raisons, il me semble fondamental d’enseigner la Shoah, qu’il y ait ou non des Juifs dans vos pays respectifs, beaucoup, ou peu, ou plus du tout. C’est à vous, Ministres de l’Education, qu’il appartient de décider comment, en fonction de votre système de formation, en fonction de votre histoire nationale, en fonction de votre rapport à l’histoire, vous mettrez en œuvre l’enseignement de la Shoah.

Je voudrais maintenant m’interroger sur la manière d’enseigner la pire des tragédies modernes. C’est après le procès Eichmann qu’est apparu pour la première fois le thème de la pédagogie et de la transmission. A partir des années soixante, la Shoah a donné lieu à des musées, des mémoriaux, des cycles de conférence et des programmes éducatifs.

Comme je le disais précédemment, les survivants ont eu un rôle crucial dans le souvenir et l’enseignement de la Shoah. Nombreux sont ceux qui ont parlé dans les écoles. C’est à eux qu’est revenue la tâche déchirante de mener des enfants sur ces terres désolées. Ils ont, nous avons essayé de transmettre cet ailleurs que nous avons approché de près et dont personne ne peut vraiment restituer l’horreur.

Cette démarche nécessaire, vitale arrive à son terme. A la fin de sa vie, Primo Levi ressentait une espèce de lassitude, comme s’il se mettait à douter de l’opportunité d’aller témoigner. Comment, se demandait-il en proie au doute, comment répondre à la question du pourquoi ?

On est en droit de s’interroger avec lui. Le récit de l’expérience vécue suffit-il à faire comprendre ?

L’intimité qui s’ébauche entre le survivant et son auditoire, l’impression d’immédiateté que donne le récit oral, l’élan compassionnel peuvent procurer une illusion de savoir. Il ne faudrait pas que l’émotion provoquée par le témoignage dans les écoles, dans les prétoires et dans les médias aille de pair avec une allergie à la connaissance. Il ne faudrait pas que l’histoire se fragmente en une série d’anecdotes individuelles, ni que les sentiments prennent le pas sur la raison et exonèrent de l’effort de comprendre. Il risquerait ainsi de se produire une sorte de court-circuit entre le moment du témoignage et celui de la représentation historique.

Il y eut une époque où sévissait une excessive récusation des témoins. Cette époque, heureusement, est révolue. Mais une histoire qui serait fondée sur la seule émotion n’aurait pas d’effet durable, ni de portée épistémologique. L’oralité a des vertus irremplaçables ; l’écrit n’en est pas moins nécessaire.

Je souhaiterais voir se développer à côté de cette mémoire personnalisée, limitée à certains, un désir de connaissance partagé de tous.

La transmission d’une expérience doit s’inscrire dans une chronologie, une réflexion, un questionnement que seule la recherche garantit. C’est aujourd’hui aux historiens de prendre le relais des témoins.

A travers les ouvrages, les musées, les expositions et les films qui voient le jour chaque année, l’histoire de la Shoah ne cesse d’être revisitée. Les œuvres de Claude Lanzmann, Shoah et Sobibor, constituent des documents exceptionnels. Aussi, le Ministère de l’Education Nationale et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah ont-ils jugé particulièrement opportun de s’associer pour distribuer la cassette du film Shoah à l’ensemble des lycées et collèges de France. Avec l’apparition des nouveaux supports que sont les CD-rom, les DVD et Internet, l’offre en matière d’éducation s’est considérablement diversifiée. Cette profusion peut entraîner un certain trouble pour ceux qui doivent enseigner la Shoah aux jeunes générations. Mais ne perdons pas de vue le plus important : les faits, la chronologie, l’enchaînement des événements.

L’essentiel, ce sont les faits eux-mêmes, les faits concrets, les faits bruts et simples, la volonté d’humilier et d’avilir, l’organisation, la planification, les méthodes utilisées pour assassiner. Mais les faits en eux-mêmes n’auraient guère de signification si l’on devait ignorer l’idéologie raciste qui a entraîné le génocide, les soutiens de tous ordres qu’elle a trouvés, ses sources et ses porte-parole. Que de voies sont encore à explorer avant de comprendre comment, au XXe siècle, une nation de philosophes, de musiciens et de poètes a pu arriver non seulement à concevoir la “solution finale”, mais à la mettre en œuvre avec autant d’efficacité !

C’est pourquoi je suis convaincue qu’il est de la responsabilité des systèmes éducatifs nationaux d’assumer cet enseignement, par la formation des maîtres, par la rédaction de manuels scolaires et par la promotion de nouvelles générations de chercheurs.

Pourtant, il serait vain d’opposer trop rigoureusement l’archive et la fiction. Enseigner et représenter la Shoah ne constituent pas des activités concurrentes, bien au contraire. Tout au long de cette semaine, des artistes, des cinéastes, des écrivains, des poètes et des intellectuels se sont interrogés sur cette question sans réponse : comment décrire Auschwitz ? Peut-on susciter une émotion esthétique au sujet de la Shoah ? Le journal d’Anne Frank et Si c’est un homme figurent désormais dans le patrimoine de la littérature universelle. Mais où se situe la ligne de partage entre littérature et témoignage ? Quant à l’image, si importante dans nos sociétés, est-elle nécessaire pour enseigner la Shoah ?

Aujourd'hui, les films ont acquis une audience sans commune mesure avec les livres. L'imaginaire de la jeunesse est nourri des images de fiction. L'enseignement de la Shoah ne peut dédaigner l'apport des loisirs de masse. Le Pianiste de Polanski est à cet égard une réussite indiscutable. Plus controversés, le feuilleton Holocaust, conçu pour la télévision, et La liste de Schindler, sur un mode hollywoodien, ont au moins eu le mérite de faire connaître à des millions de spectateurs la réalité de l'extermination des Juifs. Cela ne veut pas dire que toutes les œuvres se valent. Certains auteurs ou cinéastes n'hésitent pas à rechercher le succès par une présentation très tendancieuse des faits qui n'est que provocation et voyeurisme. Je tiens cependant à évoquer la bande dessinée Maus, de Art Spiegelman, qui est pour moi l'exemple d'une gageure réussie. L'intelligence et la sensibilité de l'auteur, fondée sur sa propre histoire, lui ont permis d'oser transposer la Shoah dans le monde animal à travers le plus commun et ludique véhicule de la culture de masse. Au carrefour de l'art, de la fiction, de l'histoire orale et de l'ethnographie, Maus a réussi à montrer les terrifiantes profondeurs de l'âme des bourreaux et à donner à l'extermination des Juifs une dimension tragique.

Comment négliger cette réalité incontournable ? L’enseignement de la Shoah, pour sobre et respectueux qu’il doit être, est voué à évoluer avec son temps.

Je voudrais maintenant réfléchir avec vous au contenu de l’enseignement de la Shoah. Il ne s’agit évidemment pas de fixer un dogme à inculquer aux écoliers. Chaque pays a son histoire. Chaque pays a ses traditions éducatives. En matière de commémoration et d’enseignement de la Shoah, chaque nation a son tempo. Dans les différents pays d’Europe, les traces du génocide sont manifestes, effacées ou tout simplement inexistantes. Les histoires officielles enseignent généralement la Shoah, mais certaines se contentent seulement de la mentionner et d’autres parfois la taisent. Cette diversité ne doit pas être perçue comme un obstacle.

Dès lors que le chercheur se penche sur ce sujet, toutes les pistes semblent mener à cette question lancinante : comment cela a-t-il été possible ? Au-delà de cette aporie, les historiens abordent les archives avec des problématiques en constant renouvellement. [Le fait même que chaque pays ait sa dénomination propre – Shoah en France, holocaust aux Etats-Unis et en Israël, Endlösung ou Vernichtung en Allemagne – prouve que les interrogations diffèrent selon les débats et les enjeux nationaux].

L’histoire de la Shoah n’a pas fini d’être écrite. Des archives doivent encore être ouvertes et des recherches menées à terme, notamment celles des pays de l’ex-Union Soviétique ainsi que celles du Vatican concernant l’attitude du Pape Pie XII à l’égard du nazisme et de la Shoah. La manière dont les Tziganes ont été pourchassés et exterminés est hélas méconnue. Les survivants tziganes, qu’ils aient ou non été déportés, ont été fort peu entendus, du fait de leur mode de vie et de l’absence d’associations susceptibles de défendre leurs intérêts. Il est cependant tout à fait anormal, et même scandaleux, que leur sort tragique soit encore si largement ignoré. Comme les Juifs, c’est en raison de leur seule appartenance à un groupe ethnique et religieux qu’ils ont été persécutés.

La Fondation que j’ai l’honneur de présider a, parmi ses missions, celle d’encourager les recherches des historiens. Elle a pris des engagements contractuels précis dans plusieurs directions. Deux contrats concernent en particulier les archives. L’un, signé avec le Musée de l’Holocauste de Washington, vise à accélérer le microfilmage des archives françaises. L’autre, signé avec les Archives nationales de France, prévoit le microfilmage de l’ensemble des documents du Commissariat aux questions juives. Bref, la recherche historique constitue une de nos priorités.

Les multiples témoignages écrits par d’anciens déportés au fil des années et les nombreux enregistrements réalisés méritent d’être analysés et exploités, en dépit de leurs non-dit, de leurs imprécisions, voire même de leurs inexactitudes. Au XXIe siècle, l’historien aura pour tâche de collecter, de classer, de dépouiller, de comparer, de traiter toutes ces contributions. Il est temps que l’historien prête assistance à tous ces textes orphelins.

Au moment où les derniers témoins disparaissent, on s’aperçoit à quel point les rescapés de la Shoah ont modifié la manière dont les historiens écrivent l’histoire.

Il est évident que de nombreux chantiers restent à ouvrir. Mais approfondir une problématique ne veut pas dire affirmer tout et n’importe quoi. Mener un débat historiographique ne veut pas dire falsifier l’histoire. Le négationnisme, véhiculé par des universitaires médiocres en mal de notoriété et qui n’osent pas avouer leur sympathie pour les responsables de l’extermination, est une imposture à laquelle personne ne prête plus attention. Certes, l’absence de réglementation internationale laisse à ces faussaires, même s’ils sont peu nombreux, une certaine faculté de nuisance. Mais je n’imagine pas que leur propagande puisse, à l’avenir, prospérer.

Je suis davantage préoccupée par le négationnisme officiel diffusé par certains Etats islamiques en haine d’Israël. L’année dernière, lorsque Faurisson et quelques autres avaient tenté d’organiser à Beyrouth une conférence négationniste, le Liban avait rapidement mis le holà. Nous en avions pris acte mais nous restions très préoccupés.

Plus pernicieux encore, parce que plus répandu et moins dénoncé, me paraît être le comparatisme à tout va. Ce comparatisme fébrile et écervelé consiste à tout comparer à la Shoah, dans un amalgame qui dénie toute spécificité aux événements.

Il n’a pas fallu attendre longtemps après la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour que le nom d’Auschwitz soit accolé à celui d’Hiroshima, manœuvre visant à mettre les Alliés et les nazis sur un pied d’égalité. Je me souviens également de photos publiées dans un grand magazine, présentant sur la même page les victimes du bombardement de Dresde de 1944 et les charrettes où s’empilaient les cadavres de Bergen-Belsen lors de la libération du camp. Ce fut ensuite le massacre de Sabra et Chatila par les milices libanaises, qualifié par Brejnev de “génocide” dont les Israéliens seraient les uniques responsables. Ce renversement était insupportable.

Aujourd’hui comme hier, cette routine de l’amalgame fait des ravages. C’est ce qui me fait dire que le premier danger n’est pas l’oubli, ni la négation, mais bel et bien la banalisation de la Shoah.

Car ces comparaisons sont loin d’être neutres. Si tout le monde est coupable, pourquoi stigmatiser les uns plus que les autres ? Tout le monde est victime, tout le monde est coupable. En conséquence, personne ne l’est vraiment. Au final, prévaut l’idée que toutes les tragédies se valent.

Mesdames et Messieurs, je formule devant vous l’exigence que la spécificité de la Shoah ne soit jamais bafouée, diluée, noyée, récupérée, en bref, banalisée.

Et qu’on ne me dise pas, à moi, que l’affirmation du caractère singulier de la Shoah rend sourd aux souffrances des victimes, aveugle aux violations des droits de l’homme.

Depuis des décennies, dans la mesure de mes moyens et de mon influence éventuelle, je suis pleinement engagée dans le combat en faveur de la dignité et des droits inaliénables de la personne humaine. Je crois avoir servi cette cause avec succès et des résultats concrets, notamment lorsque, ministre et présidente du Parlement européen, je suis intervenue dans de nombreux pays, quelle que soit la nature de leur régime, pour défendre les populations dont les droits étaient violés.

Je ressens ce combat comme un devoir. Pour autant, peut-on mettre sur le même plan toute atteinte aux droits de l’homme, quelle qu’en soit la gravité et le contexte ? Peut-on aborder de la même façon l’extermination planifiée de millions d’êtres humains, sur la seule base de leur appartenance ethnique et religieuse, et une guerre fratricide, aussi cruelle et meurtrière soit-elle ?

La revendication territoriale, l’indépendance, le souci de la sécurité, l’idée que chacun se fait de son droit, tout cela est cause de violences, de violences répétées, durables et meurtrières. Mais tant que le conflit reste de cette nature, on peut garder l’espoir de substituer un jour la négociation à l’affrontement, parce qu’au fond ces enjeux restent politiques. Mais l’idée que l’histoire n’est rien d’autre qu’un combat à mort entre les races humaines, c’est explicitement le fond de l’idéologie nazie. Ce fut également celle des Hutus extrémistes du Rwanda en 1994. Elle débouche sur le génocide.

Dans son livre sur la place de la Shoah aux Etats-Unis, l’historien américain Peter Novick propose quelques pistes pour expliquer cette banalisation. Il cite un sondage étonnant : 97 % des personnes interrogées savent ce qu’est l’holocauste, mais un tiers ignore qu’il a eu lieu pendant la Deuxième Guerre mondiale. C’est que, aux Etats-Unis comme en Europe, la Shoah est moins perçue comme un événement historique que comme le symbole du mal éternel. Elle est devenue un écran sur lequel les gens projettent des valeurs et des inquiétudes diverses. Les lectures en sont variées : punition divine, éclipse de Dieu, déraison humaine, écroulement des valeurs, faillite de la modernité, déchéance de l’Europe, aboutissement de la philosophie des Lumières, etc.

En ces temps de relativisme moral, la Shoah sert peut-être de boussole : c’est un absolu, un absolu du mal. Voilà sans doute la raison pour laquelle on s’y réfère à tout bout de champ. Mais ce n’est pas une raison pour méconnaître les faits qui enseignent d’abord sa singularité absolue. Il n’est pas ici question de “ concurrence entre victimes ” ou de récurrence des massacres. Il s’agit s’enseigner la Shoah telle qu’elle fut, ni plus, ni moins.

Ce n'est pas parce que la Shoah reste le symbole du désespoir absolu que toutes les interprétations, tous les amalgames sont permis. Ce n'est pas parce que l'ombre des déportés juifs et tziganes plane toujours au-dessus de nous que toute violation des droits de l'homme entraînant mort d'hommes doit être qualifiée de nouvel Auschwitz. L'histoire de la Shoah se suffit à elle-même. Elle n'a pas à être la bannière de tous les combats. Ne faisons pas de la rhétorique avec la mémoire de la Shoah. Ne mélangeons pas tout.

Mesdames et Messieurs, je voudrais clore cette intervention en rappelant que la Shoah est notre héritage à tous. Je forme les vœux les plus ardents pour que la mémoire de la Shoah ne soit pas un ingrédient de la bonne conscience, mais qu'elle inspire à jamais le respect de la dignité humaine et des valeurs fondamentales qui constituent le socle de notre civilisation.