Conférence des ministres européens chargés des affaires familiales,

16 et 17 mai 2006, Lisbonne

« Evolution de la parentalité : enfants aujourd’hui, parents demain »

Cet entretien peut être publié librement, sans droit d’auteur.

Mary Daly : « Partout en Europe les pouvoirs publics doivent soutenir plus activement la fonction parentale »

Entretien avec Mary Daly, professeur à la Queen’s University de Belfast, actuellement en année sabbatique à l’université de Harvard, Boston.

L’experte irlandaise présentera ses dernières conclusions sur la parentalité lors d’une conférence du Conseil de l'Europe, qui réunira 46 ministres européens chargés des affaires familiales les 16 et 17 mai à Lisbonne.

Photo : Conseil de l’Europe (libre de droit avec mention)

Lisbonne, 11 mai 2006

Question : les changements démographiques en Europe, le nombre accru de femmes qui travaillent, le chômage et diverses formes juridiques de couples ont modifié le schéma traditionnel de la vie familiale. Pouvez-vous, s’il vous plaît, décrire ces « nouveaux schémas » ?

Mary Daly :

Ces nouveaux schémas sont multiples. Par exemple, les familles où les deux parents travaillent sont de plus en plus nombreuses. Cela a de nombreuses conséquences sur la qualité et la nature de la vie familiale, surtout en ce qui concerne l’attention portée aux enfants et aux personnes âgées. Une autre dimension du changement se trouve dans ce que nous pourrions appeler la structure ou la composition des familles. Les familles aujourd’hui sont beaucoup plus diverses quant au nombre de parents, à leur statut marital, à leur identité sexuelle et à celles de leurs proches et même quant à la manière dont les enfants se relient aux adultes avec lesquels ils vivent. Enfin, les liens entre les membres de la cellule familiale évoluent aussi. Autrefois, la famille était soumise à l’autorité paternelle – ce n’est plus le cas et nous sommes dans une situation où les relations entre les partenaires adultes et entre les générations reposent beaucoup moins sur l’autorité et sur l’exercice du pouvoir.

Question : Y a-t-il des différences entre l’est et l’ouest, le nord et le sud de l’Europe ?

Mary Daly

Indiscutablement, oui. L’Europe s’est toujours caractérisée par des différences dans le mode d’organisation familiale. Toutefois, cette diversité ne repose pas toujours sur des critères géographiques. Mais on constate quand même des différences entre le nord et le sud. Dans les pays du nord par exemple, le mariage n’a pas autant d’importance que dans les pays méditerranéens et les types de famille y sont plus divers. Partout, cependant, la vie de famille évolue car les femmes sont de plus en plus présentes sur le marché du travail, les structures familiales se diversifient et les hommes et les femmes assument de nouveaux rôles. L’un des intérêts du processus qui va être lancé à Lisbonne est que les Etats parties doivent reconnaître ce phénomène et agir en amont en mettant en place des politiques qui permettent d’améliorer sensiblement les aspects de la vie de famille qui sont touchés par l’évolution de la fonction parentale, par exemple en offrant le cadre juridique nécessaire pour protéger les droits des enfants, quel que soit le type de famille dans lesquels ils vivent, et en proposant des services aux familles.

Question : Quel est l’impact de ces nouveaux schémas sur le rôle et la responsabilité de la mère, du père et des grands-parents ?

Mary Daly

Tous les membres de la famille sont touchés. La mère, par exemple, doit maintenant assumer un double rôle, celui de personne active et celui de parent. Cela amène parfois les femmes à faire d’énormes compromis. La société attend aujourd’hui des hommes qu’ils soient différents de ce qu’ils ont été jusqu’ici. Elle attend d’eux un engagement affectif beaucoup plus grand vis-à-vis de leur famille. Le développement assez rapide des mesures de congé paternel en Europe reflète cette réalité. Les grands-parents se sont toujours occupés de leurs petits-enfants et cela continue, mais peut-être qu’aujourd’hui on attend aussi des grands-parents un plus grand soutien matériel qu’auparavant (argent, aide aux enfants et petits-enfants).

Question : Que disent les enfants ? Sont-ils consultés ?

Mary Daly

Je pense que les enfants sont de plus en plus consultés – c’est en tout cas la tendance forte de ces dix dernières années. Indiscutablement, la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant a joué un rôle important qui a changé le regard que l’on porte sur les enfants : ces « mineurs », que l’on voyait sans les entendre, sont devenus des individus pourvus de droits, des acteurs compétents dans leur propre monde. Et c’est dans cet esprit qu’ils sont consultés dans le cadre de ce projet. Les enfants sont soucieux de rompre le cycle de la violence. Ils veulent être mieux informés de leurs droits et avoir aussi accès à des services confidentiels, auprès desquels ils pourraient obtenir de l’aide.

Question : Que signifie « une parentalité positive » dans cette nouvelle situation ?

Mary Daly

Cette idée de parentalité positive, que nous avons développée, consiste à faire le point sur ce que nous considérons aujourd’hui comme les meilleures pratiques, surtout à la lumière des changements survenus sur le plan juridique et de la réflexion politique, induits par la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant. D’après cette convention, l’enfant a droit à la protection et au bien-être, à la sécurité et à une éducation respectueuse de sa personne et de son individualité. Cela a des conséquences énormes sur la fonction parentale. Notre conception de la parentalité ne consiste pas à mettre les droits de l’enfant au-dessus de tout, mais à reconnaître sa valeur positive lorsqu’elle présente les quatre caractéristiques suivantes : elle veille au bien-être de l’enfant, elle le structure, elle le reconnaît en tant que personne qui a des besoins et des aptitudes, elle le responsabilise en mettant en valeur ses points forts et en l’aidant à acquérir la maîtrise de soi. Je tiens à souligner que nous ne préconisons pas le laxisme ; au contraire, ce que nous cherchons c’est l’exercice équilibré de la parentalité attentive à la nécessité de structurer la vie de l’enfant tout en laissant à celui-ci une certaine maîtrise de son comportement.

Question : Quelles conséquences cette vision de la fonction parentale a-t-elle sur la société dans son ensemble ?

Mary Daly

La parentalité positive a des conséquences importantes à tous les niveaux de la société. Pour les parents, elle signifie qu’ils doivent admettre que l’enfant a des droits et que les besoins de leurs enfants passent avant les leurs, qu’ils doivent renoncer aux méthodes disciplinaires qui nuisent à l’enfant et adopter à la place un mode de communication non violent avec leurs enfants. C’est aussi une leçon pour l’ensemble de la société. Pour les gouvernements, l’une des principales conséquences est qu’ils doivent mieux soutenir la fonction parentale, en prenant des mesures (programmes éducatifs et de soutien, aide financière, etc.) qui aident les enfants à tirer le meilleur profit de la vie familiale. De nombreux pays ont déjà pris des mesures dans ce sens, mais tous doivent faire davantage.