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Tirer enfin les leçons de l’Holocauste des Roms

Tribune
Strasbourg 01/08/2019
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La Commissaire aux droits de l’homme, Dunja Mijatović, avec un groupe de jeunes activistes roms de Bosnie-Herzégovine à Birkenau, 2 août 2018

La Commissaire aux droits de l’homme, Dunja Mijatović, avec un groupe de jeunes activistes roms de Bosnie-Herzégovine à Birkenau, 2 août 2018

OpenDemocracy, 01/08/2019

Le 2 août, nous commémorerons l’Holocauste des Roms perpétré pendant la seconde guerre mondiale. C’est l’occasion d’attirer à nouveau l’attention sur cette page largement ignorée de l’histoire récente de l’Europe. Il reste tout aussi indispensable de combattre les mythes, les stéréotypes et les préjugés profondément ancrés qui alimentent une discrimination persistante et très répandue dirigée contre les Roms.

Au cours de l’Holocauste des Roms, des centaines de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes d’origine rom ont été tués, beaucoup d’entre eux déportés et exterminés dans des camps de concentration. D’autres ont été victimes d’horribles expériences médicales.

L’une des histoires les plus marquantes que j’aie entendues concernant cette période est celle de Rita et de Rolanda Prigmore, deux sœurs jumelles d’origine sinti. Peu après leur naissance, en 1943, des médecins nazis les ont soumises à des expériences sur le cerveau. Rolanda en est morte. Rita, elle, a survécu à l’Holocauste.

Lorsque j’ai rencontré Rita l’an dernier, lors de la commémoration de l’Holocauste des Roms organisée à Auschwitz-Birkenau, j’ai été impressionnée par son extraordinaire énergie et sa ferme volonté de garder vivante la mémoire de l’Holocauste.

Son témoignage est particulièrement important aujourd’hui, alors que beaucoup de gens ne savent pas ce qui s’est passé et que certains nient l’existence de ces atrocités, et alors que le discours de haine et la violence dirigés contre les Roms sont omniprésents dans nombre de pays européens.

En effet, il n’est pas rare d’entendre des personnalités politiques minimiser ou justifier d’horribles violations des droits de l’homme commises dans le passé contre les Roms.

Le discours de haine déshumanise les Roms et les expose à d’autres violences et à d’autres violations des droits de l'homme.

Je suis particulièrement consternée par la persistance de manifestations hostiles aux Roms et d’attaques collectives, qui les obligent parfois à fuir pour leur propre sécurité. Or, ces attaques ne donnent pas toujours lieu à une réponse judiciaire appropriée.

Ces derniers mois, nous avons eu connaissance de la tenue de manifestations contre les Roms lors desquelles étaient proférées des menaces racistes, en Bulgarie, en Italie et en Croatie ; ainsi, dans une manifestation qui s’est tenue en juin dernier en Croatie, les Roms en tant que groupe ont été qualifiés de « criminels et primitifs ». Toujours en juin, en Fédération de Russie, près d’un millier de Roms ont dû quitter la ville où ils habitaient après une rixe avec des membres de la population non rom, suivie d’une manifestation où des non-Roms ont demandé que « les Tsiganes » soient « flanqués dehors ».

Ce ne sont là que quelques exemples du climat de rejet et de violence latente dans lequel bien des Roms vivent en Europe aujourd’hui.

Au lieu de détourner le regard, nous devrions tous nous sentir concernés par cette montée de la haine. Et nous devrions tous faire quelque chose pour l’endiguer.

La meilleure manière d’agir est de dénoncer l’antitsiganisme, faire face à ceux qui attaquent les Roms et faire connaître les violations des droits de l'homme subies par les Roms dans le passé, mais aussi la contribution positive qu’ils apportent à nos sociétés.

Pour que la situation évolue, il faudrait que les responsables de l’élaboration des politiques et des lois, aux niveaux national et local, comprennent mieux les conséquences de leurs actions – et souvent de leur inaction – pour la vie de nombreux Roms. Ils devraient rompre avec les préjugés et les attitudes condescendantes qui caractérisent si souvent les mesures concernant les Roms. Ils devraient aussi condamner systématiquement et fermement tous les propos haineux visant des Roms.

L’antitsiganisme ne disparaîtra pas du jour au lendemain. La lutte contre ce phénomène nécessite une volonté politique, des investissements et une vision à long terme combinant plusieurs domaines d’action prioritaires.

L’un de ces domaines d’action est l’éducation. Les autorités nationales et locales devraient investir davantage dans l’éducation et la formation pour déconstruire les vieux mythes et les préjugés profondément ancrés. Il faudrait notamment promouvoir un enseignement de qualité consacré à la culture et à l’histoire des Roms dans les établissements scolaires.

Parallèlement, les autorités devraient prendre d’urgence des dispositions pour garantir aux Roms l’égalité d’accès à un logement, y compris à un logement social. Pouvoir se loger décemment est en effet une condition préalable indispensable pour exercer toute une série d’autres droits de l’homme, en particulier les droits à la santé et à l’éducation. Il est aussi grand temps de mettre fin aux incessantes expulsions forcées de Roms sans solution de relogement adéquate.

Il est également nécessaire de créer des commissions pour la vérité et la réconciliation, qui seraient chargées de rétablir la vérité historique au sujet des violations des droits de l’homme subies par les Roms dans le passé, de mettre en place un dispositif d’indemnisation des victimes et de promouvoir la confiance et la compréhension mutuelles.

Ces dernières années, quelques États membres du Conseil de l'Europe ont pris des mesures en ce sens. Par exemple, la Suède et la Norvège se sont dotées de telles commissions pour élucider et rendre publiques des violations des droits de l’homme commises dans le passé, contre les Roms en Suède et contre les Romani et les Taters en Norvège. La Suisse a mis en place des commissions chargées de faire la lumière sur des pratiques attentatoires aux droits de l'homme, qui consistaient, par exemple, à retirer de force les enfants yéniches à leurs parents, ainsi que des fonds d’indemnisation et des programmes de recherche. Tout récemment, en 2019, l’Allemagne a créé une commission parlementaire sur l’antitsiganisme, chargée de faire le point sur la situation dans le pays et de proposer des pistes d’action.

Toutefois, sans un débat politique plus responsable, il sera difficile de réaliser de véritables progrès. Tant que des personnalités politiques continueront à se servir des Roms comme de boucs émissaires pour gagner des suffrages ou pour faire diversion, de nombreux Roms resteront confrontés aux mêmes problèmes qui figuraient déjà parmi les causes profondes des atrocités commises pendant la seconde guerre mondiale.

Les commémorations nous permettent de prendre du recul, de revenir sur le passé et d’en tirer des leçons pour l’avenir. Un avenir dans lequel nous devrons mettre fin au rejet dont les Roms sont victimes depuis des siècles.