Culture, patrimoine et diversité

 

Interview de Luca Cianfliglia, Directeur du Gate Project

 

Le "Gate Project" est une agence de développement fondée sur le partenariat public-privé, née pour créer, développer et gérer des projets de régénération spécifiques dans la zone de Porta Palazzo à Turin. Dans ce quartier historique et interculturel se trouve le "Balon", un des plus grands marchés aux puces d'Europe, point de rencontre traditionnel entre les migrants et la communauté locale.

 

La première partie de l'activité de Gate Project sur la zone Balon a commencé en 1998 ; elle avait pour but de redéfinir la position à donner aux commerçants ambulants abusifs dans le contexte local, dans une zone urbaine caractérisée par le bruit, la vente de produits contrefaits et le manque de sécurité (vols à la tire envers les résidents et abus de pouvoir parmi les vendeurs). En 2001, le Gate Project a participé à la mise en place d’ un processus de renforcement en engageant des leaders informels parmi les vendeurs afin de créer l'Association Vivibalon. Cette dernière gère toujours les activités des vendeurs et joue le rôle de médiateur dans les conflits sur le marché. Ce dernier est contrôlé chaque samedi par plusieurs vendeurs assumant la fonction "d’opérateurs de services".

 

En 2009 s'est déroulée la deuxième partie de l'activité du Gate Project. Une zone contiguë au marché aux puces, San Pietro in Vincoli parking, a été occupée le samedi par des centaines de nouveaux vendeurs irréguliers, en soulevant de nouveaux problèmes : conflits avec les vendeurs réguliers, difficultés qu’ont les résidents à accéder au quartier et à trouver un stationnement, et en généra, fort sentiment d'insécurité parmi les habitants. Le Gate Project et la municipalité de Turin ont trouvés des nouvelles solutions. Une partie du parking de San Pietro in Vincoli a été attribuée aux résidents, et l’autre à la vente de marchandises (création de 104 nouveaux emplacements). Par ailleurs 172 vendeurs sont devenus membres de l’association Vivibalon, laquelle gère l’emplacement des nouveaux vendeurs ambulants et demande le paiement des emplacements publics et des taxes de nettoyage des rues.

 

Qu'avez-vous fait pour mobiliser un soutien politique suffisant sur ce projet ?


La force de "Gate Project" en tant que projet est d'être un instrument de l'administration publique, donc des politiques officielles, en un lieu spécifique et complexe. Lorsque les projets les plus importants et sensibles sont en jeu, l’aval et le soutien au niveau politique sont une condition nécessaire à la planification et la gestion des activités. Consulter des études du phénomène, tenir des réunions de consultation avec les divers groupes d'intérêt et négocier les modalités d'exécution avec l'autorité urbaine et les bénéficiaires, sont les phases qui ont contribué à la naissance et au progrès de l'action et entrainé l'accord des personnes concernées et des administrateurs des villes.

 

Comment avez-vous fait face aux réactions négatives parues dans les médias?


La prise en compte de l'impopularité de l'action a dirigé notre travail et nous a poussés à porter plus d attention au processus d’action, aux critiques observées et aux résultats obtenus. L'accent a été mis sur la communication avec le public directement concerné (les riverains) : un contact direct a été établi avec les personnes leur distribuant un questionnaire afin d'obtenir leur avis avant et après la phase de test, et en mettant en place des panneaux décrivant la réalisation du processus et plus particulièrement comment une solution aux problèmes a été trouvée après un travail d'analyse impliquant différents acteurs institutionnels et de la société civile. Cela a permis d'atténuer le sentiment des citoyens d'être «abandonnés » face au problème, sentiment qui les a souvent incités à se plaindre des situations de crise dans les médias, outils considérés comme leur dernière chance pour signaler les difficultés et les épreuves auxquelles ils doivent faire face.

 

Comment avez-vous gagné la confiance des vendeurs migrants et des vendeurs locaux ?


La confiance des vendeurs migrants et locaux a été gagnée grâce à une présence physique d’une équipe d’opérateurs qui a travaillé dans les rues pendant des mois en utilisant une méthode basée sur « l'observation participative », par laquelle ils ont appris à connaître et à être reconnus par les vendeurs. Les opérateurs de rue ont toujours expliqué quels étaient les problèmes liés à la vente abusive et  la nécessité de trouver des solutions communes qui permettraient de rétablir une situation réglementée. Il faut rappeler aussi que cette action s'inscrit dans le cadre d'une précédente régularisation du marché aux puces qui s'est concentrée sur la création de l'association Vivibalon composée de vendeurs, qui connaissent la réalité et la dynamique du marché, et qui ont été un partenaire important dans ce processus de régularisation. Les vendeurs ont compris alors que le projet visait à faire face à la situation en cherchant des stratégies qui prévoient leur participation et pas seulement la résolution du problème.

 

Comment avez-vous géré les conflits ? Pourriez-vous donner un exemple?


Les principaux conflits ont eu lieu entre les résidents et les commerçants et parmi le groupe de vendeurs. On a travaillé avec le groupe de citoyens (pour lesquels le marché représente un inconvénient dans leur vie quotidienne du fait du bruit, des difficultés de stationnement et du sentiment d'insécurité) à travers un canal de communication qui puisse assurer la collecte des demandes et la reconnaissance de leurs besoins. Par la suite, on a travaillé pour trouver des solutions qui répondent à des questions concrètes, mais sans renoncer à mettre en oeuvre des politiques d'intégration du groupe socialement plus fragile, celui des vendeurs. Avec ce groupe, notre travail s'est concentré essentiellement sur la prévention des conflits. En effet, une situation non-réglementée risque de déclencher une dynamique dans laquelle les plus forts et les plus dominateurs imposent leur loi aux autres. Par exemple, la conquête d'un endroit où pouvoir exposer les marchandises implique la nécessité d'arriver la veille au soir pour occuper physiquement l'espace, c'est-à-dire en défendre l’accès aux autres vendeurs. Avec des règles précises il devient possible de rétablir une situation où tout le monde est garanti des mêmes chances et les tensions entre les groupes diminuent.

 

Quelles sont les trois plus importantes leçons à tirer de cette expérience ?


Pour nous, cette action a confirmé très nettement que dans notre travail la route qui semble la plus longue et compliquée à parcourir est celle qui mène aux meilleurs résultats. Face à un problème aussi complexe on aurait pu intervenir par des actions de répression du phénomène (comme certaines parties le souhaitaient), qui de toute façon n’ auraient fait qu’engendrer une plus grande exclusion sociale des groupes défavorisés, en déplaçant les problèmes sans les résoudre directement. Le choix de faire face au problème en mettant en évidence ses différentes nuances, de proposer différents scénarios de solutions et d’impliquer tous les acteurs concernés, a été certainement une tâche longue à réaliser, mais a permis de trouver des solutions satisfaisantes et stables.

 

La deuxième leçon nous dit qu'il est possible de trouver des solutions stables aux problèmes, en impliquant directement tous les groupes et en rappelant à chaque partie ses responsabilités. Lorsque quelqu'un n'accomplit pas sa mission ou son mandat (institutions, police, citoyens, associations), les solutions risquent d'être fragiles et temporaires.

 

La troisième leçon est que les agitations urbaines et les problèmes sociaux peuvent représenter une opportunité de réflexion et de croissance en termes territoriaux et civiques. Les résidents sont passés d'une attitude de revendication envers l'administration et les institutions à la reconnaissance du travail fait qui a conduit à une amélioration de la situation générale. Il est important de toujours informer les parties sur les phases de travail, leur faire comprendre que les problèmes complexes ne peuvent avoir que des solutions complexes, que c’est le résultat d'un travail de recherche de solutions, et qu’il ne s’agit pas pas d’un coup de baguette magique qui fait disparaître tous les problèmes.

 

Propos recueillis par Marco Busetto