Culture, patrimoine et diversité

TippingPoint : la création artistique face au changement climatique

L’entrée dans le vingt et unième siècle est l’occasion de remettre en question notre perception du monde, de renouveler nos représentations, d’épouser une nouvelle vision pour l’avenir. Par son ampleur, cette remise en question doit être comparable à celle de l’Age des Lumières, si ce n’est plus ambitieuse encore. De surcroît, nous devons la mener de toute urgence, car il pourrait bientôt être trop tard.

Parmi les multiples raisons d’entreprendre sans attendre cette réflexion, celle qui nous paraît primer sur toutes les autres est le changement climatique. Rappelons brièvement qu’il est aujourd’hui démontré que notre consommation de carburants fossiles pour nous chauffer et nous déplacer aura dans un avenir relativement proche un impact direct, et sans doute très lourdement ressenti, sur les hommes et les femmes vivant à l’autre bout de la planète. Par une ironie du sort (encore le mot est-il sans doute trop faible), les régions du monde qui paieront le prix de notre confort sont probablement celles dont les capacités d’adaptation et de réaction sont les plus limitées. Ce lien de causalité n’est pas immédiat, ses sujets ne sont pas face à face, et il nous est donc difficile de l’appréhender, mais il n’en est pas moins réel.

La réponse au changement climatique passe naturellement par l’adoption de traités, l’utilisation des nouvelles technologies, la mise en place de réglementations et le transfert de fonds vers les pays pauvres, autant de mécanismes développés à grand peine, et avec une lenteur extrême, et qui visent à trouver leur point d’orgue à Copenhague, en décembre. Mais nous devons faire davantage encore, et notamment parvenir au consensus politique nécessaire pour réaliser ces objectifs. Pour citer John Ashton, représentant spécial pour le changement climatique du ministère britannique des Affaires étrangères, le problème n’est pas seulement de savoir ce qu’il faut faire, mais aussi qui nous sommes. Tout autant que sur nos comportements ou sur les technologies que nous utilisons, nous devons nous interroger sur nous-mêmes.

Et c’est ici, naturellement, qu’intervient la dimension artistique, non pas dans un rôle secondaire, ni par l’effet d’une indulgence, mais au cœur même de ce voyage étrange que nous entreprenons : l’art peut nous éclairer sur nos comportements, nous présenter une image, un récit de nous-mêmes ; nous ouvrir à cette prise de conscience, cette conviction profonde et indispensable que le nouveau paysage qui s’offre à notre perception est véritablement différent et exige de notre part des comportements inédits ; nous faire entendre une autre voix – ou du moins avec d’autres accents – que celle des campagnes et discours politiques nous appelant à une prise de conscience.

TippingPoint est une organisation qui, depuis quelques années, aide les artistes à trouver leur place dans ce vaste dessein. Depuis 2005, nous nous appliquons à organiser des rencontres entre des artistes de tous horizons et des scientifiques de disciplines très diverses ayant une connaissance approfondie du changement climatique. Qu’avons-nous appris de cette expérience ? De toute évidence, le changement climatique suscite une immense volonté d’engagement. Insensibles au vieux couplet sur l’instrumentalisation de l’art, les artistes sont de plus en plus nombreux à voir dans cette entreprise un défi immense et mettent tout leur talent à explorer de quelle manière ils pourraient l’intégrer dans leur œuvre. Nous nous efforçons par conséquent, lors de nos rencontres, d’obtenir le plus haut niveau d’excellence scientifique : c’est une chose que de suivre l’actualité scientifique dans les médias, mais c’en est une autre que de découvrir, de la bouche d’un scientifique, les résultats de ses dernières recherches avant même leur publication.

Les preuves de cette volonté d’engagement abondent, qu’il s’agisse de l’intensité des débats lors de nos rencontres, de la force et de la diversité des œuvres qui continuent d’être produites dans leur sillage, ou du nombre (184) des candidatures – le plus souvent d’une qualité exceptionnelle – aux programmes TippingPoint créés récemment. Entre autres exemples d’œuvres directement inspirées de nos rencontres, nous pouvons citer : Chomskian Abstract, un film de 30 minutes réalisé par Cornelia Parker ; Burn-Up, une fiction de trois heures réalisée pour la télévision par Simon Beaufoy et diffusée sur BBC2 en 2008 ; le projet du réseau 2020 Thin Ice : art et changement climatique, vaste programme de collaboration, sur deux ans, entre six organismes de production européens parmi lesquels LIFT et Arts Admin ; Twist, une vaste sculpture urbaine réalisée par Ackroyd et Harvey et exposée à Bristol. Ces quelques exemples – et l’on pourrait en citer beaucoup d’autres – donnent une idée du type d’œuvres réalisées. Le thème du changement climatique peut indéniablement être traité sous les formes artistiques les plus diverses. Le Contingency Plan de Steve Waters – ensemble de deux pièces créées au Bush Theatre et ayant reçu récemment d’excellentes critiques – offre l’exemple remarquable d’une pièce de théâtre alliant une grande maîtrise du sujet et une capacité à lui donner un traitement original et très personnel.

Cela nous amène à cet autre aspect de la création qu’est l’activité concrète des artistes. Au cours du XXe siècle, les spectacles et les expositions ont souvent fait un usage tout aussi inconsidéré des énergies et des ressources que n’importe quel autre secteur de l’activité humaine. Aujourd’hui, le monde des arts est de plus en plus attentif à ces questions, et ses organisations sont chaque jour plus nombreuses à réexaminer et modifier leurs méthodes de travail. Nous avons contribué à cet effort en collaborant avec les différentes organisations et leurs regroupements régionaux pour leur apporter l’énergie et la rigueur nécessaires à toute action déterminée. La réponse du secteur culturel illustre de manière saisissante l’un des aspects caractéristiques de la lutte contre le réchauffement climatique : l’énergie et l’impulsion partent toujours de la base, qu’il s’agisse des individus ou d’institutions. Nous avons découvert qu’un simple coup de pouce suffit à transformer ce premier élan en une activité extraordinairement fructueuse.

Nous avons tous besoin d’une vision optimiste et positive de l’avenir. Bien que beaucoup d’entre nous puissent avoir leur propre opinion, il n’existe aujourd’hui aucun signe d’un véritable consensus autour de cette nouvelle vision du monde dont nous avons besoin, que ce soit au niveau national ou – moins encore – international. Nous sommes profondément convaincus que les artistes, et les institutions avec lesquelles ils travaillent, ont un rôle central à jouer dans l’élaboration de cette nouvelle vision du monde.

© Peter Gingold, codirecteur, TippingPoint