Commission européenne contre le racisme et l'intolérance (ECRI)

 

    EUROCONF (2000) 10 III

    CONFERENCE EUROPEENNE CONTRE LE RACISME

    RAPPORT DU GROUPE DE TRAVAIL III
    Education et sensibilisation à la lutte contre le racisme, la discrimination qui y est associée et l’extrémisme aux niveaux local, national, régional et international
    M. Jenö KALTENBACH, Ombudsman parlementaire pour les droits es minorités nationales et ethniques, Hongrie

    16 octobre 2000

Rapport du Groupe de travail III - Téléchargez le document

    Lors de la séance d’ouverture, Mme Monica Macovei a donné un aperçu du document qu’elle avait établi pour orienter les discussions du groupe. Baroness Sarah Ludford a ensuite souligné plusieurs points :

    · La nécessité d’écouter les ONG – notamment parce que les participants au Forum des ONG venaient d’origines ethniques beaucoup plus nombreuses que les participants à la conférence proprement dite ;
    · L’idée essentielle que le racisme est mauvais pour le groupe majoritaire ;
    · L’importance accordée à l’asile et à l’immigration dans les discussions ;
    · La nécessité d’une éducation pro-active et non neutre et d’une sensibilisation défendant la diversité et montrant les bénéfices à gagner quand on apprend à connaître les autres ;
    · Le dilemme et les contradictions potentielles que de présenter ceux qui font l’objet d’une discrimination comme des victimes et la nécessité de montrer des images de réussite ;
    · L’importance de l’éducation et de la formation des adultes, en particulier des décideurs, des membres des pouvoirs publics, des policiers, des juges et des agents de l’immigration ;
    · La meilleure façon d’apprendre consiste à vivre et travailler dans un environnement multiculturel ;
    · La question « à quel moment le fait d’être fier de sa propre culture risque-t-il de se transformer en repli sur soi et éventuellement de devenir raciste ? ».

      Un certain nombre d’orateurs représentant des ONG, des organisations intergouvernementales et des gouvernements sont intervenus ensuite dans la discussion articulée en cinq volets :

    · Le contexte général et historique, y compris les formes contemporaines de racisme ;
    · L’école et l’éducation (formelle) ;
    · La formation des professionnels ;
    · L’éducation non-formelle et la sensibilisation générale ;
    · Autres points/conclusions.

    I. Le contexte général et historique, y compris les formes contemporaines de racisme a soulevé un certain nombre de questions. Plusieurs interventions ont porté sur des problèmes de terminologie : certains se sont dits gênés par l’utilisation des termes « groupes vulnérables » et « tolérance ». Le caractère essentiellement discriminatoire de l’expression « ressortissants de pays tiers » a également été mentionné.

    Il a été dit qu’il faut regarder en face le fait que le racisme institutionnalisé est présent dans toute l’Europe. Le discours des responsables politiques et des pouvoirs publics est extrêmement important et tous les gouvernements doivent condamner les politiques xénophobes. Un participant a estimé que l’Europe devait condamner son passé colonial et présenter des excuses.

    Une modification des attitudes individuelles les plus anciennes est apparue comme une nécessité centrale et fondamentale. Il faut s’attaquer tout autant au silence des uns face à la discrimination qu’aux actes délibérement racistes des autres.

    Il faudrait accorder plus d’attention à l’éducation non formelle et à l’apprentissage tout au long de la vie, surtout si l’on veut reconnaître l’importance du travail des ONG et d’autres organisations.

    Les groupes de jeunesse sont extrêmement importants non seulement comme cibles mais aussi comme personnes ressources, éducateurs et formateurs, ayant une expérience utile. Il convient de soutenir non seulement les ONG mais aussi les groupes qui font eux-mêmes l’objet d’une discrimination ; comment sinon pourraient-ils jouer leur rôle ?

    Il a été suggéré qu’il conviendrait d’effectuer de nouvelles études pour mieux comprendre le phénomène du racisme et ses fondements philosophiques et psychologiques. Il a été proposé de créer un centre européen qui serait chargé de ces études.

    Enfin, il a été fait mention de la pertinence des normes de droit positif concernant non seulement le droit des droits de l’homme mais aussi le droit humanitaire international, en matière d’éducation formelle et non formelle ainsi que pour la formation de groupes professionnels. Le racisme et les phénomènes similaires sont souvent à l’origine des conflits ainsi que des violations des règles applicables dans les conflits armés.

    II. L’éducation (formelle) et l’école

    a) Certains points de principe ont été soulevés, parmi lesquels :

    L’enseignement des droits de l’homme et l’éducation à l’anti-racisme doivent être obligatoires dans les programmes de tous les établissements primaires et secondaires d’Europe. L’éducation interculturelle et l’éducation aux droits de l’homme ne doivent pas être enseignées comme des disciplines mais plutôt comme des principes d’action, des attitudes. Les représentants des groupes les plus touchés doivent participer à l’élaboration de ces programmes.

    L’Etat lui-même et ses autorités et institutions doivent pratiquer la tolérance et avoir un comportement non dominateur pour assurer le succès de cet enseignement.

    Il faut offrir un égal accès à l’éducation à tous les jeunes, y compris aux demandeurs d’asile (dont certains sont mis en prison alors qu’ils devraient être à l’école). En tant que microcosme de la société, l’école doit refléter les équilibres de cette dernière. Il faut assurer une plus grande égalité concernant l’accès à la profession d’enseignant et les possibilités d’avancement des enseignants : les enfants ont besoin de modèles auxquels ils puissent s’identifier et qu’ils choisissent parmi les enseignants, les chefs d’établissement, les inspecteurs et autres représentants de l’autorité.

    L’école et les autres institutions ne doivent pas réagir aux crises mais agir de manière à les empêcher. Elles doivent adapter leurs structures à la diversité plutôt que de rajouter d’autres structures à côté des premières.

    Il convient de faire l’inventaire de ce qui est enseigné à l’école. L’enseignement de l’histoire a fait l’objet d’un débat spécifique. Il a été proposé d’effectuer une nouvelle enquête plus approfondie sur les manuels d’histoire européens. L’enseignement de l’histoire nationale devrait considérer « la nation » davantage comme une entité géographique que comme une entité ethnique. Tout en comprenant le besoin des minorités d’établir leur identité grâce à leur propre histoire, les participants ont jugé qu’il était tout aussi important que l’histoire nationale englobe l’histoire de tous les éléments constitutifs de la nation. Il ne faudrait pas non plus négliger dans l’enseignement de l’histoire les spécificités homme/femme. L’enseignement concernant l’Holocauste devrait être considéré en Europe comme un point de départ pour l’éducation aux droits de l’homme.

    La question de l’enseignement dans la langue maternelle a également donné lieu à quelques discussions. Les participants ont examiné et comparé les avantages et les inconvénients de l’enseignement dans la langue d’origine ou dans la langue du pays hôte, en termes de facilité d’apprentissage, d’élimination des différences en classe, de facilité d’accès à l’enseignement supérieur et au monde du travail, etc. Les différences d’opinions et de pratiques ont montré à quel point il était difficile de faire des généralisations à ce sujet. Les participants ont estimé que cette question devrait être résolue par les minorités elles-mêmes en fonction des circonstances.

    Une proposition a été avancée pour une coopération en Europe centrale en matière d’éducation au bénéfice des plus défavorisés, notamment les roms.

    b) Plusieurs bonnes pratiques ont été identifiées, notamment :

    · La création « d’espaces sans racisme » dans les établissements scolaires et « d’écoles sans racisme » ; les programmes d’accueil et d’échanges entre établissements de milieux différents ; l’organisation une fois par an d’une « semaine de l’éducation globale » introduisant des méthodes non formelles dans le système scolaire formel (Pays-Bas, Espagne, Suisse, Centre Nord-Sud) ;

    · Le recrutement systématique dans les écoles d’assistants qualifiés issus des différents groupes linguistiques ;

    · Les enseignants provenant de diverses zones de conflits en Europe qui se réunissent pour revoir l’enseignement de l’histoire ;

    · L’utilisation du sport comme un outil pour lutter contre la discrimination, avec l’exemple du « carton rouge au racisme » (« Show Racism the Red Card »).

    Cependant, les participants ont eu l’impression que, alors que les bonnes idées ne manquaient pas, il n’y avait pas souvent le financement nécessaire, ce qui traduisait l’absence d’engagement véritable. Plus important encore, ils ont souligné que les « bonnes pratiques » ne pouvaient être identifiées que par le groupe bénéficiaire ou le groupe le plus touché ; les personnes qui font l’objet de discrimination doivent être consultées et participer à l’élaboration de ces projets pour garantir leur réussite. Les bonnes pratiques doivent être permanentes et ne jamais servir d’alibis.

    III. Les participants ont ensuite examiné la formation des groupes professionnels, en exprimant le regret que les ONG n’en fassent pas partie.

a) Plusieurs questions de principes ont été discutées.

    Avant d’examiner la formation initiale ou continue, le groupe a estimé qu’il faudrait étudier les politiques de recrutement et de promotion ; il convient de les modifier. Lorsque des centres nationaux de formation sont créés, ils doivent recruter des membres des minorités, qui ont l’expérience des problèmes rencontrés. En ce qui concerne la formation des professionnels, cela ne doit pas se limiter aux groupes « clés » ; il faut y ajouter les professionnels de la santé et toutes les personnes travaillant dans le domaine public. Ceci ne devrait pas se limiter seulement à la formation mais comprendre également, par exemple, une référence au contrôle des résultats (Le CICR a mentionné à ce sujet la visibilité des résultats de la formation des membres des forces armées et de la police en termes de comportements). La formation des groupes professionnels devrait être reliée aux politiques et pratiques afin d’intégrer les groupes les plus touchés sur les lieux de travail : les gouvernements doivent promouvoir les services de médiateurs et les autres possibilités de concertation.

    Il a été suggéré que le type de formation dont les professionnels ont besoin n’est pas tant une sensibilisation qu’une formation à des comportements non-oppressifs. Cela exige souvent un changement fondamental de la culture de la profession. Dans ce cas, ce n’est pas tant la « tolérance » qui est nécessaire mais le respect de l’autre.

    Les gouvernements doivent veiller à ce que les minorités puissent être formées aux technologies de l’information afin d’éviter qu’elles soient encore plus marginalisées.

    Quels que soient les matériels et les programmes de formation mis au point pour l’éducation à l’anti-racisme, ils ne seront utiles qu’à condition d’être largement diffusés.

    b) A propos des bonnes pratiques :

    · Un représentant d’un gouvernement a évoqué la formation à la diversité, initiale et continue, offerte aux personnels-clés dans les domaines de l’enseignement, de la santé, de la protection sociale, du journalisme, de la police ; pour être efficace, l’éducation à l’anti-racisme doit être permanente.

    · Un autre participant a décrit les efforts accomplis pour sélectionner et former les membres d’une communauté minoritaire afin de travailler dans le domaine social avec cette communauté.

    IV. La question de l’éducation non-formelle et de la sensibilisation générale a donné lieu à plusieurs échanges allant de la manière de réussir une campagne - et de faire en sorte que la Conférence mondiale contre le racisme ait des retombées positives - au rôle central des enfants et des groupes de jeunes pour modifier les attitudes de la société et à l’éducation tout au long de la vie.

    a) Pour être efficaces, les campagnes de sensibilisation du public doivent avoir un message clair ainsi qu’un attrait direct et une pertinence immédiate pour les personnes visées. Elles doivent être répétitives et/ou se prolonger sur une longue période, être attrayantes pour les médias et frapper les mémoires. Il faut qu’elles soient participatives, pratiques, qu’elles impliquent des efforts collectifs, rassemblant les membres de la communauté et diverses professions. Il faut qu’elles aient un effet multiplicateur. Plus important encore, elles doivent impliquer les groupes les plus touchés dans leur conception et leur leur mise en oeuvre et, surtout, refléter une véritable volonté politique.

    Il a été indiqué que les différentes institutions européennes devraient s’efforcer d’associer leurs efforts pour des campagnes pan-européennes afin d’obtenir un impact maximum.

    Le succès d’une campagne peut s’évaluer en termes de nouveaux comportements des personnes visées, de l’émancipation des groupes minoritaires grâce à la connaissance de leurs droits, et d’impact sur les personnes indifférentes.

    Le rôle clé des jeunes et des enfants a été souligné une fois de plus. Plusieurs ont regretté que les délégations à cette conférence européenne n’aient pas pu comprendre plus de représentants de la jeunesse. Le groupe a beaucoup insisté sur l’importance d’inclure des organisations de jeunesse dans les délégations nationales à la Conférence mondiale contre le racisme. D’une façon plus générale, la sélection des délégations nationales doit être transparente et inclure les groupes les plus touchés qui sont concernés et pas uniquement des fonctionnaires gouvernementaux. Avant la Conférence en Afrique du Sud, il faudrait peut-être tirer des leçons de l’organisation de cette conférence européenne.

    Les participants ont estimé que la question de la sensibilisation aux demandeurs d’asile en Europe était loin de faire l’objet de toute l’attention qu’elle méritait.

    b) Parmi les bonnes pratiques mentionnées figuraient :

    · Divers aspects de la Campagne « Tous différents, tous égaux », dont l’impact continue de se faire sentir, à travers les réseaux qu’elle a établis et les outils qu’elle a développés. L’un des éléments clés de ce succès réside dans le fait qu’elle a été élaborée par des groupes de jeunesse pour des groupes de jeunesse ; un autre a été sa capacité à assurer le financement principal de micro-projets dans toute l’Europe ;

    · Des programmes d’échange aussi bien nationaux qu’internationaux destinés à des jeunes issus de divers milieux familiaux ;

    · Au Canada, la Journée nationale annuelle contre le racisme, qui vise les groupes de jeunesse ;

    · En France, l’élaboration de programmes pour les immigrants en coopération avec les ambassades ;

    · Aux Etats-Unis, des messages publicitaires télévisés des pouvoirs publics montrant que les réfugiés sont des gens « comme vous et moi », mais dans des conditions plus difficiles.

V. Conclusion

Les programmes de sensibilisation doivent inclure une reconnaissance franche des injustices historiques et des schémas persistants de discrimination, ainsi que les responsabilités morales et juridiques qui doivent s’en suivre.

Les populations majoritaires et ceux qui ont hérité de privilèges doivent être prêts à s’engager dans un dialogue constructif avec les représentants des groupes les plus touchés en ce qui concerne leurs demandes de compensation et de réparation.

Enfin, la question a été posée de savoir si l’éducation constitue réellement l’élément le plus important dans la lutte contre le racisme et la discrimination raciale. D’aucuns ont suggéré que le racisme était au fond un système conçu pour exclure les autres du pouvoir économique ; en ce sens c’est un changement d’attitude et de mentalité qui est nécessaire, à commencer par ce que les parents enseignent à leurs enfants.