Forum pour l’avenir de la démocratie

L’interdépendance de la démocratie et de la cohésion sociale 

Table ronde introductive 2

‘Sud-est de la Méditerranée :
Bâtir des démocraties qui privilégient la cohésion sociale’

Prof. Kamel BESBES
Université de Monastir, Tunisie

La thématique de notre table ronde pose la question de Bâtir des démocraties qui privilégient la cohésion sociale !
Dans une transition post révolution, La promesse et la confiance dans l’instauration d’une nouvelle démocratie sont-elles des facteurs de développement de la cohésion sociale ?

A première vue, cela parait évident. Cependant, la démocratie et la cohésion sociale ne peuvent être que complémentaires mais elles sont insuffisantes pour instaurer la paix sociale et stabiliser le fonctionnement d’un pays. En effet, elles restent fragiles particulièrement lorsque le niveau de conscience et de maturité politique pour la démocratie et les moyens financiers et sociaux pour la cohésion sociale sont faibles.

Permettez moi de rappeler que la cohésion sociale est par définition l’état d'une société dont les membres sont unis par des valeurs communes ou des règles de vie communes acceptées par tous, où il y a une forte solidarité des individus les uns par rapport aux autres et enfin l'attachement des individus au groupe.

Mon intervention, j’espère, apportera un témoignage sur ce qui se passe en Tunisie dans ce cadre-là.

Par définition, une révolution ou une révolte, est ‘un fait se produisant suite à un fort attachement, qui pourrait être violent, à révoquer un régime politique ou à revendiquer de nouvelles valeurs sociales’… Donc en principe, la révolution devrait conduire vers une plus forte cohésion sociale si elle est menée avec encadrement et un aboutissement satisfaisant de ses objectifs... comme celles des indépendances par exemple.

Etat de la cohésion sociale post révolution et pré-élection

En Tunisie, la révolution s’est déclenchée sur de fortes valeurs patriotiques, en utilisant les technologies de communication modernes en déclassant l’intérêt personnel pour ne laisser prévaloir que celui du peuple tout entier.

De partout s’élevait les chants du ras le bol : ‘Ben Ali dégage’, ‘dehors la bande des voleurs’, ‘le travail est un droit’, etc…, après le 14 Janvier lorsque la sécurité s’était ébranlée durant les tout premiers jours, des comités de quartiers se sont spontanément créés pour que les citoyens se protègent mutuellement. Cet élan patriotique et cette noblesse de l’âme se sont poursuivis par une émouvante et généreuse solidarité, vers les régions défavorisées et dès l’arrivée en Tunisie des premiers refugiés fuyant la terreur de Kadhafi… C’était le summum de la cohésion sociale… sur le plan national et par rapport à nos voisins libyens… L’espoir du changement était là.

La révolution a certes balayé le système mafieux et politique en faillite, mais elle a révélé les causes profondes du malaise tunisien en plus des dommages collatéraux recensés.

Elle a remis en cause le rôle régulateur de l’Etat, tel qu’il avait fonctionné. Le déclin de l'autorité (gouvernement, police, administration, justice, morale,…) la montée de l’incivilité, de l'individualisme croissant, des revendications sociales et des revendications anarchiques au droit au travail, sont des signes de menaces de la cohésion sociale… l’impatience et le manque de moyens et d’autorités en période transitoire n’ont pas favorisé l'intégration des individus mais plutôt ils ont démontré la fragilité et le délabrement de la cohésion sociale… si on n’apportait pas des solutions rapides et efficaces à cette situation.

En effet, la révolution s’est déclenchée sur des faits et des situations intolérables : comme la poursuite de la dictature avec des perspectives inacceptables, la prise du pouvoir économique et politique par la famille mafieuse, la faillite du modèle de développement qui se reposait en partie sur la corruption et les marchés parallèle illégaux  et qui ne répondait plus à la détresse des gens et enfin sur le désespoir des jeunes conséquence d’un taux de chômage important avec 170 000 diplômés sur les 700 000 chômeurs. L’immigration clandestine en est un signe fort.

La succession des crises économiques internationales ont mis à nu - l’argument de -la cohésion sociale de la dictature argumentée par la sécurité et la pseudo-réussite économique.

Au cours de cette transition, toute la société et les gouvernements successifs se sont efforcé à maintenir cet état fragile en attendant les prochaines élections. Heureusement, le fonctionnement de l’administration s’est maintenu malgré les difficultés immenses et cela grâce au sens de l’état et à la maturité politique de la majorité des tunisiens. Les secteurs économiques et sociaux ont doublé d’énergie pour revenir à la normalité comme les systèmes d’approvisionnement, de santé, d’éducation, et de services…

Depuis plusieurs mois la Tunisie a développé sa conscience politique, citoyenne et intellectuelle. Les esprits, débarrassés du vernis du précédent régime et tourmentés par l’inconnu, font preuve d’un élan sans tabous, oscillant d’une tendance vers une autre au gré des multiples débats télévisés, radiophoniques ou de presse écrite. On y trouve des militants islamistes et d’extrême gauche comme de fervents militants de la laïcité et de la liberté. Le dialogue a bien pris place. La multiplicité des débats contradictoires mais aussi la dérision et les caricatures sur les médias classiques et sociaux confirment l’immense engagement démocratique de la société tunisienne qui ne taira plus ses revendications.

Les personnalités de la société civile tunisienne ont incité tout l’été les citoyens à s’inscrire sur les listes électorales. Malgré les premières inquiétudes de l’absentéisme, un nombre croissant de tunisiens, 52%, se sont rendus pour confirmer leurs inscriptions dans les listes électorales dans les échéances prescrites. Les derniers sondages estiment au environ de 80% l’intention d’aller voter. 1636 listes, partisanes ou indépendantes, se sont présentées ce qui correspond à la proposition d’une dizaine de milliers de candidatures.  Le principe de la parité homme-femme a bien été respecté, même si au niveau des têtes de listes les hommes sont de loin, plus que majoritaires.

La classe politique en général et la société civile prennent leurs responsabilités d’acteur de l’avenir du pays au sérieux. En l’absence d’une constitution suspendue, elles instaurent la légitimité du consensus et de la confiance par les mesures transitoires à tous les niveaux. Elles essayent de construire à chaque étape et à chaque crise un nouveau consensus.

En quelques mois, trois gouvernements se sont succédés au fil des différentes crises. Plusieurs commissions sont créées pour traiter des questions fondamentales pour la majorité de la population en cette période de transition :

- Celle qui s’occupe de proposer les modalités et les lois de transition démocratique,
- Celle qui s’occupe d’organiser le domaine de la presse longtemps muselée
- Celle qui s’occupe de récolter les témoignages contre l’ancien régime pour éviter toute tentative de vengeance sauvage et transmettre à la justice les dossiers les plus urgents.
- Celle qui enquête sur les évènements et les atteintes lors des évènements de la révolution.
- Celle qui prépare les modalités des élections de la constituante et qui accueille la confiance de toute la population
- Celle qui s’occupe de récupérer ou de rapatrier les biens détournés et mal acquis

Afin de garantir une transition politique réelle et éviter tout risque de retour de la dictature, les anciens responsables politiques du régime déchu sont interdits de participer à ces nouvelles élections.

Ce principe de consensus et les échéances du choix démocratique représentent l’espoir du changement et par conséquent le lien de maintien de la cohésion sociale post-révolution. C’est un équilibre permanent entre la patience, la confiance et la détermination à atteindre les objectifs par paliers…

La démocratie contribuera-t-elle à construire la nouvelle cohésion sociale en Tunisie?

A première intention on ne peut qu’être optimiste. Les tendances les plus radicales cherchent à plaire, à respecter les règles et à s’insérer dans le consensus démocratique,... Mais il n’y a pas de démocratie sans risque. En revanche la dictature l’est !!
A la question qu’est ce qui caractérise la société tunisienne et qui fait sa cohésion sociale ? on peut citer qu’à chaque fois qu’en se présentait comme Tunisien, on se met à faire l’éloge de ce peuple bien éduqué, hospitalier, aimant la douceur de vivre et refusant l’extrémisme et la violence, avant-gardiste par rapport à ses semblables. Et c’est toujours la condition de la femme et son impact sur la société qui sont mis à l’avant. Mais cette image flatteuse, nécessaire pour établir la cohésion sociale, ne devrait pas nous induire en erreur. Nous avons sans aucun doute beaucoup de défauts. Et ce sont leurs excès qui ont poussé le peuple à se révolter! Comme l’important taux de chômage et son prolongement mais aussi la pauvreté, le désespoir et la méfiance qui lui sont conséquents …

Cette période de transition a eu du mal à calmer les esprits et à maintenir la cohésion sociale sans le consensus. Tous les acteurs politiques ont compris qu’à l’avenir on ne peut gouverner la Tunisie que par ce moyen. Ils sont tous unanimes pour donner le temps au temps et à la transition d’accomplir sa tâche dans la transparence et la sérénité. Ils veulent préserver les acquis économiques et sociaux ainsi que cette image radieuse et pacifique qui a fait la réputation internationale de la Tunisie, et penser à agir toujours en fonction de l’intérêt du pays et de son peuple.

Les échéances électorales recommandent aujourd’hui, de relancer un véritable débat national sur ces vraies et grandes problématiques. Le modèle de développement de demain doit intégrer la reconstitution du lien social, à équilibrer le développement vers le haut et à réorganiser les rapports entre la société et l’Etat et surtout à créer des conditions pour que les Tunisiens reprennent rapidement confiance et reprennent le goût de la réconciliation avec ce récent passé. Dans cette reconquête de soi-même et avancée collective, nous devons privilégier l’avenir sur le présent, en garantissant non seulement les chances et la participation de la jeunesse d’aujourd’hui, mais aussi celle des générations futures, à travers un développement durable, équitable et inclusif.

La Tunisie est en train d’accoucher d’une démocratie particulière dans une région du monde bien particulière.
Plus le temps passe et cela ne semble plus intéresser personne... Pourtant, tant de leçons pourraient être tirées de ce qui s’y déroule. 

Nous remercions le Congrès Européen, qui n’a pas oublié cela. Bien au contraire, l’insertion de cette question dans son ordre du jour, prouve son important intérêt porté à son voisinage, aux mutations internationales, au droit humain et à la paix dans le monde.

Aujourd’hui, Nous avons besoin de vrais projets solidaires et efficaces pour restaurer la cohésion sociale par la confiance en l’avenir et réussir la transition démocratique par la maturité et la cohésion de la classe politique …
Nous sommes certains de votre solidarité et nous comptons sur notre peuple, sur sa sagesse et son intelligence pour réussir cette difficile transition afin de hisser notre pays et probablement toute une région du monde vers un avenir plus prospère, plus solidaire et plus humain.