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Kate Adie : ‘’Les exigences de silence et de secret ne sont jamais bonnes pour la démocratie’’

Londres, 7 Mars 2005

Journaliste vedette de la BBC, Kate Adie a couvert les principaux conflits qui déchirent la planète depuis une vingtaine d'années, et a parfois dû lutter pour pouvoir informer et exercer son métier en toute liberté. Au cours de la conférence ministérielle européenne sur la politique des communications de masse à Kiev, elle rappellera que la liberté de la presse profite avant tout à la démocratie elle-même.

Question : Les journalistes couvrant les guerres et les conflits sont souvent encadrés de près par les services d'information des armées et des gouvernements. Jusqu'où, selon vous, la presse doit-elle se conformer à leurs exigences ?

Kate Adie : Aucune guerre n'est identique à une autre : lorsque l'on couvre un ‘conflit de survie’, par exemple en tant que journaliste anglais en Angleterre en 1940, il est légitime et normal d'accepter les règles de la censure militaire, sans lesquelles il n'y aurait d'ailleurs pas de presse du tout. Lors de la première guerre du Golfe par contre, le Royaume-Uni n'était pas menacé par l'Irak, et encore moins au cours de la seconde. Il n'y a aucune raison, dans ce cas, d'entraver la liberté d'information, d'autant plus que les populations ont le droit de savoir quel emploi est fait de leurs soldats.

Question : Beaucoup de gouvernements souhaitent que les médias ne parlent pas du terrorisme ou, comme pour les guerres, uniquement dans le sens souhaité par le pouvoir. La presse peut-elle contourner cette volonté ?

Kate Adie : La plupart des Etats confrontés au terrorisme font pression sur les médias dans ce but. Face au problème de l'Irlande du Nord par exemple, les gouvernements britannique et irlandais nous interdisent de rencontrer des membres de l'IRA, mais nous avons toujours passé outre, au nom du droit d'informer. Il faut bien sûr être très prudent dans de telles situations, y compris à cause des manipulations, mais nous refusons de cacher des informations et des points de vue. Mieux la démocratie est informée, et mieux elle fonctionne. Les exigences de silence et de secret ne sont jamais bonnes pour la démocratie. Tous les pays doivent le comprendre, mais c'est loin d'être le cas. L'exemple de Beslan, quand les autorités russes ont arrêté la retransmission en direct, à la television, de la prise d'assaut de l'école, illustre les progrès qui restent à accomplir dans ce domaine.

Question : Ces dernières semaines, plusieurs journalistes ont été pris en otage en Irak, ce qui pose le problème de leur propre sécurité face au devoir d'informer. Quelle est votre position face à ce dilemme ?

Kate Adie : Il est totalement illusoire de croire qu'une escorte armée protégera un journaliste, bien au contraire : s' il arrive entouré d'homme en armes, il devient lui-même une cible, et est encore plus menacé. J'ai travaillé en Bosnie, où 77 journalistes ont été tués et 400 blessés, et nous venons, à la BBC, de perdre un producteur en Afrique. Je pense que rester dans une zone dangereuse ou en partir est une décision individuelle, que personne ne peut prendre à la place du journaliste. Le respect des journalistes passe aussi par l'assurance et la perception de sa neutralité, comme dans le cas d'un médecin.